Entretien avec Mireille-Tsheusi Robert

Le racisme paradoxal dans les milieux antiracistes

Mireille-Tsheu­si Robert est char­gée d’étude au sein de l’organisation d’éducation per­ma­nente BePax. Elle est l’auteure de « Racisme anti-Noirs, entre mécon­nais­sance et mépris » qui est à la fois une recherche de ter­rain et une réflexion anti-pater­na­liste. Écrite avec la par­ti­ci­pa­tion de Nico­las Rous­seau, cette étude aborde la construc­tion colo­niale puis post-colo­niale du racisme contre les afro-des­cen­dants, qu’elle nomme « afrisme ». Elle traite aus­si du racisme para­doxal ren­con­tré dans cer­taines orga­ni­sa­tions anti-racistes.

Quelle est la spécificité du racisme anti-Noirs par rapport à d’autres formes de racisme ?

S’il pro­cède de la même manière que d’autres racismes, sa spé­ci­fi­ci­té réside dans le fait qu’il se carac­té­rise plus par le mépris que par la pho­bie : on n’a pas vrai­ment peur des « Noirs » (contrai­re­ment à ce qu’indique le suf­fixe « pho­bie » tirés des termes comme négro­pho­bie ou afro­pho­bie) mais on pense en revanche qu’ils ne sont pas aus­si capables que les autres d’avoir des com­pé­tences ou de se réa­li­ser. Pour le dire sim­ple­ment : on les sous-estime.

Notons que la prise de conscience par rap­port à ce racisme-là n’est pas encore effec­tive, y com­pris chez les pro­fes­sion­nels de l’antiracisme. Sou­vent, ils ne voient pas trop où se situe ce racisme. Ou bien ils le mini­misent. Par exemple, ils vont rare­ment nous deman­der spon­ta­né­ment des for­ma­tions sur cette « négro­pho­bie » à l’inverse de for­ma­tions sur l’islamophobie, pas dans un sens de concur­rence mais sim­ple­ment parce que c’est mieux iden­ti­fié.

Où le racisme anti-Noirs puise-t-il ses sources ? Sur quel imaginaire repose-t-il ? Celui de l’esclavage et de la colonisation ?

Oui, on ne peut pas effa­cer six siècles d’humiliation des afro-des­cen­dants en seule­ment 60 ans après l’indépendance. L’esclavage ara­bo-musul­man avait déjà été rava­geur mais ensuite, l’esclavage mis en place par les pays Occi­den­taux sui­vi par la colo­ni­sa­tion consti­tue une racine assez claire de l’imaginaire raciste d’aujourd’hui. La pro­pa­gande colo­niale de grande enver­gure qui s’est déployée sur la Bel­gique a trans­mis l’essentiel des sté­réo­types racistes qui per­sistent aujourd’hui au sujet des afro-des­cen­dants (affi­chage, embal­lage ali­men­taire, ciné­ma, livres sco­laire, illus­tra­tion de la Lote­rie Colo­niale…).

Mais bon nombre de belges sont mal à l’aise avec l’histoire colo­niale et ses retom­bées. On ne sait pas quoi en faire. Pour­tant, on pour­rait s’inspirer de pays voi­sins, par exemple, quid d’une loi Tau­bi­ra en Bel­gique [loi mémo­rielle pro­mul­guée en France en 2001 concer­nant la recon­nais­sance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité et qui met l’accent sur l’enseignement de l’histoire NDLR] ? À chaque fois que l’on veut en par­ler, cela pose pro­blème. On oublie pour­tant que l’un des pre­miers bateaux négriers de l’esclavage occi­den­tal est par­ti du port d’Anvers.

Cette période a construit le « Noir ». La figure du « Noir », par­fois per­çu comme néga­tive, dan­ge­reuse, médiocre, incom­pé­tente sert, par effet de contraste, à se valo­ri­ser en tant que Blancs, figure posi­tive, pai­sible, per­for­mante ou com­pé­tente. Ça pose la ques­tion de l’utilité des sté­réo­types : a-t-on besoin qu’il y ait ce « mau­vais », ce « Noir », pour que nous puis­sions en sor­tir gran­dis ?

Par exemple ?

On va par exemple dire à des jeunes bel­go-belges « vous allez aller en Afrique pour construire des puits ». Déjà, dans cette logique, si vous allez là-bas pour construire des puits, cela veut dire qu’ils ont des pro­blèmes, vous allez appor­ter des solu­tions. Est-ce qu’ils ne sont pas capables de construire des puits pour eux-mêmes ? Et pen­dant des mil­lé­naires com­ment ont-ils fait ? Ensuite, géné­ra­le­ment quand ces jeunes-là reviennent, ils vont bien enten­du indi­quer ce qu’ils ont fait comme tra­vail d’utilité publique, mais ils vont aus­si racon­ter ce qu’ils ont appris. Un pan qui est sou­vent occul­té dans les rap­ports. On ne va pas dire que les jeunes ont appris telle ou telle tech­nique inté­res­sante. On ne va rare­ment pen­ser en termes d’échange de tech­niques, d’échanges scien­ti­fiques mais plus en termes d’apport de l’Occident.

Dans votre ouvrage, vous pointez le fait que ce racisme agit sur les Afro-Belges par invisibilisation et « inaudibilisation » : on les voit peut, on les entend peu. Et quand on les voit, ils sont réduits à quelques rôles clichés (sportif, chanteur, rappeur) mais rarement représentés dans des professions ordinaires. Comment se joue cette invisibilisation ?

On peut par­tir de l’expression « être le nègre d’un auteur » qui désigne quelqu’un qui écrit pour quelqu’un d’autre mais dont le nom ne paraî­tra pas et ne sera pas cité. Des per­sonnes d’origine afri­caine se retrouvent sou­vent dans ce cas de figure-là en deve­nant le nègre de Bel­go-Belges. Ils vont faire un tra­vail sans être recon­nus pour celui-ci puisque c’est quelqu’un d’autre qui va signer à leur place. Une non-recon­nais­sance sym­bo­lique qui peut aus­si être une non-recon­nais­sance pécu­niaire. Dans mon par­cours, j’ai eu affaire à des cas de pla­giats. Pla­giats d’idées, de concepts mais on peut éga­le­ment pen­ser au pla­giat de pro­jets qui peut se pro­duire dans le cadre de par­te­na­riats entre orga­ni­sa­tions. Par exemple, lorsqu’une demande de sub­sides est intro­duite conjoin­te­ment par une orga­ni­sa­tion « mains­tream » et une asso­cia­tion bel­go-afri­caine et que, à un moment don­né, cette der­nière va « dis­pa­raître » des dos­siers, qu’elle n’est même pas pré­ve­nue que le pro­jet a été accep­té et qu’il a com­men­cé sans elle… Ce sont des choses qui arrivent assez fré­quem­ment.

Autre exemple, suite à la polé­mique autour du post sur Twit­ter de Miss Bel­gique que cer­tains ont jugé raciste et d’autres pas du tout, on a invi­té la Miss sur les pla­teaux télé pour qu’elle s’explique mais aucun Bel­go-Afri­cain n’a été convié. On s’est même retrou­vé avec une émis­sion où quatre Bel­go-Belges déci­daient de ce qui était raciste et de ce qui ne l’était pas ! En fait, les « raci­sés » — c’est-à-dire les per­sonnes non-blanches, vivant dans une socié­té où des euro-des­cen­dants les essen­tia­lisent- n’étant pas là, ils ne peuvent tout sim­ple­ment pas don­ner leur avis, faire entendre leur voix.

C’est le phénomène de whitesplaining dont vous décrivez les mécanismes dans votre livre ?

Le whi­tes­plai­ning, c’est le phé­no­mène du « Blanc qui explique », c’est un pater­na­lisme qui consiste notam­ment pour un euro-des­cen­dant, à expli­quer aux afro-des­cen­dants en quoi une situa­tion est raciste, com­ment ils doivent inter­pré­ter les évè­ne­ments et com­ment ils doivent réagir. Le cas du pla­teau télé com­po­sé uni­que­ment de Blancs qui expliquent ce qui est raciste ou non s’en rap­proche mais, dans le whi­tes­plai­ning, on peut encore au moins l’expliquer aux Noirs, en leur pré­sence, tan­dis que là, c’est encore pire : non seule­ment, on vous l’explique, mais, en plus, vous n’êtes pas là quand on l’explique !

Vous dites dans votre livre que le racisme anti-Noirs peut également toucher les milieux antiracistes eux-mêmes. Comment expliquer ce paradoxe ?

Pré­ci­sions d’abord qu’on ne parle pas ici d’un racisme expli­cite et assu­mé. Il ne s’agit pas d’insultes au bureau ou dans la rue de type « sale nègre ». On est plu­tôt dans une forme de racisme plus ins­ti­tu­tion­na­li­sée et d’ordre plus struc­tu­rel. On a consta­té au cours de notre étude qu’il y avait une mécon­nais­sance, qua­si­ment assu­mée, en tout cas entre­te­nue, des popu­la­tions d’origine afri­caine. Ce qui consti­tue une forme de mépris à leur égard (on sait qu’on ne sait pas grand-chose mais on ne fait rien pour chan­ger ça).Le dic­tion­naire Larousse nous apprends que le mépris, c’est aus­si le « sen­ti­ment par lequel on juge quelqu’un ou sa conduite indigne d’estime ou d’attention ». L’antonymie de cette notion, c’est l’estime, l’égard, la consi­dé­ra­tion, en résu­mé : la « recon­nais­sance sociale ». Pour évi­ter tout pro­cès d’intention, notre recherche est une démarche d’objectivation de cette carence d’intérêt que l’on peut nom­mer de dif­fé­rente manière, de la plus light à la plus déran­geante : indif­fé­rence sociale, mécon­nais­sance sociale ou encore « mépris social ».

Le mépris – carac­té­ris­tique domi­nante du racisme envers les afro-des­cen­dants – ne réside pas seule­ment dans la mécon­nais­sance des afro-des­cen­dants (socio­lo­gie, his­toire, connais­sance inter­per­son­nelle,…) et leur rejet (dis­cri­mi­na­tion à l’embauche) de la part de cer­tains anti­ra­cistes euro-des­cen­dants, mais aus­si et sur­tout dans la conscience de cette mécon­nais­sance et mal­gré tout, l’entretien de celle-ci et le qua­si sta­tut-quo du rejet. Oui, le mépris réside en ce que cer­tains ne s’inquiètent pas de leur igno­rance et qu’ils l’entretiennent par­fois des années durant.

Dans le livre, on s’est atta­ché aux orga­ni­sa­tions anti­ra­cistes prises au sens large : les musées, les tra­vailleurs de l’interculturel, ceux de l’éducation, de l’éducation per­ma­nente, des cher­cheurs, des poli­tiques, des inter­ve­nants sociaux… Bref, on a inter­ro­gé un panel de tous ceux qui ont à un moment ou à un autre tra­vaillé sur des ques­tions de vivre ensemble, de cohé­sion, d’éducation, d’interculturel, d’antiracisme, etc. C’est pour­quoi la grande igno­rance de cer­tains d’entre eux est donc rela­ti­ve­ment inquié­tant lorsque l’on sait que nous avons inter­viewé des pro­fes­sion­nels — sen­sés être for­més et ayant pour mis­sion de for­mer et d’informer les autres. Je pense que le tra­vailleur anti­ra­ciste a une res­pon­sa­bi­li­té pro­fes­sion­nelle et poli­tique, il ne peut pas s’autoriser le « confort » de l’ignorance.

Quels ont été vos critères pour tester cette ignorance ?

Tout d’abord, le cri­tère de la connais­sance de l’Histoire, notam­ment de la colo­ni­sa­tion. On s’en sort à peu près, même si on pour­rait mieux faire, sur­tout avec des ques­tions comme : « Com­bien de temps a duré la colo­ni­sa­tion du Congo ? »

Ensuite, le cri­tère de la connais­sance de la dia­spo­ra. Et là, on s’est ren­du compte que cette dia­spo­ra était très mal connue, avec par exemple très peu de réponses à la ques­tion : « Citez des Afri­cains connus en dehors des métiers cli­chés du sport et de l’art ?»

Il y a aus­si le cri­tère de l’exemplarité. Est-ce que dans telle ou telle orga­ni­sa­tion anti­ra­ciste, des afro-des­cen­dants y tra­vaillent, et ce, dans le cœur de métier de la struc­ture (for­ma­teurs pour une asbl de for­ma­tion par exemple)? On s’est ren­du compte qu’il y en avait très peu, voire pas du tout dans cer­tains sec­teurs. Et ce, alors même qu’on sait que qua­li­fi­ca­tion et com­pé­tences sont là puisque les Bel­go-Afri­cains sont pro­por­tion­nel­le­ment beau­coup plus diplô­més que les Bel­go-Belges ou les autres Euro­péens vivant en Bel­gique.

On se rend compte que les orga­ni­sa­tions anti­ra­cistes tra­vaillent cha­cune de leur côté. Comme le pou­voir est déte­nu par les orga­ni­sa­tions mains­tream et que les afro-des­cen­dants n’y sont pas ou très peu enga­gés, il en résulte peu de mélange et d’échange. Comme les afro-des­cen­dants ont aus­si des com­bats à mener, des choses à dire, ils consti­tuent par eux-mêmes des asso­cia­tions. On essaie par­fois de faire des col­la­bo­ra­tions entre les deux, mais cela reste rare. In fine, on ne se fré­quente pas beau­coup et on ne se connaît pas beau­coup.

Ces élé­ments montrent qu’une mécon­nais­sance existe et qu’une dis­cri­mi­na­tion silen­cieuse — et peut-être invo­lon­taire — est à l’œuvre. Les constats peuvent sem­bler durs mais il faut se rap­pe­ler qu’il s’agit d’une pho­to­gra­phie du champ anti­ra­ciste en 2016 – 2017 et que peut-être qu’en refai­sant la même recherche en 2018, on se ren­dra compte que 20 % des employés sont afro-des­cen­dants… Ensuite, je me dois de rap­pe­ler qu’il s’agit d’une recherche qua­li­ta­tive (85 répon­dants) menée par deux uni­ver­si­taires tra­vaillant dans l’associatif et non par des cher­cheurs en socio­lo­gie par exemple.

Qu’avez-vous constaté ?

On a pu consta­ter cer­tains phé­no­mènes récur­rents comme le fait qu’il n’y avait pas ou peu d’Africains employés dans les équipes de tra­vail. Quand il y en a, ils occupent sur­tout les postes de sou­tien tech­nique (archi­vage, ménage, secré­ta­riat, infor­ma­tique…). Ou le fait qu’on puisse rému­né­rer tous les inter­ve­nants, à une acti­vi­té de for­ma­tion par exemple, soient payés mais que ceux d’origine afri­caine ne le soient pas, ou le soient moins. Pour jus­ti­fier cela, cer­tains disent : « oui mais lui, c’était un témoi­gnage » ! Et iront jusqu’à inven­ter des termes comme celui « d’expert-témoignant » ! Bref, on essaie de tordre la réa­li­té pour que cela rentre dans le para­digme : « un Noir doit avoir moins ou gagner moins ». Ce genre de trac­ta­tions internes relève de pra­tiques racistes que l’on n’ose pas tou­jours qua­li­fier comme tel car expose à une trop grande répro­ba­tion de la part des per­sonnes concer­nées et qu’il n’est pas facile à démon­trer. C’est pour cela qu’on a éta­bli trois cri­tères pré­ci­tés dont celui de l”« exem­pla­ri­té ».

Comment articuler les luttes antiracistes, à la fois celles qui émanent des minorités qui sont victimes du racisme, avec celles d’organisations plus mainstream ? Comment concilier ces deux volontés au mieux ? En fait, qui est le mieux à même de mener la lutte antiraciste ?

Je dirais les per­sonnes com­pé­tentes, l’astuce c’est ça ! Il n’y a pas besoin d’être afro-des­cen­dant pour par­ler des afro-des­cen­dants, ni être euro-des­cen­dant pour par­ler des euro-des­cen­dants. J’utilise beau­coup le terme de « famille anti­ra­ciste » mais c’est avant tout pour dési­gner un sec­teur pro­fes­sion­nel. Donc, si c’est notre pro­fes­sion, on doit d’abord être com­pé­tent. À CV égal, je pense que la pre­mière des choses à faire, c’est de mixer les équipes. Com­ment se fait-il que cer­taines des équipes pro­fes­sion­nelles des orga­ni­sa­tions anti­ra­cistes soient à plus de 90 % euro-des­cen­dantes ?

Un second aspect qui me vient à l’esprit, va au-delà de l’engagement d’un afro-des­cen­dant dans sa propre struc­ture et concerne les col­la­bo­ra­tions entre orga­ni­sa­tions. Cela consiste, pour les orga­ni­sa­tions mains­tream, à entrer en dia­logue et à lais­ser la parole à des orga­ni­sa­tions dites de raci­sés. Je ne dis pas don­ner la parole mais bien lais­ser la parole. C’est-à-dire de sor­tir de dyna­miques de mar­gi­na­li­sa­tion, de pla­giat, de pater­na­lisme, de whi­tes­plai­ning ou de dia­bo­li­sa­tion parce qu’on se sent en concur­rence avec elles. Il faut donc essayer de tra­vailler ensemble, tout en veillant à ce que dans cet ensemble, cha­cun puisse réel­le­ment s’exprimer quand et s’il le sou­haites.

Ensuite, je dirais qu’il faut faire sa propre expé­rience de par­te­na­riat puis une cri­tique et une auto­cri­tique construc­tive, sur base de cri­tères d’évaluation clairs éta­blis à l’avance. Je dis celà parce que cer­taines asso­cia­tions mains­tream ont une « mésa­ven­ture » à vous racon­ter ; elles l’ont vécue avec une asso­cia­tion afri­caine, dans le cadre d’un par­te­na­riat d’un par­te­na­riat. Mais ils n’arrivent pas à décons­truire et à com­prendre leur rôle dans cette « mésa­ven­ture ». Et, paral­lè­le­ment, on va avoir des asso­cia­tions afri­caines qui ne vont pas avoir la pré­sence d’esprit de mettre à jour ces dyna­miques de mar­gi­na­li­sa­tion et d’invisibilisation parce qu’elles ont peur d’être encore plus dia­bo­li­sées.

Autre élé­ment : il faut savoir que quand on est afro-des­cen­dant, ce n’est pas très bien vu d’être mili­tant. On a l’impression que la per­sonne exa­gère, qu’elle en fait trop. Com­bien de fois ne m’a-t-on pas dit : « mais toi, tu es obnu­bi­lée par le racisme ! ». Aux yeux de cer­tains, le simple fait d’ « être Noire » devrait suf­fire, donc si en plus tu en parles, c’est l’overdose ! Ima­gi­nez donc des asso­cia­tions qui luttent contre le racisme, qui sont ani­mées par des « non-Blancs » et qui se per­mettent de ver­ba­li­ser et de poin­ter le racisme…, là, c’est trop ! Ces asso­cia­tions vont donc plu­tôt avoir ten­dance à se taire pour évi­ter d’être taxées de « com­mu­nau­ta­ristes », mot qui peut ser­vir, avec une effi­ca­ci­té redou­table, à dis­qua­li­fier leur parole, avant même d’écouter ce qu’elles ont à dire. Mais il y a d’autres types de dis­qua­li­fi­ca­tion à l’échelle asso­cia­tive. On va par exemple vous dire : « les Afri­cains ne savent pas gérer l’argent ». Du coup, dès qu’on va par­ler d’argent avec des Afro-Belges, on va être sus­pi­cieux. Pour­tant la mé-ges­tion n’est pas l’apanage de cer­taines popu­la­tions.

Dans votre livre, vous portez une forte attention aux mots, avec l’idée notamment de proposer de changer certains termes usuels. Ainsi parler « d’Afro- descendants » et « d’Euro-descendants » pour sortir des catégories coloniales de « Noir » et de « Blanc », ou encore en créant des termes comme ceux de « négrequence » ou « d’afrilience »… Pourquoi changer les mots courants ?

Parce que même si cer­tains conti­nue­ront à uti­li­ser les termes « Noir » et « Blanc », je pense que c’est un exer­cice de res­pect. Comme on ne va pas dire « han­di­ca­pé » mais « per­sonne à mobi­li­té réduite », « nain » mais « per­sonne de petite taille » etc. C’est un exer­cice qui, au-delà du poli­ti­que­ment cor­rect, nous rap­pelle que ce qui compte c’est la per­sonne et pas son état. Pour des per­sonnes afro-des­cen­dantes qui sont en proie à un racisme ambiant, comme on peut l’être dans cer­tains pays occi­den­taux en ce moment, c’est impor­tant d’avoir des balises per­son­nelles, internes, dans le lan­gage, qui peuvent nous rap­pe­ler cette démarche de res­pect. Cela nous met dans une pos­ture de res­pect. Avec le terme « afro-des­cen­dant », on n’est plus face à « un Noir », on est face à une per­sonne qui a des ori­gines afri­caines (et peut-être d’autres mélan­gées aus­si).

Ensuite, créer des termes, c’est aus­si pour mettre à jour des choses qu’on ne per­çoit pas tou­jours car ce que l’on ne nomme pas n’existe pas. Par exemple, avec le terme de « négré­quence », contrac­tion de nègre et de consé­quence, j’utilise à des­sein le vieux mot péjo­ra­tif de « nègre » pour jus­te­ment repré­sen­ter toutes les consé­quences néga­tives du racisme. Il s’agit de dési­gner par un mot pré­cis toutes les consé­quences aux­quels ont peut être confron­té après avoir vécu une expé­rience raciste. Cela peut être une expé­rience spon­ta­née et limi­tée dans le temps mais ça peut aus­si concer­ner toute une vie. Une consé­quence éco­no­mique comme le chô­mage ou un dom­mage sur la san­té comme un stress intense, dû à des nom­breuses micro-agres­sions, qui impacte l’espérance de vie. De nom­breux cher­cheurs ont par exemple consta­té que le racisme était une cause d’accidents car­dio-vas­cu­laire chez les afro-amé­ri­cains.

Et pourquoi mettre en avant le terme « d’afrisme » plutôt que celui de « négrophobie » qui a cours actuellement ?

L’afrisme, terme que je pro­pose dans le livre, désigne le racisme envers les afro-des­cen­dants. Il me semble plus juste en ce qu’il ren­voie – grâce au suf­fixe « -isme » — au domaine de l’idéologique, à quelque chose d’appris, de trans­mis et de socia­le­ment acquis. Alors que le suf­fixe -pho­bie, de « négro­pho­bie » ou afro­pho­bie, ren­voie quant à lui à une peur. Or, la névrose pho­bique est une mala­die et le racisme est loin d’être une patho­lo­gie ! Par ailleurs, cette seconde ter­mi­no­lo­gie occulte l’aspect ins­ti­tu­tion­nel de ce racisme.

Quant au Afr- pour Afri­cain plu­tôt que le « nègre » de « négro­pho­bie », c’est parce ce que quand un Afri­cain dit « Noir » ou même « nègre », il sait pour­quoi il le dit et à quoi il fait réfé­rence. Très sou­vent, il le dit dans un sens de com­bat socio­po­li­tique ou dans l’objectif d’un retour­ne­ment du stig­mate. Mais quand un « Blanc » l’utilise, pour­quoi le dit-il ? On peut en effet légi­ti­me­ment se deman­der à quel moment s’est opé­ré la rup­ture entre le terme « Noir », péjo­ra­tif et uti­li­sé pour mar­gi­na­li­ser, escla­va­gi­ser et colo­ni­ser et le terme « Noir », uti­li­sé pour res­pec­ter et recon­naître quelqu’un en tant qu’humain. Quand cette rup­ture s’est-elle dérou­lée ? Eh bien, en fait, elle n’a tout sim­ple­ment jamais eu lieu ! Certes, il y a eu la déco­lo­ni­sa­tion. Mais la déco­lo­ni­sa­tion n’a en aucun cas été un moment d’éducation natio­nale. On n’a pas pu contre­ba­lan­cer six siècles d’humiliation avec ce moment de la déco­lo­ni­sa­tion, ni même avec les 57 ans qui ont sui­vi. Selon moi, un « Blanc » ne peut donc pas se per­mettre d’utiliser le terme « Noir » tant qu’il ne sait pas pour­quoi il l’utilise, et cer­tai­ne­ment pas en dehors d’un dis­cours de reven­di­ca­tion poli­tique ou d’un cadre péda­go­gique, en vue par exemple d’enseigner de nou­veaux termes plus res­pec­tueux. C’est pour cela qu’il faut créer d’autres termes pour dési­gner et se dési­gner, par exemple « euro-des­cen­dant » au lieu de « Blanc » ou « afro-des­cen­dant » au lieur de « Noir ». Si ça ne convient pas, de nom­breux termes coexistent et je pense que c’est très posi­tif d’avoir toutes ces pro­po­si­tions.

Qu’est-ce que cette créativité langagière des afro-descendants révèle ?

Cela témoigne d’un moment impor­tant de l’histoire afro-des­cen­dante en ce qui concerne l’auto-définition et la réap­pro­pria­tion de son image, trop long­temps ter­nie. Cer­tains afro-des­cen­dants se ques­tionnent conti­nuel­le­ment sur la manière dont-ils sont nom­més et qua­li­fiés et se rendent compte que cer­taines de ces appel­la­tions portent en eux les germes de l’humiliation raciste et colo­niale. Bref, on se rend compte qu’on n’est pas res­pec­té et on choi­sit d’utiliser d’autres termes pour mar­quer une rup­ture entre les appel­la­tions issues de la colo­ni­sa­tion et celles usi­tées aujourd’hui. Voi­là pour­quoi cer­tains pré­fé­re­ront par­ler de sub­sa­ha­riens (moins à la mode), d’afro-politains, d’afro-descendants (terme repris par l’ONU dans sa réso­lu­tion 68/237) etc. Non seule­ment, il n’y a pas de consen­sus entre les afro-des­cen­dants sur la meilleure appel­la­tion — d’ailleurs cer­tains disent « Noirs » — mais en plus, ça pour­rait encore chan­ger dans les pro­chaines années. Ain­si, en tant que pro­fes­sion­nel de l’antiracisme la meilleure façon de res­pec­ter ce mou­ve­ment de réveil lexi­cal en recherche de rup­ture, c’est de connaître ces ter­mi­no­lo­gies et d’apprendre à jon­gler avec elles selon les cir­cons­tances poli­tiques, cultu­relles, média­tiques, péda­go­giques, etc.

Il y a en Belgique de nombreux monuments à la gloire de la colonisation mais aussi, parallèlement, une impossibilité d’avoir une place ou un monument commémorant Lumumba ou la décolonisation. Comment selon vous on peut décoloniser l’espace public ?

Il y a dif­fé­rents cou­rants, tant chez les Euro-des­cen­dants que chez les Afro-des­cen­dants. Il y en a qui disent que cer­tains monu­ments ont leur place au musée, lieu qui per­met de conser­ver ce qui fait par­tie de notre his­toire tout en expli­ci­tant péda­go­gi­que­ment les contextes de réa­li­sa­tion de ces sta­tues. Il y en a d’autres qui pensent qu’il faut leur appo­ser des plaques pour les recon­tex­tua­li­ser car cer­tains monu­ments, loin d’être ano­dins, peuvent dire quelque chose de très violent. D’autres encore, vont affir­mer qu’il faut faire table rase du pas­sé, enle­ver et oublier tout cela. D’autre encore vont dire qu’il faut lais­ser les choses comme elles sont. J’opte plu­tôt pour les deux pre­mières pro­po­si­tions et j’en pro­pose encore une autre : mettre dans l’espace public des figures autres.

Ce qui nous amène à la ques­tion d’une sta­tue de Lumum­ba… Je pense que l’erreur stra­té­gique que nous fai­sons peut-être tous à ce pro­pos, c’est celle de pola­ri­ser Lumum­ba d’un côté et Léo­pold II de l’autre. Car cette pola­ri­sa­tion très cli­vante ne nous per­met pas d’approfondir le débat. Si on change bru­ta­le­ment quelque chose, qu’on ajoute une sta­tue sans qu’il y ait eu tout un tra­vail der­rière, on risque de jeter de l’huile sur le feu. Pour sor­tir du cli­vage, on peut y aller étape par étape. Il y a par exemple d’autres per­son­nages que l’on peut pro­po­ser. Mais il y a sur­tout tout un tra­vail d’éducation his­to­rique et psy­cho­so­cial à faire aupa­ra­vant et à terme, les gens diront : « oui, c’est évident, il faut éri­ger une sta­tue de Lumum­ba ».

Racisme anti-Noirs, Entre méconnaissance et mépris de Mireille-Tsheusi Robert, avec la collaboration de Nicolas Rousseau (Bepax/Couleur Livres, 2016).

 

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