Petit éloge du souvenir de vacances

Par Denis Dargent

Photo : Nathalie Caccialupi
Photo : Nathalie Caccialupi

Vous savez quoi ? Le vrai pro­blème avec les pho­tos et les films de vacances c’est qu’ils ne vieillissent pas en même temps que nous. Se replon­ger dans les albums sou­ve­nirs ou se repas­ser nos meilleures séquences esti­vales ran­gées sur un disque dur, ça fout un cafard monstre à la longue, non ? Jusqu’au jour où, vieillis­sant pour de bon, on tire un trait défi­ni­tif sur ce fatras qui paraît doré­na­vant racon­ter la vie d’autres per­sonnes que nous-mêmes… Un peu comme l’anti-portrait de Dorian Gray !

Non, croyez-moi, le meilleur ami de l’homme reve­nu de vacances, c’est le sou­ve­nir usi­né, manu­fac­tu­ré, l’objet de fabri­ca­tion indus­trielle ou arti­sa­nale qu’on ramène dans ses bagages, coin­cé entre un t-shirt « I love Pas­tis 51 » et le slip de bain à tête de mort. Au choix : un coquillage en céra­mique de Val­lau­ris, le cha­meau magique de Djer­ba, le coq de Bar­ce­los, une boule à neige du Sacré-Coeur, un fla­mant rose en plas­tique de Camargue, une gon­dole de Venise, un Ganesh de New Del­hi, un crâne en sucre de Mexi­co, un cha­let ther­mo­mètre du Valais, une bou­teille de san­gria ouvra­gée de Mála­ga, une boîte de sar­dines de Dinard, la Tahi­tienne qui fait frou-frou… Que de sou­ve­nirs !

Ce n’est pas tou­jours de bon goût, avouons-le, et c’est géné­ra­le­ment fabri­qué par des Chi­nois pauvres et oppri­més… Mais néan­moins cette chose en dur et en trois dimen­sions sau­ra se mon­trer fidèle et sur­tout, elle vieilli­ra doci­le­ment au même rythme que vous.

Ou sans vous, si vous l’abandonnez aux puces… Ce qui serait dom­mage tant l’accumulation éclai­rée de ce genre d’objets pro­cure in fine un véri­table sen­ti­ment de plé­ni­tude chez l’homme et la femme moyens modernes. Et quand vien­dra l’âge de ran­ger les bagages pour de bon, vous serez fin prêts pour le grand voyage immo­bile, celui qu’on entre­prend grâce au pou­voir évo­ca­teur de toutes ces kit­sche­ries magni­fiques, patiem­ment accu­mu­lées. Là où pho­tos et films ne sus­ci­te­ront plus que sou­ve­nirs dépré­ciés et vaines nos­tal­gies, le vrai sou­ve­nir de vacances, lui, vous trans­por­te­ra immé­dia­te­ment dans un ailleurs mythi­fié, une espace tem­po­rel nou­veau où l’esthétique désuète de cet objet, et les conno­ta­tions sen­suelles qui lui sont asso­ciées, vous per­met­tront de retrou­ver des émo­tions que l’âge n’a pas réus­si à effa­cer. Luxe, calme, cham­pagne à volon­té ! A l’âge du Cho­les­té­rol (comme il y eut l’âge des Grandes épi­dé­mies et l’âge de l’Atome) et sous le règne ter­ri­fiant du tout bio, vous réap­pren­drez peut-être à vivre sans entrave.

Comme le disait ce bon vieux Joris-Karl (Huys­mans) dans A rebours (1884) : « Il se pro­cu­rait ain­si, en ne bou­geant point, les sen­sa­tions rapides, presque ins­tan­ta­nées, d’un voyage au long cours, et ce plai­sir du dépla­ce­ment qui n’existe, en somme, que par le sou­ve­nir et presque jamais dans le pré­sent, à la minute même où il s’effectue, il le humait plei­ne­ment, à l’aise, sans fatigue, sans tra­cas (…). »