Mobilisations générales momentanées et lutte contre les inégalités

Illustration : Alice Bossut

Pour cer­tains, la lutte poli­tique contre les inéga­li­tés se doit de prendre de nou­veaux che­mins — enten­dons des che­mins média­tiques : il s’agirait désor­mais de « tou­cher le plus grand nombre » en s’adressant à cha­cun dans « sa culture » (par exemple en fai­sant com­mu­nier dans une émo­tion pro­duite par un « spec­tacle » décla­ré « popu­laire », en sus­ci­tant des larmes), en « don­nant l’occasion » à tous de « se mobi­li­ser » (notam­ment en fai­sant un « don »). Ana­lyse de ces moments de mobi­li­sa­tions géné­rales et momen­ta­nées (MGM) ain­si que de leur idéo­lo­gie sous-jacente visant à dépo­li­ti­ser des ques­tions sociales et à éva­cuer la soli­da­ri­té au pro­fit d’une cha­ri­té pro­gram­mée.

Pour ses pro­ta­go­nistes et défen­seurs, cette nou­velle voie des MGM serait la seule à pou­voir per­mettre une salu­taire prise de conscience col­lec­tive, à condi­tion qu’elle soit répé­tée (c’est le fameux thème de la « piqûre de rap­pel » …qui devient chro­nique). Il arrive en outre fré­quem­ment que cette « nou­velle voie » n’hésite pas à jus­ti­fier sa légi­ti­mi­té en cri­ti­quant les voies « anciennes », dont elle conteste l’efficacité.

« LES ENFOIRÉS », UNE MGM TYPE

Le début de la chan­son « Ici les enfoi­rés » opère de la sorte :

« On nous avait dit « c’est pour un soir » on est encore là 20 ans plus tard
Refrain : Ici les enfoi­rés oh ouh oh rejoins notre ar… mée
Les sal­tim­banques c’est pas sérieux mais les minis­tères n’ont pas fait mieux
Ref.
Faut-il chan­ter contre les misères ou bien se taire, pas­ser, ne rien faire
Ref.
Chaque année plus de gens secou­rus mais chaque année plus encore à la rue
Ref.
Chan­ter, chan­ter même à en pleu­rer ».

Le texte dis­tri­bue un curieux sys­tème d’oppositions et d’assimilations : l’action spec­ta­cu­laire est oppo­sée à l’action publique (« qui n’a pas fait mieux ») et au « lais­ser-faire » : il n’y aurait donc pas d’alternative que de chan­ter ou de ne rien faire.1

Le jeu de mots « rejoins notre ar(t) – mée » laisse entendre que la consom­ma­tion du spec­tacle équi­vaut à une véri­table mobi­li­sa­tion mili­taire contre « les misères », mobi­li­sa­tion sans laquelle la pas­si­vi­té serait vic­to­rieuse. Chan­ter jusqu’aux larmes témoi­gne­rait ain­si de « l’engagement » des artistes…

« Faire quelque chose » — quoi que ce soit – serait donc pré­fé­rable à l’apathie géné­rale sup­po­sée ; pour cer­tains, ce serait même plus effi­cace que des poli­tiques struc­tu­relles : « Les Enfoi­rés per­mettent sur­tout, selon [Jean-Louis Aubert], de récol­ter des fonds pour les Res­tos du Cœur, sans avoir l’impression de ”ponc­tion­ner” le public : ”Arrê­tez d’y voir un sys­tème de géné­ro­si­té. On ne fait pas l’aumône, c’est un impôt que les gens payent sans s’en rendre compte. Si vous pré­fé­rez que les gens donnent 70 euros par an pour les pauvres, essayez de leur sou­ti­rer. Bonne chance à vous !” »2

Nous croi­sons ici le rêve capi­ta­liste des impôts sans État : la redis­tri­bu­tion légale des richesses est rem­pla­cée par des « dons » à qui on veut, quand on veut, com­ment on veut, du mon­tant qu’on veut, avec un « retour sur inves­tis­se­ment » expri­mé en « plus-value de mora­li­té ».

Ce modèle de mobi­li­sa­tion géné­rale momen­ta­née char­rie donc un dis­cours réel­le­ment poli­tique et une repré­sen­ta­tion par­ti­cu­lière de l’efficacité. Les agents du modèle MGM ou ses pro­mo­teurs struc­turent le débat qui doit leur don­ner rai­son sur base d’un sys­tème d’oppositions où « l’efficacité » de la lutte contre les inéga­li­tés est liée à la spec­ta­cu­la­ri­sa­tion, à la com­mu­ni­ca­tion émo­tion­nelle una­ni­miste, au « don » « one shot » mais récur­rent, à l’ambiguïté (on contri­bue sans avoir l’impression d’être « ponc­tion­né », on donne sans avoir l’impression d’avoir don­né).3

Ce sys­tème d’oppositions fonc­tionne comme ce que Pierre Bour­dieu a appe­lé une « poli­tique de dépo­li­ti­sa­tion » : il cor­res­pond de fait à un choix pro­pre­ment poli­tique qui dis­qua­li­fie les poli­tiques de lutte contre les inéga­li­tés et tend à les rem­pla­cer par des céré­mo­nies fusion­nelles qui se pré­sentent, non sans un cynisme invo­lon­taire, comme (plus) effi­caces dans leur lutte héroïque : « Chaque année plus de gens secou­rus mais chaque année plus encore à la rue ». L’esthétisation de la lutte étant pré­sen­tée, on l’a vu, comme la seule alter­na­tive à la pas­si­vi­té.

À ce titre, ce sys­tème mérite pro­ba­ble­ment d’être décons­truit.

ÊTRE DE GAUCHE SELON GILLES DELEUZE

La pen­sée de Gilles Deleuze peut nous aider dans cette tâche. Inter­ro­gé sur ce que signi­fie pour lui (qui n’a jamais été com­mu­niste) « être de gauche », Deleuze apporte une double réponse.4

D’une part, c’est une ques­tion de per­cep­tion, de sens de la per­cep­tion : « ne pas être de gauche c’est un peu comme une adresse pos­tale, par­tir de soi, la rue où l’on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin. On com­mence par soi et dans la mesure où l’on est pri­vi­lé­gié, on est dans un pays riche, on se dit et bien com­ment faire pour que la situa­tion dure. (…) [Être de gauche, c’est l’inverse] Tu vois d’abord à l’horizon et tu sais que ça ne peut pas durer, que ce n’est pas pos­sible, que ces mil­liards de gens qui crèvent de faim c’est, ça peut durer encore cent ans je n’en sais rien mais il ne faut pas char­rier, c’est injus­tice abso­lue. »Type de per­cep­tion qui conduit à « appe­ler de ses vœux et consi­dé­rer que ce sont là des pro­blèmes à régler » : c’est-à-dire faire en sorte réel­le­ment que ça ne puisse plus durer.

D’autre part, c’est aus­si une ques­tion de désir : ne pas se recon­naître dans l’étalon majo­ri­taire (homme blanc adulte des villes) et déve­lop­per des « deve­nirs mino­ri­taires », c’est-à-dire dési­rer construire des agen­ce­ments qui apportent des chan­ge­ments, que Deleuze vou­lait par­ti­ci­pa­tifs avec les pre­miers concer­nés, vers qui on se porte, dans les situa­tions concrètes.

Aus­si rapide et par­tiel que soit ce rap­pel, il suf­fit, nous l’espérons, à mon­trer que les posi­tions pro­gres­sistes de ce type déplacent le sys­tème d’oppositions dépo­li­ti­santes que nous avons décrit : elles confrontent l’appel à l’émotion qui fait l’économie de la per­cep­tion et du savoir au refus pas­sion­né de l’état des choses, qui « consi­dère qu’il y a là pro­blème à régler » et cherche à ins­crire des chan­ge­ments effec­tifs dans les situa­tions.

Ces posi­tions pro­gres­sistes ne se résolvent pas à une action qui n’en est pas une mais qui vau­drait mieux que rien. Et ce n’est pas « au nom de la morale », dit Deleuze, mais d’un désir qui s’écarte de l’étalon majo­ri­taire et de la recherche du sta­tu quo. Ces posi­tions mobi­lisent donc des affects puis­sants, qui ne s’accommodent pas d’une éva­nes­cence.

Une telle concep­tion fait explo­ser le sys­tème d’oppositions mobi­li­sa­tion rin­garde / impo­sée / inef­fi­cace contre mobi­li­sa­tion émo­tive / « libre » mais non consciente / aus­si effi­cace que pos­sible dans son héroïsme déses­pé­ré.

DANS L’ÉCONOMIE DE L’ENRICHISSEMENT

Obser­vons main­te­nant la logique par­ti­cu­lière de la récur­rence — du « ren­dez-vous » média­tique annuel. Il s’agit en pre­mier lieu de pro­duire une dif­fé­rence par rap­port à soi : chaque exé­cu­tion du « concept » est appe­lée à se dis­tin­guer de la pré­cé­dente en la dépas­sant ; le « record » (de l’année pré­cé­dente) peut encore être bat­tu et la « mobi­li­sa­tion » peut se pré­sen­ter ain­si comme vic­to­rieuse non par rap­port aux situa­tions réelles mais par rap­port à elle-même : tant de (télé)spectateurs, tant de CD ven­dus, tant de repas offerts, tant d’associations sou­te­nues, etc.

Mais cette dif­fé­rence est aus­si ins­crite dans un sys­tème qui dis­sout toutes les dif­fé­rences : on sait depuis Jean Bau­drillard que l’alternance sys­té­ma­tique des registres dans les médias (chaud/froid ; divertissement/information/pub, etc.) les homo­gé­néise tous dans un sta­tut unique, celui de l’obsolescence, celui d’un réel irréel qui suit tout sim­ple­ment (et rend pos­sible) le cycle de renou­vel­le­ment de la consom­ma­tion (le cycle de la mar­chan­dise). L’esthétisation de la lutte prend ici une autre signi­fi­ca­tion.

On peut alors s’esbaudir ou se catas­tro­pher momen­ta­né­ment, se mobi­li­ser par inter­mit­tence, « faire quelque chose en pas­sant à autre chose », et même lut­ter contre les misères dans un contexte …de recherche du pro­fit. Aux ques­tions posées à TF1 sur ses béné­fices éven­tuels à pro­pos de l’opération « enfoi­rés » (qui est un « record » d’audience, autre dif­fé­rence recher­chée), il n’a guère été appor­té de réponse.

Mais il y a davan­tage. Luc Bol­tans­ki dans son der­nier ouvrage Enri­chis­se­ment, Une cri­tique de la mar­chan­dise5 expose que le capi­ta­lisme se déploie selon une nou­velle forme qui ne sub­sti­tue pas à d’autres, comme la logique indus­trielle d’exploitation, mais s’y ajoute en pre­nant de plus en plus d’importance.Il l’appelle une « éco­no­mie de l’enrichissement ». Ses « gise­ments » sont les indus­tries du luxe, le tou­risme, le patri­moine, la culture et sur­tout les inter­sec­tions floues entre ces domaines6. Bol­tans­ki pro­pose cette appel­la­tion en lui don­nant un double sens : pro­cé­der à un enri­chis­se­ment des mar­chan­dises ; rendre les riches plus riches grâce à cette éco­no­mie.

Cette forme repose sur une tran­sac­tion mar­chande qui béné­fi­cie de l’augmentation de la valeur de la mar­chan­dise qui a été « enri­chie » par un récit au sens large : la mar­chan­dise peut par exemple être mon­trée comme mani­fes­ta­tion exem­plaire du pas­sé (par exemple, elle est pla­cée dans une logique de « reprises » qui la vivi­fie7), comme élé­ment inté­res­sant d’une col­lec­tion (par exemple comme « nou­velle livrai­son » s’inscrivant dans la conti­nui­té d’une série, mais appor­tant des chan­ge­ments qui « valent le détour » — c’est le prin­cipe de la dif­fé­rence à soi évo­qué plus haut).

On voit d’emblée ce que les MGM qui esthé­tisent la lutte contre les inéga­li­tés en repre­nant des « tubes » doivent à pareille éco­no­mie de l’enrichissement dans laquelle elles s’inscrivent plei­ne­ment.

Et ce n’est pas le moindre des para­doxes que de consta­ter que, bien au-delà des jus­ti­fi­ca­tions qui font appel à l’émotion au nom de l’efficacité, on peut uti­li­ser la lutte contre la pau­vre­té pour déve­lop­per un dépar­te­ment de l’économie de l’enrichissement. Ce qui revient à pro­duire des inéga­li­tés en pré­ten­dant lut­ter pour les réduire.

  1. Cer­tains des mobi­li­sés ne brillent d’ailleurs pas par leur capa­ci­té à payer leurs impôts…
  2. Ladepeche.fr, 14/04/2014
  3. Le carac­tère « libre » de la par­ti­ci­pa­tion à la grand-messe média­tique a été mis en cause par les béné­voles des Res­tos du Cœur qui ont fait état de pres­sions à leur encontre pour qu’ils soient pré­sents au spec­tacle et acquittent leurs 75 euros…Cf Lepoint.fr, 11/03/2016
  4. Les phrases entre guille­mets qui suivent sont extraites de la série d’entretiens fil­més de Deleuze par la phi­lo­sophe Claire Par­net, réa­li­sés et regrou­pés dans L’Abécédaire de Gilles Deleuze par Michel Pamart (Édi­tions Mont­par­nasse, 1996).
  5. Luc Bol­tans­ki, Enri­chis­se­ment, Une cri­tique de la mar­chan­dise, Gal­li­mard, 2017.
  6. Paul Viri­lio en avait eu l’intuition en dénon­çant l’arrivée d’un « com­plexe infor­ma­tion­nel » qu’il appe­lait le « com­plexe sexe/culture/pub ».
  7. Agré­men­tées d’improbables dégui­se­ments qui per­mettent au public, après un court moment de fris­son, de « recon­naître » avec ravis­se­ment la vedette sous son cos­tume.

Jean Blairon est expert-associé à l’asbl RTA (Réalisation-Téléformation-Animation)

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