Mouvements sociaux : le retournement des stéréotypes 

Les tra­vaux de la fin du 19e et du début du 20e siècle sur la psy­cho­lo­gie des foules, dont Gus­tave Le Bon est emblé­ma­tique, ont for­gé une sorte d’imaginaire fait de sté­réo­types tou­jours pré­gnants aujourd’hui. La foule serait ain­si un être dénué de rai­son en proie à une forme hyp­no­tique de reli­gio­si­té qui, levant les cen­sures indi­vi­duelles, por­te­rait inévi­ta­ble­ment à la vio­lence. Un ima­gi­naire de la foule qui a impré­gné la per­cep­tion des grèves et mani­fes­ta­tions de rue par les tenants du pou­voir. Or, les mou­ve­ments sociaux actuels, Gilets jaunes, ZAD, masses cri­tiques (et on en passe !) font voler en éclat la décli­nai­son ordi­naire des concep­tions de Le Bon et sèment la panique : les élites tremblent…

En 1895, Gus­tave Le Bon publiait un ouvrage, deve­nu un best-sel­ler, Psy­cho­lo­gie des foules, qui a connu des réédi­tions tout au long du 20e siècle. Cet opus­cule, mar­qué par son époque — « impré­gné du psy­cho­lo­gisme rance de la fin du XIXe siècle », dit l’historien Pierre Ser­na –véhi­cule une série de concepts qui imprègnent aujourd’hui encore les per­cep­tions com­munes (et poli­cières : ce der­nier point n’étant pas le moins inquié­tant) de la foule.

La « Psychologie des foules » : ce qu’il reste de Gustave Le Bon au 21e siècle

Le socio­logue Vincent Rubio1 sou­ligne ain­si que la foule jouit d’une image par­ti­cu­liè­re­ment néga­tive auprès du public contem­po­rain qui « entre­tient une aver­sion aiguë et spon­ta­née à son endroit ». Les théo­ries de Le Bon et de ses épi­gones ont fait de « la foule un être dénué d’intelligence et qui, par consé­quent, n’élève pas les per­sonnes la com­po­sant ». C’est ain­si que, dans le dis­cours com­mun, se trouve sou­li­gnée la thèse même de Le Bon de « l’existence d’une âme col­lec­tive de la foule au sein de laquelle se dis­sout l’individualité, la per­son­na­li­té consciente des indi­vi­dus ».

Cette image dépré­cia­tive est aus­si inti­me­ment liée « à la sen­sa­tion de toute-puis­sance par laquelle les indi­vi­dus défi­nissent (éga­le­ment) la foule » : c’est ce sen­ti­ment de puis­sance, ain­si que la vio­lence (au moins) poten­tielle qui lui est néces­sai­re­ment asso­ciée, qui, aux yeux des indi­vi­dus, fait de la foule un véri­table dan­ger pour la socié­té. Dans cette repré­sen­ta­tion col­lec­tive, foule et peuple se voient assi­mi­lés dans la même image néga­tive : « ces deux termes ont par­tie liée dans la mesure où la foule est vue comme une excrois­sance (ou une expres­sion) du peuple ».

Ces sen­ti­ments — fort par­ta­gés : com­muns et non pas bour­geois ou aris­to­cra­tiques comme l’on pour­rait croire — sont aus­si empreints de peur. Sig­mund Freud (que l’on a pu dési­gner, de façon un peu pro­vo­cante, comme « le meilleur dis­ciple de Le Bon »2) a ten­té d’expliquer que la foule, en véhi­cu­lant une culture com­mune qui trans­cende l’individu, ins­taure une sorte d’impunité pour tous les actes com­mis en son nom : l’individu pour­rait ain­si don­ner libre cours à ses pul­sions. Par ce pro­ces­sus, argu­mente Freud, « ce sont les mau­vais ins­tincts qui viennent au pre­mier plan ».

Cette « décul­pa­bi­li­sa­tion des indi­vi­dus au nom de l’impératif col­lec­tif » est d’ordre reli­gieux et, selon Han­nah Arendt, on la retrouve d’ailleurs à l’œuvre dans ce qu’elle nomme les « reli­gions laïques » : le fas­cisme et le com­mu­nisme. Le terme « reli­gion » ren­voie enfin à la croyance par laquelle la foule — mar­quée par « le manque de culture, le mépris de la rai­son, le renon­ce­ment au libre arbitre » — est « pré­ci­pi­tée dans un escla­vage de pen­sée » de carac­tère hyp­no­tique. Le lea­der, l’« hyp­no­ti­seur » — en géné­ral entou­rés d’affidés — est pour sa part un « mani­pu­la­teur », qui oriente sen­ti­ments et pen­sées dans le sens qu’il a déter­mi­né.

Même si Freud semble par­fois moins pes­si­miste que Le Bon (puisqu’il concède que, sous cer­taines condi­tions, la foule « sous l’influence de la sug­ges­tion peut être capable de grands accès de renon­ce­ment, de dés­in­té­res­se­ment et de dévoue­ment à un idéal »), il n’en reste pas moins que l’ensemble des consi­dé­ra­tions qui pré­cèdent jettent un éclai­rage fort cru sur l’assise idéo­lo­gique de la per­cep­tion contem­po­raine — intui­tive et lar­ge­ment répan­due — de la foule. Pour résu­mer : exis­te­rait, d’une part, une sorte de répu­gnance pour les foules en tant qu’êtres dénués d’intelligence et hyp­no­ti­sés par une reli­gion, laïque ou non, « prê­chée » par des lea­ders cha­ris­ma­tiques. Cette per­cep­tion ordi­naire se dou­ble­rait, d’autre part, d’une peur dif­fuse liée à la puis­sance de la foule, poten­tiel­le­ment vio­lente, d’autant qu’en son sein s’effaceraient les cen­sures psy­cho­lo­giques et qu’un sen­ti­ment d’impunité favo­ri­se­raient l’expression des mau­vais ins­tincts.

Le tableau ain­si dres­sé est d’ordre géné­ral, il peut connaître des décli­nai­sons variables selon les groupes sociaux. Le socio­logue Vincent Rubio, sur base de ses tra­vaux, atteste néan­moins de leur réa­li­té en qua­li­fiant Psy­cho­lo­gie des foules de Gus­tave le Bon de « savoir d’arrière-plan » contem­po­rain.

Les nouvelles pratiques militantes, transformation des effets de la violence

De toute évi­dence, le mou­ve­ment des Gilets jaunes n’a rien de « reli­gieux » : pas de pro­messe d’un quel­conque para­dis, pas de lea­ders cha­ris­ma­tiques, pas d’aveuglement hyp­no­tique mais au contraire un foi­son­ne­ment de reven­di­ca­tions, par­fois contra­dic­toires, mais tou­jours riches de libre arbitre. De même, la « vio­lence » que l’on prête à ces nou­velles foules est pro­téi­forme et relève de choix tac­tiques ou sim­ple­ment contin­gents : les indi­vi­dus sont soli­daires dans les coups durs, choi­sissent de par­ti­ci­per ou non à une action par­ti­cu­lière en fonc­tion de leur convic­tion, se répar­tissent les tâches comme elles viennent selon leurs com­pé­tences. Bref, ils demeurent des per­sonnes mues par leur libre arbitre. En d’autres termes, le mou­ve­ment (comme tant d’autres) échappe aux per­cep­tions sté­réo­ty­pées les plus répan­dues.

Il semble que cet évè­ne­ment désta­bi­lise ceux qui, selon le mot de Max Weber, dis­posent et, pour le coup font un large usage, du « mono­pole de la vio­lence légi­time » : l’État et ses dis­po­si­tifs répres­sifs. À la peur ordi­naire s’est alors ajou­tée une sorte de panique liée au carac­tère inédit des mou­ve­ments récents : le stig­mate de l’être dénué d’intelligence pris dans un escla­vage de pen­sée par quoi l’on décon­si­dère la foule des pro­tes­ta­taires est pro­pre­ment ren­ver­sé : en inven­tant de nou­velles manières de résis­ter, les domi­nés retournent contre les domi­nants ce qui, en les stig­ma­ti­sant, per­met­tait de les répri­mer.

Et c’est cette inver­sion qui ampli­fie les effets poli­tiques de la vio­lence – dont l’examen atten­tif montre bien qu’en soi, elle ne dépasse en rien celle d’autres foules qui ont pré­cé­dé. S’en suit ce que Juan Bran­co appelle un « trem­ble­ment » : « cette vio­lence, [cette crise] la pro­voque et elle a rai­son de la pro­vo­quer, parce qu’elle est essen­tielle. Aujourd’hui, la seule façon de pro­vo­quer un chan­ge­ment c’est de faire trem­bler ces gens. » Et ils tremblent.

Que le pré­sident Macron soit contraint de quit­ter pré­ci­pi­tam­ment le Puy-en-Velay ou que Ben­ja­min Gri­veaux, porte-parole du gou­ver­ne­ment fran­çais, doive être éva­cué de ses bureaux dont la porte d’accès a été défon­cée, que leurs corps soient mis en jeu et c’est tout leur pou­voir qui tremble. Dans le domaine éco­no­mique, Irène Inchaus­pé, jour­na­liste à l’Opinion (un « média quo­ti­dien, libé­ral, euro­péen et pro-busi­ness »), raconte encore : « ils [les grands patrons] ont vrai­ment eu peur à un moment d’avoir leurs têtes sur des piques, […] ils avaient appe­lé le patron du Medef, Geof­froy Roux de Bézieux, en lui disant ”tu lâches tout” parce qu’ils se sen­taient mena­cés phy­si­que­ment. (…) Ils ont envoyé des tex­tos, avec ”alors main­te­nant tu lâches sur le SMIC, faut qu’on dis­tri­bue des primes, tu lâches tout” »3.

Des dépu­tés de La Répu­blique En Marche (le « par­ti » de M. Macron) ont sai­si la jus­tice au pré­texte que, par ses pro­pos, Juan Bran­co « armait les esprits ». On peut en rire, reste que ceci montre, s’il en était besoin, qu’il est très dif­fi­cile d’aborder fron­ta­le­ment la ques­tion de la vio­lence comme arme poli­tique. Les men­songes répé­tés du ministre de l’Intérieur, « sidé­ré » par les accu­sa­tions de vio­lences poli­cières com­mises lors de mani­fes­ta­tions de Gilets Jaunes, en sont à leur façon une autre illus­tra­tion.

Il n’empêche que ce qui advient per­met d’éviter les deux pièges ten­dus par les sté­réo­types construits par Le Bon et consorts : non, la vio­lence n’est pas une essence (elle n’a pas une « nature propre et unique ») ; elle s’exprime en fonc­tion de condi­tions maté­rielles. Et, non, la foule pro­tes­ta­taire n’est pas for­cé­ment d’ordre reli­gieux : elle peut être contin­gente et ne pré­sen­ter aucun des attri­buts de la croyance.

Il est alors pos­sible de réexa­mi­ner à nou­veaux frais les mou­ve­ments contem­po­rains et de légi­ti­me­ment se deman­der s’ils ne s’inscrivent pas plu­tôt digne­ment dans le droit fil de l’article 35 de la Consti­tu­tion fran­çaise de 1793 : « Quand le gou­ver­ne­ment viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque por­tion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indis­pen­sable des devoirs ».4

  1. Vincent Rubio, « Psy­cho­lo­gie des foules, de Gus­tave le Bon. Un savoir d’arrière-plan », in Socié­tés, N°100, 2008, pages 79 à 89.
  2. Michel Laxe­naire, « Croyance et psy­cho­lo­gie des foules », in Revue de psy­cho­thé­ra­pie psy­cha­na­ly­tique de groupe, 2007, N° 49, pages 9 à 24.
  3. « L’info du vrai », Canal+, 13 décembre 2018.
  4. Dont il faut pré­ci­ser qu’elle n’a pas force consti­tu­tion­nelle en France, contrai­re­ment à la Décla­ra­tion des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui pro­clame que « Le but de toute asso­cia­tion poli­tique est la conser­va­tion des droits natu­rels et impres­crip­tibles de l’homme. Ces droits sont la liber­té, la pro­prié­té, la sûre­té, et la résis­tance à l’oppression. » Nous sou­li­gnons.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code