Plateforme citoyenne, raison éthique ou nécessité politique ?

Photo par Coralie Vankerhoven

À Bruxelles, plu­sieurs mil­liers de per­sonnes s’organisent au sein de la Pla­te­forme citoyenne de sou­tien aux réfu­giés, pour accueillir chaque nuit plu­sieurs cen­taines d’exilés qui se retrouvent au parc Maxi­mi­lien. Elles se relaient pour leur pro­po­ser une nuit au chaud, un répit. Et tentent de réin­tro­duire des espaces d’hospitalité là où l’hostilité semble s’ériger en poli­tique offi­cielle. Une ques­tion, au moins, mérite d’être posée à ce mou­ve­ment de soli­da­ri­té et d’hébergement. Com­ment le nom­mer ? Com­ment qua­li­fier la mobi­li­sa­tion et ses enjeux, sin­gu­liè­re­ment à par­tir de ses repré­sen­ta­tions dans l’information ?

Comme lors de la pre­mière mobi­li­sa­tion de citoyens au parc Maxi­mi­lien à l’automne 2015, le mou­ve­ment citoyen d’aide aux « migrants » et d’opposition aux aspects les plus inqui­si­to­riaux de la poli­tique du gou­ver­ne­ment fédé­ral béné­fi­cie d’une cou­ver­ture plu­tôt bien­veillante dans les médias. À rai­son, pour­rait-on dire. Compte tenu, sur­tout, de ce que dit ce mou­ve­ment social du renou­veau de l’engagement d’une par­tie de la socié­té en défense d’un cer­tain nombre de prin­cipes de base de la démo­cra­tie, de l’État de droit et de la cohé­sion sociale, per­çus comme autant de « qua­li­tés » atten­dues de la socié­té dans laquelle on entend vivre. Ceci à une époque où désen­chan­te­ment démo­cra­tique, défiance à l’égard du poli­tique et des ins­ti­tu­tions sociales, repli sur soi et expres­sions pro­tes­ta­taires mènent le bal des enquêtes les plus sérieuses comme de la cir­cu­la­tion des opi­nions les plus bru­tales sur les réseaux sociaux.

Au-delà de l’intérêt infor­ma­tion­nel pour un tel contre-cou­rant social, quelle peut bien être la ratio­na­li­té d’un trai­te­ment média­tique plu­tôt « sou­te­nant » des acti­vi­tés et actions de la Pla­te­forme Citoyenne bruxel­loise de Sou­tien aux Réfu­giés[1], ain­si que de leurs pro­lon­ge­ments à d’autres groupes ou asso­cia­tions liées au sec­teur ? Ceci alors qu’elles ne sont pas tou­jours spec­ta­cu­laires et qu’elles sont le fait d’individus ou de petits groupes d’ordinaire peu média­ti­sés.

On sait com­bien, dans la socié­té d’information contem­po­raine, des ques­tions de repré­sen­ta­tion, de défi­ni­tion et de per­cep­tion sym­bo­liques sont en jeu dans le contrôle de sa propre image, dans la ges­tion de son rap­port aux médias, et dans les ten­ta­tives, plus ou moins accen­tuées, d’orien­ter l’information vers la pro­duc­tion de « bonnes » images. Der­rière ces ques­tions, il y a tou­jours celle, expli­cite ou impli­cite, de la légi­ti­mi­té du mou­ve­ment. De ce point de vue, il arrive sou­vent que la « vision média­tique » fonc­tionne comme une ins­tance tan­tôt de légi­ti­ma­tion des uns, tan­tôt de dis­qua­li­fi­ca­tion des autres.

De quoi par­ti­cipe, alors, dans le cas pré­sent, la consé­cra­tion média­tique du mou­ve­ment d’aide aux deman­deurs de refuge ?

UN CAPITAL CULTUREL ET SOCIAL ÉLEVÉ

Serait-ce parce qu’on peut le lire comme un ensemble d’actions « posi­tives » d’ordre soli­daire, huma­ni­taire, fra­ter­nel, civique, démo­cra­tique (insis­tant sur le res­pect des droits humains fon­da­men­taux)… sans qu’il soit besoin de convo­quer l’ordre poli­tique ? Ou parce que la Pla­te­forme semble impli­quer avant tout des indi­vi­dus pré­sen­tés à prio­ri sans attache par­ti­sane, syn­di­cale ou asso­cia­tive, c’est-à-dire col­lec­tive ? Certes, sa dimen­sion col­lec­tive n’est pas éva­cuée, pas davan­tage que sa part de contes­ta­tion ou de résis­tance à l’autorité poli­tique et ins­ti­tu­tion­nelle. Mais elles prennent les traits de ras­sem­ble­ments « doux », bon-enfant, qua­si fes­tifs et fluides. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la chaine humaine qui s’est for­mée en un temps record, le 21 jan­vier 2018, à la gare du Nord de Bruxelles pour pro­tes­ter contre une opé­ra­tion de police pla­ni­fiée au parc Maxi­mi­lien a mar­qué les esprits : la capa­ci­té de mobi­li­sa­tion ins­tan­ta­née et de dis­lo­ca­tion rapide en réseau porte en elle les attraits les plus valo­ri­sés de l’époque. Elle consti­tue en cela l’antithèse des actions lentes, « dures » et para­ly­santes sou­vent repro­chées aux mobi­li­sa­tions syn­di­cales.

Ce qui joue indé­nia­ble­ment, aus­si, d’un point de vue plus socio­lo­gique, c’est que, dans leurs échanges avec leurs inter­lo­cu­teurs, les jour­na­listes ont affaire à des indi­vi­dus appar­te­nant à des groupes par­mi les plus dotés en res­sources sym­bo­liques, au capi­tal cultu­rel et social éle­vé. Il y a non seule­ment un effet d’homologie socio­cul­tu­relle avec le groupe des jour­na­listes, mais, éga­le­ment, une fami­lia­ri­té com­mune avec les outils, les codes et les pièges de la com­mu­ni­ca­tion. Les jour­na­listes se retrouvent presque sys­té­ma­ti­que­ment face à de « bons clients », selon l’expression en vigueur dans la pro­fes­sion pour dési­gner des inter­lo­cu­teurs qui sont capables d’anticiper les attentes et les contraintes des jour­na­listes et d’y confor­mer leur inter­ven­tion. C’est une garan­tie tout sauf négli­geable dans les condi­tions de tra­vail res­ser­rées de rédac­tions qui le sont tout autant.

L’aspect concret d’aide ou d’assistance à per­sonnes en dan­ger, lui, tend à mon­trer qu’il ne s’agit pas de simples « beaux par­leurs », d’« idéo­logues » ou de « pro­fes­sion­nels de la contes­ta­tion » mais de gens qui joignent le geste à la parole. Ici et main­te­nant.

RECRÉATION DE LIEUX D’HOSPITALITÉ

Rien ou peu de poli­tique là-dedans, à prio­ri, dira-t-on… En tout cas, cette dimen­sion n’apparait que peu dans les cadres média­tiques de per­cep­tion et d’interprétation du mou­ve­ment ; elles tendent d’ailleurs à mar­gi­na­li­ser for­te­ment les asso­cia­tions exis­tantes et impli­quées, comme le CNCD, le Ciré, la Ligue des droits de l’Homme, Méde­cins du monde…Pourtant, la por­tée poli­tique est réelle, ain­si que l’a mon­tré le cher­cheur du CRISP John Pit­seys[2]. Au tra­vers des « héber­geurs », des béné­voles du parc Maxi­mi­lien, ou des par­ti­ci­pants aux actions de pro­tes­ta­tion, avance-t-il, on voit conver­ger « trois manières de conce­voir l’action poli­tique qui sont sou­vent dis­so­ciées » : une dimen­sion de ras­sem­ble­ment col­lec­tif ; une dimen­sion de contes­ta­tion publique de la poli­tique du gou­ver­ne­ment fédé­ral ; une dimen­sion, enfin, d’action, de pro­po­si­tion et de pres­sion.

Leur légi­ti­mi­té est ain­si des plus poli­tiques au regard même de la concep­tion libé­rale de la démo­cra­tie. Outre la liber­té d’expression, d’association et d’opinion, on peut dire que le mou­ve­ment exerce un droit de contrôle du gou­ver­ne­ment. Depuis la rue, certes. Mais il n’en est pas moins légi­time et légal, faute d’être consti­tu­tion­nel. Si ce droit appa­rait pro­blé­ma­tique aux yeux de repré­sen­tants de l’autorité publique, c’est parce qu’il vient mettre en ques­tion le droit que s’arroge cette même auto­ri­té de contrô­ler indi­vi­duel­le­ment toutes les per­sonnes migrantes dans les lieux d’accueil d’urgence comme le parc Maxi­mi­lien, les locaux d’asbl cultu­relles ou le domi­cile de par­ti­cu­liers. Au mépris de l’inconditionnalité du prin­cipe d’hospitalité et de l’illégitimité abso­lue de l’expulsion de deman­deurs d’asile expo­sés à des risques de tor­ture, de mal­trai­te­ment ou de péril mor­tel dans leur pays.

La recréa­tion de lieux publics non ins­ti­tu­tion­nels ou de lieux domes­tiques d’hospitalité tra­duit alors la ten­dance à la dés­ins­ti­tu­tio­na­li­sa­tion de l’accueil carac­té­ris­tique des poli­tiques actuel­le­ment menées en Bel­gique et en Europe. Davan­tage pour des rai­sons d’opportunisme élec­to­ral déma­go­gique que pour des rai­sons de coût bud­gé­taire. Le phi­lo­sophe fran­çais Guillaume Le Blanc, auteur de La fin de l’hospitalité, y voit un reflux vers « le trai­te­ment seule­ment éthique (moral ou reli­gieux) » de l’accueil des deman­deurs de refuge[3]. Mais les dis­po­si­tifs d’hébergement et de prise en charge ain­si recréés sont-ils seule­ment éthiques, c’est-à-dire, éty­mo­lo­gi­que­ment, syno­nymes de com­por­te­ments mora­le­ment recon­nus comme la norme par et dans un groupe don­né ? Ou ne faut-il appe­ler « éthique » ce type d’accueil qu’en regard de l’effacement ins­ti­tu­tion­nel ? Celui-ci comme celui-là ne sont-ils pas, en fin de compte, ter­ri­ble­ment poli­tiques dans leurs moti­va­tions comme dans leurs signi­fi­ca­tions res­pec­tives ?

NE PAS ÉVACUER LA CONFLICTUALITÉ SOCIALE

Ce qui défi­nit la nature poli­tique d’une action, c’est aus­si, pour des citoyens ou pour des groupes sociaux, le droit d’exprimer des inté­rêts et des pré­fé­rences dans le débat public de manière à exer­cer une pres­sion dans les moments d’arbitrage du poli­tique entre inté­rêts dif­fé­rents, si pas anta­go­nistes. C’est bien le cas ici, où les mots d’ordre du mou­ve­ment s’érigent en contre­poids poli­tique de l’argumentaire inhos­pi­ta­lier de poli­tiques publiques de plus en plus à droite. Les­quelles créent, à l’égard de tous ceux qui atter­rissent dans le « gou­lot d’étranglement du droit d’asile », les condi­tions du ren­for­ce­ment d’une vision stig­ma­ti­sante : celle de l’exilé comme objet ou élé­ment (plus que sujet ou per­sonne) indé­si­rable, dan­ge­reux, hos­tile, défi­ni­ti­ve­ment assi­gné à une alté­ri­té radi­cale, à un « eux » que « nous » ne serions pas, et à une légi­ti­mi­té assise sur le seul droit d’asile.

S’opposer et reven­di­quer l’égalité dans l’appartenance au monde avec d’autres exis­tences que celles de simples invi­tés ou de per­sonnes tolé­rées est une œuvre réso­lu­ment poli­tique. Comme devrait l’être une prise en compte plus expli­cite de la conflic­tua­li­té, sociale celle-ci, autour de l’accueil des migrants. Une éthique de l’accueil ne peut faire sens, socia­le­ment, et ne peut être effi­cace qu’à la condi­tion que l’éthos en ques­tion (la cou­tume, l’usage, la norme) émerge d’un désir véri­ta­ble­ment com­mun de construire un bien com­mun. Il ne suf­fit pas d’arguer d’engagements éthi­que­ment valo­ri­sés par un groupe au ser­vice d’une concep­tion don­née du vivre-ensemble, pour rendre éthi­que­ment condam­nable tout autre com­por­te­ment ou concep­tion.

Cette conflic­tua­li­té-là ne sau­rait être rabat­tue sur la seule légi­ti­mi­té du com­bat pour une huma­ni­té éga­le­ment par­ta­gée et contre les dérives de cer­taines auto­ri­tés publiques, gou­ver­ne­men­tales comme admi­nis­tra­tives. C’est bien sur un ter­rain poli­tique que doit être prise en charge l’inévitable conflic­tua­li­té sociale qui se crée autour de ten­sions d’autant plus inhé­rentes à des socié­tés tou­jours plus mul­ti­cul­tu­relles que celles-ci deviennent aus­si plus inéga­li­taires.


[1] Voir www.bxlrefugees.be

[2]Auteur de Démo­cra­tie et citoyen­ne­té, Dos­sier du Crisp no 88, 2017

[3]« Nous sommes pas­sés du pro­blème de l’immigré à celui du migrant », entre­tien avec Guillaume Le Blanc dans L’Écho, 24 février 2018.

Pho­to : Cora­lie Van­ke­rho­ven

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