Sylvia

Une pièce de Fabrice Murgia

Quand un met­teur en scène s’attaque au bio­pic d’une femme pro­fon­dé­ment meur­trie par le rôle de mère et d’épouse qu’elle a dû endos­ser au détri­ment de celui de femme et poé­tesse, on est ten­té de s’interroger sur la per­ti­nence du pro­jet, la légi­ti­mi­té du pro­pos et de celui qui le porte. Et comme fémi­niste, il est vrai qu’on serre un peu les dents… Pour autant, Syl­via est une pièce magis­trale, une pro­duc­tion impres­sion­nante, un mes­sage poi­gnant et une réus­site théâ­trale.

Le pari était ris­qué. Racon­ter la vie de Syl­via Plath — poé­tesse amé­ri­caine empri­son­née dans un rôle trop petit pour elle, en détresse face à ces injonc­tions de la socié­té des années 50 d’être une femme comme on doit l’être et pas comme on veut l’être — sans en obte­nir les droits et donc sans citer ne fut-ce qu’une ligne de son œuvre en aurait décou­ra­gé plus d’un·e. Et pour­tant aujourd’hui encore, il est impor­tant de remettre dans la lumière le des­tin tra­gique de cette artiste majeure qui fini­ra par mettre fin à ses jours, tra­hie par un monde qui ne la com­pre­nait pas et sur­tout par un mari – Ted Hugues – trop occu­pé à briller pour voir que sa femme s’éteignait peu à peu. La pièce se joue comme un tour­nage de film dont les dif­fé­rents décors se modi­fient face au public dans une cho­ré­gra­phie par­fai­te­ment orches­trée. Simul­ta­né­ment au jeu des 9 comé­diennes qui incarnent tour à tour Syl­via Plath, Juliette Van Dor­mael à la pho­to­gra­phie nous donne à voir l’envers du décor, on assiste à la cap­ta­tion en direct des scènes jouées : l’image est magni­fique, l’effet bluf­fant ! Tout ce bal­let ciné­ma­to-théâ­tral est accom­pa­gné en live par An Pier­lé et son quar­tet dont les musiques oscil­lent entre rock et jazz, colère, tris­tesse et pro­fonde mélan­co­lie. Plus qu’un accom­pa­gne­ment musi­cal, l’ensemble anime la pièce et le tra­vail des comé­diennes.

Les moyens déployés par Fabrice Mur­gia attisent for­cé­ment les convoi­tises dans cette pro­duc­tion XXL, mais l’émotion et le mes­sage envoyés par Syl­via sont là, indé­niables, inévi­tables et puis­sants. Ils laissent en nous une pro­fonde tris­tesse face à toutes les Syl­via qui vivent dans cette socié­té d’hommes et dont la seule place est dans l’ombre de leur mari, de leur col­lègue ou de leur patron. Presque 70 ans plus tard, force est de consta­ter que les femmes luttent encore pour choi­sir la place qui est la leur et au moins pour cela, allez voir Syl­via.

Sarah de Liamchine


Sylvia
Une pièce de Fabrice Murgia
Cie Artara / Studio Théâtre national, 2018

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