Pour le retour de la guillotine

Photo : Daniel Adam

Le théâtre invi­sible est une vieille blague d’interventionnistes théâ­traux. Si vous n’avez pas vu notre pres­ta­tion de théâtre invi­sible c’est qu’elle était vrai­ment bien ! Plus sérieu­se­ment, le théâtre d’intervention, l’agit-prop, le théâtre de rue, autant de défi­ni­tions qui racontent des approches, sou­vent idéo­lo­giques, dif­fé­rentes. Les décli­nai­sons sont nom­breuses et flirtent avec la réa­li­té, la peur, ou la poli­tique-fic­tion. Comme dans les autres expres­sions artis­tiques, il ne s’agit pas seule­ment de fabri­quer un objet cultu­rel, encore faut-il que celui-ci soit com­pris. Ça demande de savoir ce que l’on veut dire, ce que l’on pour­suit. Le théâtre invi­sible qui n’agirait que comme « acte artis­tique », sans fond, ne récol­te­rait que son ina­ni­té. Le théâtre invi­sible, à y regar­der de plus près, il y en a par­tout et tout le temps ; de quoi perdre la tête…

La Grand-Place de Bruxelles est noire de monde, comme d’habitude. Aux tou­ristes se sont rajou­tés les nom­breux spec­ta­teurs du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de théâtre action, alors appe­lé Actes. Nous sommes au mois de mai 1992, il fait beau. D’aucuns regardent, éton­nés, un écha­faud dont la construc­tion se ter­mine. Une femme vêtue de sombre, accom­pa­gnée de deux mes­sieurs vêtus à l’identique, l’encadre. Au micro, elle annonce qu’elle va pro­cé­der aux basses œuvres, et que le public va pou­voir assis­ter, pour la pre­mière fois depuis long­temps, à une exé­cu­tion capi­tale. Sur les pavés de la place, ça rigole. Deux assis­tants se sai­sissent d’un mou­ton aux pattes liées qui est promp­te­ment cou­ché sous la lame. Sur les pavés, ça ne rigole plus trop. La dame en noir explique que, bien sûr, il ne s’agit pas d’exécution humaine, mais ani­male. Brou­ha­ha. Injures. Deux agents de police montent sur l’échafaud et inter­disent l’exécution. Le mou­ton est libé­ré, mais voi­là la lame orphe­line. L’exécutrice pose la ques­tion au public : mais alors, qui exé­cu­ter ? La foule, una­nime : la police ! Aus­si­tôt les assis­tants maî­trisent un des poli­ciers et jette l’autre sous la lame. Rires et sif­fle­ments de joie dans le public. Mais voi­là que monte sur l’échafaud une petite fille en pleurs, tenant une pou­pée dans ses bras, en san­glo­tant : « c’est mon papa, lais­sez-le, c’est mon papa ». La place remue, on s’émeut, on ne rit plus, on trouve que la farce a assez duré, et si c’était vrai ? La dame aux basses œuvres donne le choix à la petite fille : on libé­re­ra son papa si elle donne sa pou­pée à guillo­ti­ner. En pleurs, elle accepte, et la tête de la pou­pée roule dans le panier… Le Théâtre de l’Unité vient de frap­per, fort. Fal­lait-il après la repré­sen­ta­tion un débat avec le public ? Impos­sible à orga­ni­ser bien sûr. Le débat a eu lieu en dif­fé­rents groupes. Les uns trou­vant ça scan­da­leux, d’autres génial, les tou­ristes n’en reve­nant pas de ce pays où on déca­pite les pou­pées. Début des années 90, la Bel­gique n’a pas encore voté la loi abro­geant la peine de mort… La der­nière exé­cu­tion date de 1950. En France, la loi Badin­ter a à peine dix ans. Quant aux États-uniens de pas­sage… Évi­dem­ment, cette inter­ven­tion théâ­trale dans l’espace public réson­ne­rait aujourd’hui plus encore qu’il y a 20 ans. Com­ment ne pas faire le lien avec les images de déca­pi­ta­tion publique, de lapi­da­tion, dans des pays vivants sous des dic­ta­tures ? S’il fal­lait rejouer ce spec­tacle aujourd’hui, on aurait vrai­sem­bla­ble­ment l’amicale des poli­ciers, Gaïa, le cercle des col­lec­tion­neurs de pou­pées et la filière du bois (de jus­tice) sur le dos1.

Pho­to : la Com­pa­gnie Mari­time

PLUS QUUNE SIMPLE REPRÉSENTATION

L’intervention théâ­trale sur les mar­chés n’est pas neuve comme cha­cun le sait. Les bate­leurs avaient usé cette place bien avant nous. Et il s’agit bien de repré­sen­ta­tion, au cours de laquelle le public per­çoit les codes liés à l’acte théâ­tral. Que ce soit par le décor, que les comé­diens soient maquillés, cos­tu­més, qu’ils uti­lisent de la musique ou des porte-voix, des micros, tout tend à ins­tal­ler les badauds dans un cadre momen­ta­né qu’on appel­le­ra théâtre. C’est tel­le­ment vrai qu’à l’issue du spec­tacle, le public applau­dit, ou siffle, mais mani­feste un point de vue de spec­ta­teur. Même quand celui-ci par­ti­cipe. À la même période, place Beth­léem à Bruxelles, quatre femmes venues d’Ouzbékistan rejouent le drame de la mer d’Aral. Bidons d’eau gas­pillée, puis raré­fiée, impropre, pol­luée, baisse du niveau de la mer, mala­die, feu, mort. En une demi-heure sont résu­mées des années d’incapacité poli­tique à gérer le bien com­mun. Mais cha­cun peut agir, semblent nous dire les comé­diennes de H2O de Tachkent. Elles se sai­sissent d’un tuyau d’eau cou­rante et dis­tri­buent des dizaines de longues gout­tières au public qui, ensemble, doit s’organiser pour faire arri­ver l’eau dans un bidon vide. Lorsque celui-ci déborde, explo­sion de joie ; la mer a retrou­vé son niveau grâce au public2.

Avec la Com­pa­gnie Mari­time par exemple, nous inter­ve­nons dans l’espace public depuis des années, et sin­gu­liè­re­ment dans les gares où, à l’occasion de la cam­pagne Ruban blanc, nous jouons des situa­tions hélas banales de vio­lence conju­gale. Bien sûr, l’on attend les réac­tions et chaque inter­ven­tion d’un pas­sant diri­gée vers l’agresseur est consi­dé­rée comme un « plus », comme une accré­di­ta­tion de l’efficacité de la say­nète, mais il est indis­pen­sable à nos yeux que chaque inter­ven­tion soit sui­vie immé­dia­te­ment d’une prise de parole du groupe orga­ni­sa­teur auprès des spec­ta­teurs. Que ce soit par la dis­tri­bu­tion d’informations, de ren­contres indi­vi­duelles, d’interviews fil­més, etc. Le risque du théâtre invi­sible est qu’il ne soit pas com­pris comme tel. Auquel cas, quel est son inté­rêt ? L’espace public regorge de situa­tions d’oppressions sans que nous ayons besoin d’en rajou­ter. Der­niè­re­ment, quelqu’un me dit avoir assis­té à une alter­ca­tion dans une gare entre un couple, et s’être deman­dé si c’était du théâtre invi­sible… Comme dit plus haut, l’intervention de théâtre invi­sible n’est per­ti­nente que si et seule­ment si elle est déco­dée direc­te­ment après la « repré­sen­ta­tion ». Il s’agit d’honnêteté intel­lec­tuelle d’une part, et d’inscrire ces actions cultu­relles dans une pers­pec­tive d’éducation popu­laire3.

Pho­to : Com­pa­gnie mari­time

D’aucuns pour­raient arguer que pla­cer le qui­dam devant une situa­tion forte et inter­pel­la­trice et le lais­ser ensuite avec cette vision est aus­si de l’activisme poli­tique et que le public n’a pas besoin d’être pris par la main. J’ai le sou­ve­nir de cette anec­dote : dans une gale­rie d’art un homme regarde une toile de Picas­so et dit à son ami : je ne com­prends rien. Picas­so enten­dant cela lui répond : c’est nor­mal, on ne vous a pas expli­qué. Vrai, pas vrai, l’histoire est belle et nous raconte que la force de l’action cultu­relle ne le devient que si elle est per­çue tant dans sa forme que dans son fond. Et tend à l’action.

VERS DES RUES SILENCIEUSES ?

Aujourd’hui, l’espace public est satu­ré d’images et de bruits qui égrènent prin­ci­pa­le­ment les dif­fé­rentes façons de consom­mer. Entre un flash mob pour la défense des baleines ou une concen­tra­tion d’un mil­lier de per­sonnes devant un maga­sin d’informatique, la dif­fé­rence existe, certes, mais a la min­ceur du télé­phone por­table glis­sé dans la poche d’un dan­seur. Com­ment encore ten­ter d’ouvrir les yeux, si ce n’est en cisaillant les images exis­tantes pour en pro­po­ser d’autres. La lame de rasoir posée sur l’œil dans « Le chien anda­lou » de Buñuel, date de 1929. Dif­fi­cile de battre cette fas­ci­nante image. Et dans quel espace ? Si sou­le­ver une cara­vane à six mètres du sol place de la Mon­naie et y jouer une dis­pute amu­se­ra les tou­ristes, réa­li­ser la même inter­ven­tion en hiver dans un cam­ping « rési­den­tiel » de la Semois n’aura pas le même impact ni le même sens. Peut-être faut-il retrou­ver aujourd’hui des formes d’interpellation qui se situe­raient à l’opposé de ce qui est omni­pré­sent et dont nous ne nous désen­chaî­nons pas : l’écran. Pra­ti­quer le close up théâ­tral en quelque sorte. Un peu comme si, plu­tôt que de réa­li­ser des fresques et tags sur les murs des villes, des graf­feurs des­si­naient sur des petits mor­ceaux de papier pour l’offrir aux pas­sants. Et le théâtre de rue dans tout ça ? Le théâtre en rue ? Le théâtre de la rue ? On pré­fère quand le théâtre rue !

Dans les années 70, l’important était de se ras­sem­bler ou d’assembler autour d’idées à par­ta­ger. Les années 90 ont vu « l’événement » triom­pher (on dirait faire le buzz aujourd’hui). Des struc­tures cultu­relles aux entre­prises com­mer­ciales, l’event était la clé de la recon­nais­sance. Aujourd’hui, c’est le nombre de like qui décuplera(it) telle per­for­mance ou pro­po­si­tion artis­tique dans l’espace public dans lequel on est même pas obli­gé de se rendre pour être vu. Entre le monde et moi, un écran me pro­tège, me cadre, m’éloigne et, est-ce un hasard, me fait cour­ber la tête en per­ma­nence. Aujourd’hui, quels outils pour inves­tir cultu­rel­le­ment, donc poli­ti­que­ment l’espace public. Les grandes orga­ni­sa­tions syn­di­cales se ques­tionnent et avouent que les « manifs » n’ont plus l’impact qu’elles avaient. Non pas que les mili­tants n’y viennent plus mais qu’elles ne frappent plus ni l’opinion ni les res­pon­sables poli­tiques. Fau­dra-t-il bien­tôt, pour se faire entendre, suivre l’exemple de Jan Palach ? Il me semble que, plus que jamais, le pou­voir a besoin d’écouter les frondes cultu­relles pour avan­cer et construire non pas la socié­té de demain, on n’en demande pas autant, déjà celle d’aujourd’hui serait un pas en avant. L’intervention cultu­relle dans l’espace public est le reflet de la réflexion poli­tique, de la chose poli­tique, de son inven­ti­vi­té. C’est peut-être pour ça que les rues sont étran­ge­ment silen­cieuses…

  1. Allez, pour la belle his­toire je dois à la véri­té de dire que des gens, ayant aper­çu le mou­ton cou­ché sous la lame, avaient aver­ti le bourg­mestre d’alors, Her­vé Brou­hon, qui a débou­lé juste après la repré­sen­ta­tion en exi­geant de voir l’autorisation, ce qui fût fait à l’instant même. Il héla deux poli­ciers pré­sents à qui il deman­da de prendre les iden­ti­tés des res­pon­sables. Les deux poli­ciers obtem­pé­rèrent le sou­rire aux lèvres ; c’étaient les deux comé­diens…
  2. Sym­bo­li­que­ment, les comé­diennes conser­vaient lors de chaque repré­sen­ta­tion un litre d’eau appor­té par le public. Au terme de deux ou trois ans de tour­née à tra­vers l’Europe, elles ont lar­guée toute l’eau de ces bidons par héli­co­ptère au milieu de la mer d’Aral. Cela avait don­né lieu à un film docu­men­taire. L’année sui­vante, le niveau de la mer remon­tait…
  3. Bien sûr, je ne parle pas ici d’interventions théâ­trales qui ne font aucun doute sur leur : fan­fare détour­née, inter­ven­tions cos­tu­mées dans les manifs, faux poli­ciers, éboueurs etc. dont le public com­prend d’emblée que ce sont des comé­diens.

On relira avec intérêt Le théâtre de l’opprimé, d’Augusto Boal (La Découverte) ainsi qu’un ouvrage collectif Le théâtre d’intervention aujourd’hui, suivi d’un hommage à Jacques Ivernel (Études théâtrales).

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