L’ours polaire dans l’information : sens et insignifiance

Illustration : Vanya Michel

Plus l’humanité s’approche de l’échéance d’un bas­cu­le­ment irré­ver­sible de l’écosystème Terre, plus les formes diverses de déni semblent gagner l’espace média­tique. Faut-il y voir l’effet d’une bana­li­sa­tion de la menace cli­ma­tique dont on s’accommoderait en niant la vie elle-même (expli­ca­tion exo­gène) ? Ou celui de la pres­sion de la lourde machi­ne­rie de l’information (expli­ca­tion endo­gène) ? Ou les deux ?

La per­for­mance était pour­tant remar­quable. Ce soir-là, en plein cœur de l’automne 2018, Nico­las Hulot revient sur le devant de la scène média­tique pour la pre­mière fois depuis sa démis­sion, trois mois plus tôt, du gou­ver­ne­ment fran­çais mis en place par le Pré­sident Macron. Invi­té de « L’Émission poli­tique » de France 2 du 22 novembre 2018, l’ex-ministre fran­çais de la Tran­si­tion éco­lo­gique met sur la table un sujet majeur, sou­vent peu trai­té dans ce genre de pro­gramme qu’est le débat poli­tique : « La pers­pec­tive de la fin du monde ou, en tout cas, de la fin d’un monde paci­fique, ce qui n’est plus une hypo­thèse d’école ». Et, ce qui en découle à ses yeux, le véri­table « effort de guerre » à mener pour endi­guer autant que pos­sible les effets de la dégra­da­tion accé­lé­rée de tous les para­mètres du sys­tème Terre.

À une heure de grande écoute et dans la bouche d’une figure popu­laire auprès d’une grande par­tie de la popu­la­tion et de la média­sphère, ce n’est pas rien. D’autant que l’émission va battre son record d’audience qui datait d’avril 2017. Et que croyez-vous qu’il se pas­sa ? Rien. Aucune ligne du script des séquences n’a bou­gé, aucun éton­ne­ment visible, aucune ques­tion, aucune relance en réac­tion à l’annonce, quand même, de « la fin du monde » ; aucune marque d’approbation mani­feste, ni, en sens inverse, d’objection, d’incrédulité ou d’effroi chez les inter­lo­cu­teurs pré­sents.

UN DÉCALAGE INCONGRU

Pour l’opératrice en chef de la soi­rée, Léa Sala­mé, le plus impor­tant était de ten­ter de savoir (à plu­sieurs reprises) à quel des­tin élec­tif son invi­té, selon elle, ne pou­vait que se pré­pa­rer : euro­péen en mai 2019 ou natio­nal et pré­si­den­tiel en 2022… Les autres débat­teurs pres­sen­tis sont, eux aus­si, res­tés rivés au rôle de contra­dic­teurs de l’ancien ministre qui leur était assi­gné.

En a résul­té un déca­lage incon­gru entre, d’un côté, le mes­sage glo­bal, grave et inquiet, scien­ti­fi­que­ment vali­dé, d’un homme seul invi­tant à ras­sem­bler toutes les éner­gies, à ne pas « appor­ter de la divi­sion à la divi­sion » parce qu’on n’en « a plus le temps », et, de l’autre côté, des mini-débats dûment cas­tés et cadrés, dont le but était, pré­ci­sé­ment, de mettre en scène de la divi­sion, de l’affrontement d’opinions ou de posi­tions. Légi­times à prio­ri, les ques­tions et confron­ta­tions pré­vues se trou­vaient, sur le fond, dégra­dées au rang d’insignifiances par rap­port à l’essentiel ame­né par le Cas­sandre Hulot.

Pareil moment de télé­vi­sion est en revanche, lui, bien signi­fiant. Il per­met de dévoi­ler une bonne par­tie du fonc­tion­ne­ment de l’appareil média­tique d’information. Son fonc­tion­ne­ment, ses logiques, son essen­tiel à lui, si pas son essence. Ce qu’il montre, dans les non-dits, dans les non-réagis, c’est que la télé­vi­sion, c’est d’abord du spec­tacle. Dans l’information aus­si.

Et le pro­pos cen­tral du spec­tacle, c’est le diver­tis­se­ment. Cela ne veut pas dire que la télé­vi­sion ou l’information à la télé­vi­sion est un amu­se­ment, mais qu’elle fait du diver­tis­se­ment le mode de pré­sen­ta­tion natu­rel de toute actua­li­té, de toute réa­li­té sociale. L’ensemble du dis­po­si­tif de la télé­vi­sion, sou­tient le théo­ri­cien amé­ri­cain Neil Post­man1, incite les télé­spec­ta­teurs à « ne pas pleu­rer » devant les conte­nus le plus sou­vent dra­ma­tiques pré­sen­tés chaque soir au jour­nal télé­vi­sé ; ils sont conduits à ne pas vrai­ment déve­lop­per d’empathie avec ce et ceux qui leur sont mon­trés, c’est-à-dire à ne pas cher­cher à com­prendre le rai­son­ne­ment, les moti­va­tions ou les res­sorts de ce qu’ils voient, ni à en épou­ser les affects. Ils doivent juste en consom­mer le spec­tacle.

Ce modèle cultu­rel de pro­duc­tion est à ce point inté­gré que tout ce qu’il y a d’étrangeté à la télé­vi­sion par rap­port au réel que nous connais­sons nous parait pour­tant natu­rel — comme s’il s’agissait d’un autre réel — au lieu que cela nous inter­pelle et nous inter­roge. La rai­son ? Une audience qui s’interroge n’est pas récep­tive aux clips publi­ci­taires des annon­ceurs qui financent la télé­vi­sion et les médias de manière plus géné­rale. Rien, par consé­quent, ne doit être pris trop au sérieux. « Alors, c’était com­ment cette soi­rée avec Nico­las Hulot », s’enquiert trois jours plus tard, un jour­na­liste de France Inter qui accueille, à son tour, sa consœur de France 2, Natha­lie Saint-Cricq, pré­sente sur le pla­teau de Léa Sala­mé. Réponse sar­cas­tique de l’intéressée : « On a sur­vé­cu, appa­rem­ment ». À la fin du monde, faut-il com­prendre…

PAS DE RUBRIQUE OU DE SERVICE SPÉCIFIQUE

D’autres indices ? Dans le sys­tème d’étiquetage et de clas­se­ment des nou­velles, il n’y a tou­jours pas, ou peu s’en faut, de rubrique ou de ser­vice « Eco­lo­gie » ou « Envi­ron­ne­ment » propre. En dépit de l’existence, par­fois, d’un jour­na­liste atti­tré à temps plein. Ou alors elle se limi­te­ra, comme dans Le Monde à un espace aléa­toire, pré­sent un jour, absent le len­de­main, qui n’accueille, de toute façon que les aspects pure­ment scien­ti­fiques, envi­ron­ne­men­taux et tech­niques.

Enjeu trans­ver­sal (à la fois éco­no­mique, bud­gé­taire, finan­cier, social, cultu­rel, édu­ca­tif, bref po-li-tique), l’écologie est néan­moins bel et bien (deve­nue), en réa­li­té, ce que l’on appelle un fait social total. Regrou­per en un seul espace les infor­ma­tions à son sujet jusqu’ici dis­per­sées ferait donc sens, nous semble-t-il. La mul­ti­pli­ci­té des dimen­sions de la pro­blé­ma­tique serait ren­due plus visible et plus acces­sible. Ce qui aurait aus­si l’avantage de faire sor­tir l’écologie de son enclos édi­to­rial res­treint de matière spé­ci­fi­que­ment des­ti­née aux éco­lo­gistes paten­tés.

Cela per­met­trait aus­si, sur un autre plan, de ne plus pou­voir dis­so­cier aus­si faci­le­ment la pré­sen­ta­tion des choses. Il devien­dra, par exemple, plus dif­fi­cile pour le public de se lais­ser per­sua­der qu’il faut d’abord sur­mon­ter la « crise » éco­no­mique ou la « crise » sociale avant de pou­voir s’intéresser au chan­ge­ment cli­ma­tique. Et il devien­dra moins uto­pique, pour d’autres, d’avoir une chance de convaincre que c’est au tra­vers de la prise en charge poli­tique du dérè­gle­ment cli­ma­tique jus­te­ment que l’on peut et que l’on doit sur­mon­ter la crise sociale et la crise éco­no­mique.

Le démontre à suf­fi­sance l’irruption impré­vue, au cours de ce même mois de novembre 2018, du mou­ve­ment des « Gilets jaunes ».

On peut poin­ter un autre aspect du fonc­tion­ne­ment média­tique. Le jour­na­lisme a pour socle métho­do­lo­gique le doute et l’impartialité dans le trai­te­ment (pas néces­sai­re­ment dans le point de vue). C’est pour­quoi, dans notre cas, il parait « évident » pour les jour­na­listes de tou­jours oppo­ser un doute ou un contre-point à la réa­li­té du chan­ge­ment cli­ma­tique pour­tant vali­dée par près de 100 % de la com­mu­nau­té des cli­ma­to­logues. Ce réflexe acquis est basé sur l’illusion de pou­voir appro­cher la véri­té de plus près. Or, des images de dérive d’icebergs géants appa­raissent, sur telle chaîne, comme « une nou­velle preuve inquié­tante du réchauf­fe­ment de la pla­nète », et, chez les concur­rents, « ce n’est peut-être pas une consé­quence du réchauf­fe­ment cli­ma­tique »2. C’est un prin­cipe héri­té de la règle pro­fes­sion­nelle du recou­pe­ment ou de la véri­fi­ca­tion des « faits » : le check and double-check du jour­na­lisme amé­ri­cain. Mais, dans le cas pré­sent, ce que l’on fait, ce n’est pas véri­fier des faits, mais oppo­ser un avis à un fait scien­ti­fique.

UNE OPINION VAUT UNE VÉRITÉ

Résul­tat ? En dépit de l’évolution du diag­nos­tic cli­ma­to­lo­gique vers un degré de cer­ti­tude, le dis­cours des médias conti­nue à appa­raitre confus, contra­dic­toire et ver­sa­tile. Quelle que soit la manière dont le sujet est abor­dé, rele­vait une étude bri­tan­nique il y a plus de dix ans, il y a tou­jours une voix qui affirme le contraire de ce qui est avan­cé par la com­mu­nau­té scien­ti­fique sur l’ampleur du pro­blème, sur ses causes ou sur sa réver­si­bi­li­té.

Douze ans plus tard, cela n’a pas chan­gé fon­da­men­ta­le­ment. Tra­vaillant sur les « faits » et confon­dant ce qui est visible ou per­cep­tible de façon glo­bale avec ce qu’il voit ou per­çoit, lui, le jour­na­lisme contem­po­rain est comme Saint-Tho­mas : il pré­fère croire (et faire croire) ce qu’il voit plu­tôt que ce qu’il sait. Il doute même de ce qu’il sait. Parce qu’il confond ce qu’il sait ou ce qui se sait avec ce qui se pense. Dans ce type de chaos men­tal, une opi­nion vaut une véri­té.

Or, le rôle du jour­na­lisme n’est pas de confron­ter telle opi­nion à telle autre : il est d’opposer des faits véri­fiés, attes­tés, à des opi­nions ou à des posi­tions qui s’expriment. Les moda­li­tés de l’expression indi­vi­duelle col­lec­tive sur les réseaux sociaux ont ampli­fié le phé­no­mène sans com­mune mesure. Parce que cha­cun a le droit d’avoir son avis…

Avec la loi du spec­tacle média­tique, le rela­ti­visme pro­fes­sion­nel du jour­na­lisme en arrive à consti­tuer ce que Raphaël Glucks­man appelle la vision comique du monde. Il l’oppose à la vision tra­gique : la pre­mière, sorte d’écran pro­tec­teur, met à dis­tance, en per­ma­nence, la seconde. Elle per­met de déréa­li­ser la menace. Coin­cée entre la nais­sance du der­nier bébé pan­da au zoo et les spots publi­ci­taires qui suivent le jour­nal, la cou­ver­ture média­tique de la dégra­da­tion cli­ma­tique, avec les images uni­ver­selles qui y sont asso­ciées donnent à cette évo­lu­tion tra­gique « une réa­li­té vir­tuelle et psy­cho­lo­gique très concrète », selon l’expression de trois psy­cho­logues aus­tra­liens3.

Pre­nons l’exemple de l’ours polaire sur son mor­ceau de ban­quise qui dérive. C’est la figure ico­nique numé­ro un de la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Le pro­blème, pointe George Mar­shall dans un ouvrage indis­pen­sable et des plus acces­sibles, c’est qu’une ques­tion qui déjà parait dis­tante pour beau­coup s’est choi­si comme éten­dard un ani­mal qui pour­rait dif­fi­ci­le­ment être plus éloi­gné de notre quo­ti­dien. Avec un tel ima­gi­naire, nos émo­tions ne sont-elles pas, elles aus­si, gla­cées ? L’idée de pré­ser­ver les gla­ciers et les ours tra­duit peut-être avant tout le désir de conser­ver le monde tel qu’il était. Alors qu’il n’est déjà plus. Au moment où il nous faut envi­sa­ger ce qui pour­rait adve­nir, on en est encore à contem­pler ce qui pour­rait dis­pa­raitre à tout jamais. À l’instar de ce qui a déjà dis­pa­ru. Comique ou tra­gique ?

  1. Neil Post­man, Se dis­traire à en mou­rir, Nova, 2010 (Rééd. 1986)
  2. « Médias tièdes sur sujet ’’chaud’’ », Ima­gine, Jan­vier & février 2007.
  3. Leur article est cité par George Mar­shall dans Le syn­drome de l’autruche. Pour­quoi notre cer­veau veut igno­rer le chan­ge­ment cli­ma­tique, Actes Sud, 2017. Un ouvrage des plus acces­sibles dont nous recom­man­dons chau­de­ment la lec­ture.

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