Pour un écosyndicalisme de combat

Illustration : Sylvie Bello

Com­ment conci­lier lutte sociale et lutte envi­ron­ne­men­tale ? Cette ques­tion taraude les syn­di­ca­listes. Pour évi­ter une catas­trophe cli­ma­tique, il fau­drait réduire l’activité, sup­pri­mer les pro­duc­tions inutiles ou nui­sibles, renon­cer à une part sub­stan­tielle des trans­ports… Mais qu’adviendrait-il alors de l’emploi ? Com­ment évi­ter une flam­bée du chô­mage, une nou­velle pous­sée de la misère et de la pré­ca­ri­té ? Dans les rap­ports de forces actuels, face à un capi­ta­lisme finan­cia­ri­sé et mon­dia­li­sé, ces défis semblent impos­sibles à rele­ver…

La Confé­dé­ra­tion Syn­di­cale Inter­na­tio­nale (CSI) en a tiré une conclu­sion radi­cale : sous cou­vert de belles paroles en faveur de la « tran­si­tion juste », elle a choi­si d’accompagner l’évolution vers un impos­sible capi­ta­lisme vert. La réso­lu­tion de Van­cou­ver (2010) est claire : ce texte plaide pour une tran­si­tion qui « ne mette pas en dan­ger la com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises et n’exerce pas de pres­sion exces­sive sur les bud­gets des États » (art. 5). On croit rêver : la demande de res­pect de la com­pé­ti­ti­vi­té n’est même pas assor­tie d’une réserve concer­nant le sec­teur des éner­gies fos­siles, prin­ci­pal res­pon­sable du chan­ge­ment cli­ma­tique ! Or, sans bri­ser le pou­voir de ce sec­teur du capi­tal, il est stric­te­ment impos­sible d’éviter la catas­trophe cli­ma­tique…

La CSI veut croire qu’une « gou­ver­nance démo­cra­tique » inté­grant la « tran­si­tion juste » ouvri­rait de « nou­velles oppor­tu­ni­tés », qu’elle per­met­trait de créer mas­si­ve­ment des « emplois verts », bons et « décents ». Ce sont des vœux pieux. Les capi­taux inves­tis dans la « tran­si­tion éner­gé­tique » ne dérogent nul­le­ment à l’impitoyable offen­sive capi­ta­liste contre les salaires, les condi­tions de tra­vail et les syn­di­cats. L’Allemagne est en pointe à la fois dans les éner­gies renou­ve­lables et dans l’extension d’une sous-classe de tra­vailleurs et tra­vailleuses pauvres. Dans de nom­breux pays, les gou­ver­ne­ments pré­textent de l’écologie pour déman­te­ler les bas­tions syn­di­caux des sec­teurs tra­di­tion­nels. La réponse ne réside pas dans la par­ti­ci­pa­tion syn­di­cale à la « gou­ver­nance démo­cra­tique » dans le res­pect de la com­pé­ti­ti­vi­té mais dans la construc­tion d’un rap­port de forces.

Déve­lop­per une alter­na­tive authen­ti­que­ment syn­di­cale à la poli­tique de col­la­bo­ra­tion de classe de la direc­tion de la CSI est d’une impor­tance stra­té­gique. La classe ouvrière occupe une posi­tion déci­sive dans l’industrie et dans les ser­vices. Sans sa par­ti­ci­pa­tion active, une trans­for­ma­tion anti­pro­duc­ti­viste de l’économie res­te­ra impos­sible. Mais com­ment gagner les travailleur·ses à la lutte pour la défense de l’environnement ? Telle est la ques­tion. La réponse est dif­fi­cile. D’autant plus dif­fi­cile que les rap­ports de forces se dégradent et que le poi­son de la divi­sion se répand dans le monde du tra­vail.

L’AUTO-ORGANISATION OUVRIÈRE

Que faire ? Il faut, pour com­men­cer, poser le pro­blème cor­rec­te­ment sur le plan théo­rique. Car on touche ici à une ques­tion fon­da­men­tale : le capi­tal n’est pas une chose mais un rap­port social d’exploitation qui sou­met les travailleur·ses plus sûre­ment que des chaines. Qu’on le veuille ou non, ce sys­tème contraint chaque salarié·e à pro­duire plus que néces­saire à la satis­fac­tion de ses besoins, et à réa­li­ser cette pro­duc­tion sous la forme alié­née de la mar­chan­dise. Donc à col­la­bo­rer au pro­duc­ti­visme, qui « épuise les deux seules sources de toute richesse : la Terre et le tra­vailleur » (Marx). Cette col­la­bo­ra­tion, aujourd’hui, est de plus en plus clai­re­ment contre nature, puisqu’elle menace la sur­vie même de l’humanité. Mais, dans des condi­tions « nor­males », la concur­rence capi­ta­liste l’impose à tout le monde.

Il faut donc sor­tir des condi­tions « nor­males », sor­tir de la concur­rence de toustes contre toustes. Com­ment ? Par l’organisation col­lec­tive, l’action des exploité·es pour leurs reven­di­ca­tions. « L’émancipation des tra­vailleurs sera l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes ». Cette phrase célèbre de Marx est plus que jamais valable. Face à la crise éco­lo­gique, l’énorme pro­blème de la soumission/intégration des salarié·es à la course pro­duc­ti­viste du capi­tal ne peut être dépas­sé que par la lutte auto-orga­ni­sée. Conclu­sion pra­tique : toute résis­tance col­lec­tive contre l’austérité, les licen­cie­ments, les fer­me­tures doit être sou­te­nue, fût-ce de façon cri­tique (quand elle n’est pas réel­le­ment démo­cra­tique, ou que son point de départ est anti­no­mique avec la défense de l’environnement). Car une chose est cer­taine : des tra­vailleurs et tra­vailleuses bat­tues dans le com­bat éco­no­mique immé­diat contre l’austérité ne pro­gres­se­ront pas vers une conscience poli­tique plus éle­vée, inté­grant la ques­tion éco­lo­gique.

Le contrôle ouvrier et l’auto-organisation démo­cra­tique peuvent faire des miracles en termes de conscience. Même au niveau d’une entre­prise. Un exemple remar­quable a été four­ni en 1975 – 1985 par les « excé­den­taires » du sec­teur ver­rier caro­lo­ré­gien : suite au com­bat contre la fer­me­ture de leur entre­prise, ils ont impo­sé leur recon­ver­sion dans une entre­prise publique d’isolation/rénovation des loge­ments (l’entreprise a été créée mais sabo­tée par la suite par les poli­ti­ciens et le patro­nat).

FORMER LA CONSCIENCE ÉCOSOCIALISTE

De tels exemples res­tent cepen­dant excep­tion­nels. D’une manière géné­rale, la for­ma­tion d’une conscience éco­so­cia­liste requiert une démarche et des expé­riences à un niveau plus large que l’entreprise. C’est au niveau inter­pro­fes­sion­nel que le syn­di­ca­lisme peut le mieux poser des reven­di­ca­tions struc­tu­relles cadrant avec une approche anti­ca­pi­ta­liste de la tran­si­tion. Par exemple : l’extension du sec­teur public (les trans­ports publics gra­tuits par exemple), l’expropriation du sec­teur fos­sile (condi­tion sine qua non d’une tran­si­tion rapide vers les renou­ve­lables), la réduc­tion radi­cale du temps de tra­vail, sans perte de salaire (condi­tion sine qua non pour conci­lier décrois­sance de la pro­duc­tion et emploi).

Mais le pro­gramme et la lutte ne suf­fisent pas. Un éco­syn­di­ca­lisme de com­bat requiert de por­ter le regard au-delà de l’interprofessionnel. Il faut conce­voir une stra­té­gie de conver­gence avec d’autres mou­ve­ments sociaux — pay­sans, jeunes, fémi­nistes, éco­lo­giques. Cela implique d’abandonner l’idée fausse que le tra­vail serait la source de toute richesse. En véri­té, l’exploitation du tra­vail sala­rié pré­sup­pose l’appropriation et l’exploitation des res­sources natu­relles qui four­nissent néces­sai­re­ment l’objet maté­riel du tra­vail d’une part, et, d’autre part, l’exploitation patriar­cale du tra­vail de soin effec­tué prin­ci­pa­le­ment par les femmes et « invi­si­bi­li­sé » dans le cadre de la famille. La contra­dic­tion capi­tal-tra­vail s’encastre donc dans un anta­go­nisme plus large entre le capi­tal, d’un côté, la vie et sa repro­duc­tion de l’autre.

S’il se place au cœur de cet anta­go­nisme, le syn­di­ca­lisme peut sor­tir de la défen­sive, nouer des alliances avec les autres mou­ve­ments sociaux, éla­bo­rer avec eux un pro­jet éco­so­cia­liste attrac­tif. Il ne s’agit pas de rani­mer la chi­mère d’une trans­for­ma­tion sociale pro­gres­sive par l’accumulation de micro-expé­riences cen­sées per­mettre de faire l’économie d’une épreuve de force glo­bale. Il s’agit au contraire de pré­pa­rer cette épreuve de force au niveau des ter­ri­toires, en déve­lop­pant sys­té­ma­ti­que­ment des pra­tiques de contrôle, de soli­da­ri­té, d’auto-organisation et d’autogestion. Celles-ci encou­ra­ge­ront les exploité·es et les opprimé·es à prendre les choses en mains, à prendre conscience de leur force, favo­ri­sant ain­si une prise de conscience éco­so­cia­liste et fémi­niste glo­bale qui ren­for­ce­ra le syn­di­ca­lisme.

Cette pro­po­si­tion stra­té­gique sem­ble­ra à certain·es fort éloi­gnée des rap­ports de forces réels. Qu’iels n’oublient pas ceci : le calme rela­tif qui règne à la sur­face des rap­ports sociaux est trom­peur. Le capi­ta­lisme mutile la vie et la nature. Notam­ment la nature humaine. La majo­ri­té de la popu­la­tion est contrainte de s’épuiser et d’épuiser l’environnement dans un tra­vail alié­né, de plus en plus inutile, éthi­que­ment insup­por­table et qui pro­duit une exis­tence misé­rable. La matière explo­sive accu­mu­lée de la sorte peut libé­rer son éner­gie vers la gauche ou vers la droite. C’est peu dire que le syn­di­ca­lisme a inté­rêt à ce qu’elle soit libé­rée à gauche. C’est en liant la lutte pour la jus­tice sociale et la jus­tice envi­ron­ne­men­tale dans une pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste et anti­pro­duc­ti­viste qu’il aura le plus de chances d’y par­ve­nir.

Daniel Tanuro est l’auteur de L’impossible capitalisme vert (La Découverte, 2010) et Le moment Trump (Demopolis, 2018)

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