MADAME FATOU
Avant d’arriver en Belgique en 2012, Madame Fatou était commerçante à Bujumbura, capitale du Burundi. Le climat politique de ce pays, qui avait déjà récemment connu guerre et misère, est devenu dramatique. En effet, les assassinats politiques de nombreux opposants au Président Pierre Nkurunziza se sont multipliés depuis sa réélection en 2010. Journalistes et membres de la société civile sont harcelés. La situation empire encore en 2015, lorsque Nkurunziza impose un troisième mandat par un coup de force anticonstitutionnel, transformant peu à peu le pays en dictature. Enlèvement, exécutions extrajudiciaires, actes de tortures et violences sexuelles menés par des agents de l’État : un régime de terreur qui menace tous ceux qui s’opposent à son pouvoir qui a déjà fait plusieurs milliers de morts et poussé à l’exil près de 425 000 Burundais. Madame Fatou, 37 ans aujourd’hui, a milité contre ce régime et fait partie de ces exilés politiques qui y étaient en danger de mort. Elle nous raconte sa fuite pour la Belgique et sa vie d’attente dans un Centre pour réfugiés.

Propos recueillis par Aurélien Berthier et Mohamed Moussaoui

C’est l’accueil du Centre de la Croix-Rouge de Jette. J’ai surtout pris des photos du Centre parce que c’est l’essentiel de ma vie ici en Belgique. Je sors très peu du Centre. Je ne peux pas aller en ville car pour ça, il faudrait prendre les transports et je ne peux pas payer le ticket. Je ne saurais pas trop quoi vous dire de la Belgique et les Belges. Ou de Bruxelles. Je connais surtout le Centre et les gens qui y résident.


Au centre, c’est vrai qu’on reçoit les soins et à manger. Mais on se sent un peu enfermé, un peu les uns sur les autres. On voit toujours les mêmes personnes. On est six dans une seule chambre. C’est bruyant, j’ai du mal à dormir la nuit. On n’a pas beaucoup d’intimité : mon espace personnel, c’est le premier étage de ce lit superposé. Et chacune a son caractère, c’est souvent tendu. Tout cela me pèse beaucoup et me donne beaucoup de stress.


Un écran de la caméra de surveillance à l’accueil. Il y a un couvre-feu à 22 heures. On doit être là avant la fermeture. Le matin, ça ouvre à partir de 5 heures. J’aimerais être libre. De mon temps et de mes choix. Pouvoir décider de ma vie. Ma vie professionnelle, ma vie quotidienne. Avoir un chez-moi. Avoir de l’intimité. Et pouvoir accueillir des gens chez moi. Pouvoir les recevoir sans qu’ils doivent montrer leur papier d’identité à l’entrée comme ici au Centre. Je ne peux pas recevoir les gens comme je le voudrais et ça me manque.


Moi assise sur mon lit. J’aimerais être libre dans ma vie quotidienne mais aussi dans mes choix professionnels. Au Burundi, j’étais commerçante, je faisais du négoce sur le marché central de Bujumbura. Je circulais un peu partout pour m’approvisionner en marchandise, notamment en Tanzanie. Je pourrais refaire du commerce ici aussi si seulement j’avais les papiers pour. J’ai aussi suivi une formation d’aide ménagère à Actiris et suivi des cours de néerlandais. Mais j’ai juste une carte orange que je dois renouveler tous les 3 mois et qui ne suffit pas aux employeurs que je rencontre. Ils refusent donc de m’embaucher. Pourtant, j’ai envie de travailler, je suis courageuse.


Le réfectoire du Centre où on doit aller pour manger. Au Burundi, le président Nkurunziza s’accroche au pouvoir. Il refuse de laisser les opposants s’exprimer et les pourchasse. J’ai été persécutée à cause de ma participation à l’opposition. J’ai été emprisonnée une semaine, j’ai subi des violences, des tortures, des viols. Mon frère a payé une importe somme d’argent et j’ai pu sortir. Mais, en tant qu’opposante au régime, j’étais toujours en danger de mort. C’est pourquoi je suis partie du Burundi et que suis venue en Belgique. Comme il y a eu des liens entre mon pays et la Belgique, qu’il en était une colonie, j’ai pensé qu’on pourrait m’accueillir ici, me donner l’aide dont j’avais besoin. Je continue ma militance contre cette dictature à Bruxelles.


Les espaces communs dans la chambre. Je suis divorcée et maman d’un garçon de treize ans et d’une fille de douze ans. Lors de ma fuite, J’ai été contrainte de partir sans eux. Je les ai laissés à mon frère. Je sais juste qu’ils ont pu quitter le pays mais je ne sais pas où ils se sont réfugiés. Le fait d’être sans nouvelles d’eux, de ne pas les voir grandir, d’être dans l’incertitude me donne beaucoup de tristesse et de stress. Je suis à leur recherche. J’aimerais un jour les faire venir en Belgique pour les mettre eux aussi à l’abri.


C’est une photo accidentelle, c’est le sol du Centre. J’attends depuis presque six ans pour des papiers suite à ma demande d’asile politique. J’attends pour une réponse positive. On ne sait pas quand ça va arriver, ni ce qui va arriver. Ça dépend un peu de la chance aussi. Certains l’ont rapidement, d’autres attendent longtemps comme moi. On ne sait pas quand ça va arriver, dans un mois ou dans un an. Moi, ça fait presque six ans que j’attends.