Entretien avec Chris Den Hond

Retour sur l’expérience du confédéralisme démocratique au Rojava

Com­mune et démo­cra­tie directe au centre du sys­tème ins­ti­tu­tion­nel, éga­li­té totale homme-femme, éco­no­mie soli­daire, éco­lo­gie radi­cale… Du chaos des guerres syriennes a émer­gé un pro­jet poli­tique et social inédit dans son ampleur et ses ambi­tions, celui de la Fédé­ra­tion démo­cra­tique de Syrie du Nord. Alter­na­tive en acte au capi­ta­lisme moderne et à l’État-nation, le « confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique » tente de se mettre en place au cœur du Moyen-Orient, dans les zones contrô­lées par les Forces Démo­cra­tiques de Syrie (FDS) dont les com­po­santes kurdes consti­tuent le fer-de-lance. Chris Den Hond, vidéo­jour­na­liste indé­pen­dant, rédac­teur au sein du web­zine OrientXXI et mili­tant, nous en rap­pelle les grands axes et défis.

Le Roja­va est un ter­ri­toire situé dans le Nord de la Syrie à peu près grand comme la Bel­gique et qui regroupe 4 mil­lions d’habitant·es. L’expérience poli­tique inédite de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique qui s’y déroule est donc mas­sive et semble rece­voir un large sou­tien popu­laire. C’est l’un des rares espaces au monde où tente de se déve­lop­per un sys­tème de démo­cra­tie directe dont les pré­mices idéo­lo­giques sont radi­ca­le­ment fémi­nistes, (plu­tôt) anti­ca­pi­ta­liste, fon­ciè­re­ment éco­lo­giste et por­tant même un fort ancrage liber­taire visant à terme, la dis­pa­ri­tion de l’État-nation. Il s’inspire notam­ment de l’écologie sociale et liber­taire du pen­seur états-unien Mur­ray Book­chin qu’ont adap­té à la situa­tion locale Abdul­lah Öca­lan et le PKK (Par­tiya Kar­ke­rên Kur­dis­tan — Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan, actif en Tur­quie). Il se pré­sente depuis 2016 sous le nom de « Fédé­ra­tion démo­cra­tique de la Syrie du Nord » (FDSN), terme jugé plus neutre – Roja­va étant un mot issu de la langue kurde – et recou­vrant mieux la mul­ti-eth­ni­ci­té de la popu­la­tion.

Les idées éman­ci­pa­trices sont au cœur du Contrat social de la FDSN, qui com­plète la Charte du Roja­va, deux textes consti­tu­tion­nels. Ega­li­ta­ristes, ceux-ci com­portent de nom­breux droits cultu­rels, sociaux qui encadrent l’action de toutes les com­munes et ins­tances de coor­di­na­tion. Car le sys­tème ins­ti­tu­tion­nel est fédé­ra­liste et réso­lu­ment com­mu­na­liste : 5000 com­munes auto­nomes consti­tuent les uni­tés de base de ce sys­tème. Une com­mune regroupe envi­ron 150 familles dans une rue d’une ville. C’est là que la popu­la­tion peut direc­te­ment s’exprimer, prendre des déci­sions concrètes et se coor­don­ner avec les autres com­munes. L’économie sociale prô­née par les textes a vu la créa­tion d’environ 500 coopé­ra­tives (com­por­tant de 15 à 4000 tra­vailleur-euses). Elles fonc­tionnent sur le prin­cipe « une per­sonne = une voix » visant à rendre l’économie plus démo­cra­tique.

La place du PYD (Par­tiya Yekï­tiya Demo­krat — Par­ti de l’union démo­cra­tique) qui a ini­tié ce pro­ces­sus démo­cra­tique en pro­fi­tant du vide lais­sé par le départ des armées de Bachar El Assad en 2011 est ambi­va­lente. C’est lui qui a per­mis l’autonomisation de la Syrie du nord dans la pers­pec­tive d’un sys­tème démo­cra­tique confé­dé­rale qui donne le pou­voir à tous et toutes, ain­si que la pro­tec­tion des habitant·es du Roja­va dans un contexte de guerres mul­tiples. Dans le même temps, qu’en est-il du des­tin de cette orga­ni­sa­tion poli­ti­co-mili­taire qui consti­tue une autre forme de pou­voir en paral­lèle du sché­ma hyper démo­cra­tique sou­hai­té ? Sau­ra-t-elle s’effacer une fois la paix reve­nue ? En espé­rant que cette der­nière advienne tant ce pro­jet reste mena­cé mili­tai­re­ment de toutes parts (par Daesh, Bachar El Assad, et sur­tout par la Tur­quie d’Erdogan).

D’une éton­nante moder­ni­té face aux natio­na­lismes, aux inéga­li­tés socio-éco­no­miques et aux défis envi­ron­ne­men­taux actuels, le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, à l’instar du Chia­pas zapa­tise, rouvre la porte d’un autre monde pos­sible. Si elle contient des contra­dic­tions, et qu’en véri­fier la jus­tesse sur le ter­rain est néces­saire, cette pro­po­si­tion poli­tique mérite néan­moins toute notre atten­tion.

Comment s’est institué le confédéralisme démocratique dans le Nord de la Syrie ?

En Syrie, les orga­ni­sa­tions kurdes étaient par­tie pre­nante du mou­ve­ment de démo­cra­ti­sa­tion qui débute en 2011. Mais elles se sont vite déta­chées de l’opposition syrienne orga­ni­sée, com­pre­nant rapi­de­ment que le Kur­dis­tan n’aurait jamais d’autonomie si le mou­ve­ment par­ve­nait à ren­ver­ser Bachar El Assad. Car cette oppo­si­tion, pro-saou­dienne et pro-turque, avait clai­re­ment annon­cé la cou­leur : gar­der un État syrien cen­tra­li­sa­teur et rem­pla­cer Bachar à sa tête, point… Les Kurdes ont donc déci­dé de suivre une troi­sième voie qui défende leurs propres inté­rêts. En paral­lèle, ne pou­vant se battre sur tous les fronts, les armées de Bachar se sont reti­rées du Nord-est syrien et a pré­va­lu jusqu’ici une sorte de gent­le­men agree­ment : Kurdes et armée syrienne régu­lière ont ain­si évi­té tout affron­te­ment fron­tal. Se retrou­vant seuls sur ces ter­ri­toires face à Daesh, les Kurdes se sont éga­le­ment retrou­vés de fac­to auto­nomes. Le PYD, par­ti majo­ri­taire dans le Kur­dis­tan syrien, a orga­ni­sé la lutte contre les forces de l’État isla­mique. Une lutte d’abord menée par les YPG-YPJ, bras armée du PYD, rem­pla­cé depuis 2015 par les FDS, une alliance entre com­bat­tants kurdes, arabes et syriaques. Le PYD a déci­dé de mettre en place dans les zones qu’ils contrô­laient le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, un pro­jet poli­tique en ges­ta­tion depuis une dizaine d’années. Une fois Daesh chas­sé du Nord de la Syrie, trois can­tons (Qami­sh­lo, Koba­né et Afrin) se sont alors retrou­vés gérés selon ces prin­cipes. Jusqu’à mars 2018 où Afrin passe aux mains de la Tur­quie.

Est-ce que vous pouvez rappeler les grands traits du projet politique de ce confédéralisme démocratique ?

Le pro­jet poli­tique de la Fédé­ra­tion démo­cra­tique de la Syrie du Nord, est un pro­jet plu­ra­liste et plu­ri­con­fes­sion­nel mis en place depuis 2014 par les popu­la­tions kurdes de cette région et leurs alliés arabes, turk­mènes, cir­cas­siens et assy­riens. Dans le Contrat social du Roja­va, un texte laïc et éga­li­taire, qui tient lieu de consti­tu­tion, toutes les reli­gions sont trai­tées sur un même pied d’égalité. Ça peut paraitre nor­mal à nos yeux, mais c’est extrê­me­ment nova­teur dans une région très frag­men­tée eth­ni­que­ment, qui connait une mon­tée de toutes sortes de natio­na­lismes et une forte emprise du reli­gieux sur le poli­tique. Toutes les com­po­santes de la socié­té du nord de la Syrie sont ain­si trai­tées à parts égales, et voient leurs droits cultu­rels res­pec­tés. Et sont toutes repré­sen­tées dans des Conseils légis­la­tifs can­to­naux.

Des élec­tions géné­rales sont pré­vues, mais ont été repor­tées en rai­son du blo­cus et de la guerre. Et aus­si car dans le cadre de pour­par­lers actuel­le­ment menés avec Damas, des élec­tions ris­que­raient de trop visi­bi­li­ser l’autonomie dont ils jouissent de fac­to. En fait, dans le cadre d’une situa­tion de guerre et de blo­cus, les auto­ri­tés orga­nisent des élec­tions locales dès que c’est pos­sible [der­niè­re­ment, Lei­la Mus­ta­fa a par exemple été élue Mai­resse de Raq­qa, ex-capi­tale du « cali­fat » de l’État isla­mique. NDLR] ou éta­blissent sinon des Conseils regrou­pant des repré­sen­tants de toutes les com­mu­nau­tés. Pour des gens qui n’ont connu que des gou­ver­neurs de régions dési­gnés par Bachar, c’est assez extra­or­di­naire ! Les Kurdes essayent vrai­ment de nouer le plus d’alliances pos­sible et de ne pas impo­ser une domi­na­tion kurde. L’alliance entre les com­mu­nau­tés semble d’ailleurs se ren­for­cer. Il y a par exemple aujourd’hui plus d’Arabes que de Kurdes dans les FDS.

C’est donc un sys­tème pas si éloi­gné de nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives mais avec une volon­té plus forte que toutes les com­po­santes eth­niques soient repré­sen­tées, un meilleur contrôle des élus, des règles strictes pour limi­ter les man­dats et une mixi­té par­faite, chaque poste de direc­tion étant pré­vu comme un binôme homme-femme.

Et qu’en est-il de la démocratie directe souvent mise en avant dans ce projet communaliste ?

En paral­lèle, et c’est là qu’on touche à une orga­ni­sa­tion que nous ne connais­sons pas en Europe, qui est à pro­pre­ment par­ler révo­lu­tion­naire, c’est le sys­tème des com­munes. Il est notam­ment ins­pi­ré des théo­ries du pen­seur éco­li­ber­taire amé­ri­cain Mur­ray Book­chin et voit les habitant·es gérer leurs propres affaires direc­te­ment à l’échelle locale. Ce sont des sortes de conseils de quar­tier dont le champ d’action et de déci­sion dépasse très lar­ge­ment ceux qu’on connait ici. Un quar­tier peut être divi­sé en quatre ou cinq com­munes. Les habitant·es viennent y dis­cu­ter toutes les semaines de sujets impor­tants pour la com­mu­nau­té comme les vio­lences conju­gales, la mon­tée des prix, la créa­tion de coopé­ra­tives, la cor­rup­tion… C’est à ce niveau, par l’assemblée popu­laire, que la plu­part des pro­blèmes quo­ti­diens et locaux sont réso­lus. Ils prennent ensemble des déci­sions, en démo­cra­tie directe, la seule limite étant son ins­crip­tion dans le Contrat social. Ce que fait nor­ma­le­ment un gou­ver­ne­ment, ce sont eux qui le font à l’échelle locale, au niveau le plus proche du peuple. Bien sûr, il reste à voir com­ment ça se déroule dans les faits, mais c’est en tout cas la pro­po­si­tion la plus nova­trice et révo­lu­tion­naire de ce sys­tème.

Quelle est la place politique du PYD dans ce système ?

À côté de cette démo­cra­tie hori­zon­tale, il ne faut en effet pas perdre de vue un cer­tain ver­ti­ca­lisme, celui du PYD, une orga­ni­sa­tion poli­ti­co-mili­taire qui reste en par­tie à la manœuvre. Avec l’aide du PKK qui est lui issu des luttes kurdes en Tur­quie, le PYD est aujourd’hui majo­ri­taire dans le nord de la Syrie. Il faut donc consi­dé­rer ce pro­jet poli­tique à l’heure actuelle comme une com­bi­nai­son entre une orien­ta­tion ver­ti­ca­liste issu du PYD et un sys­tème hori­zon­tal qui a une effec­ti­vi­té démo­cra­tique réelle, qui est loin de consti­tuer un ver­nis démo­cra­tique sur une orga­ni­sa­tion de type mili­taire. L’importance actuelle du PYD peut s’expliquer en grande par­tie par le contexte de guerre, contre Daesh, mais aus­si contre la Tur­quie, et du besoin d’organiser une sécu­ri­té immé­diate pour les citoyen·nes face aux guerres.

Qu’est-ce qui menace ce projet politique ?

La plus grande menace actuel­le­ment, c’est celle d’une inva­sion turque de l’ensemble du ter­ri­toire contrô­lé par la FDNS. Outre ce natio­na­lisme turc, la menace émane aus­si des natio­na­lismes syrien, ira­nien, mais aus­si… kurde. Il y a en effet des Kurdes indé­pen­dan­tistes dans le nord de la Syrie qui suivent plu­tôt Mas­soud Bar­za­ni, ex-lea­der des Kurdes ira­kiens, et qui militent pour un Kur­dis­tan indé­pen­dant. En Syrie, Les Kurdes ne sont pas, en majo­ri­té, pour l’indépendance. La popu­la­tion mul­tieth­nique qui y réside ne sou­haite pas un petit État-nation ‒ qui va de nou­veau créer des mino­ri­tés ‒ mais sont plu­tôt en faveur de ce sys­tème de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique dans lequel, sur un ter­ri­toire don­né, c’est le droit du sol et non plus celui du sang qui prime. De ce fait, chaque per­sonne ou com­po­sante de la socié­té va béné­fi­cier du plus de droits pos­sible. Pour don­ner un exemple concret, il y a trois langues offi­cielles au Roja­va : le kurde, l’arabe et le syriaque. Et bien que les Syriaques soient une mino­ri­té chré­tienne pré­sente sur­tout dans quelques com­munes, chaque pan­neau rou­tier de l’ensemble du ter­ri­toire est rédi­gé dans les trois langues. Sous Bachar, les Kurdes et les autres peuples n’avaient pas le droit de par­ler ou d’être édu­qués dans leur langue mater­nelle !

Le Contrat social, qui structure toutes les décisions des communes et autres instances, possède une importante dimension anticapitaliste, écologiste et féministe… Pouvez-vous donner quelques exemples de la manière dont ces aspects se développent concrètement au Rojava ?

L’aspect fémi­niste a été tel­le­ment décrit dans tous les médias que je ne sais que rajou­ter. Sinon que la lutte contre les vio­lences faites aux femmes est une prio­ri­té, notam­ment par l’instigation de tout un réseau de Mai­son de la femme (Les Kon­gra star). Il y a une éga­li­té de fait dans la répar­ti­tion du pou­voir puisqu’à tous les éche­lons de la direc­tion, il y a copré­si­dence homme-femme. La prise de pou­voir par les femmes est vrai­ment sti­mu­lée.

La dimen­sion éco­lo­giste reste dif­fi­cile à déployer dans la guerre et avec un sous-déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Il y a certes une poi­gnée de coopé­ra­tives où on applique cette éco­lo­gie radi­cale, où on récu­père tout. Mais le modèle éco­lo­giste d’envergure prô­né par le Contrat social est encore loin d’être réa­li­sé. Tout est frei­né par la guerre et le blo­cus. La déci­sion a été prise de refu­ser les OGM mais dans une zone très agri­cole comme le Roja­va, il est pour l’instant dif­fi­cile d’empêcher l’utilisation de pes­ti­cides. Beau­coup de sys­tèmes d’extraction arti­sa­nale de pétrole extrê­me­ment pol­luants sont en acti­vi­té. On attend d’ailleurs l’ouverture d’une raf­fi­ne­rie plus moderne et moins pol­luante qui reste empê­chée en rai­son du blo­cus qui rend impos­sible l’importation de pièces déta­chées. Car tout est blo­qué à la fron­tière, par la Tur­quie, mais aus­si par les Kurdes ira­kiens. Et comme le régime de Bachar ne recon­nait pas le gou­ver­ne­ment auto­nome du nord, il n’y a pas non plus d’échanges directs avec le reste de la Syrie.

Ce projet politique de confédéralisme démocratique, multiconfessionnel, multiethnique, et de démocratie locale pourrait-il s’exporter dans d’autres zones du monde enlisées dans des conflits liés à la présence de multiples peuples et confessions ? Permettrait-il de déjouer les pièges ethniques au Moyen-Orient ?

Abso­lu­ment. Sur les ter­ri­toires israé­lo-pales­ti­niens par exemple, on pour­rait ima­gi­ner avoir un seul État démo­cra­tique ou chaque com­mu­nau­té et chaque reli­gion seraient trai­tées de manière égale. C’est une vieille reven­di­ca­tion pales­ti­nienne qui rede­vient de plus en plus un mot d’ordre dans le mou­ve­ment pales­ti­nien, à mesure qu’on s’aperçoit que la solu­tion à deux États n’est pas réa­liste. Et ce en rai­son de l’échec des inti­fa­das suc­ces­sives ‒ du fait de la répres­sion israé­lienne ‒, du mur, des ban­tous­tans et des nom­breuses colo­nies juives en ter­ri­toires pales­ti­niens… Ce pour­rait être un Etat (ou une autre forme de regrou­pe­ment, comme la confé­dé­ra­tion), où une per­sonne = un vote, où chaque com­po­sante de la socié­té israé­lo-pales­ti­nienne serait res­pec­tée, repré­sen­tée et mise en dis­cus­sion per­ma­nente à l’échelle locale, ce qui entrai­ne­rait une dyna­mique de jus­tice et d’égalité face à la mon­tée de natio­na­lisme de tous bords. De même en Tur­quie, où les Turcs ne repré­sentent qu’une des 52 eth­nies du pays, un tel sys­tème per­met­trait d’enrayer les souf­frances des mino­ri­tés dues au natio­na­lisme turc qui n’accepte aucune diver­si­té, ni en Tur­quie ni autour.

Et dans des pays plus proches de nous ? Les Balkans par exemple. On sait par exemple que le Kosovo est une source de conflit inextricable entre Albanais et Serbes car c’est un territoire sur lequel vivent ces deux populations. Le communalisme tel qu’il est développé au Rojava pourrait-il pacifier et fluidifier leurs rapports ?

Dans les Bal­kans, suite au com­mu­nisme auto­ri­taire, les popu­la­tions se sont lan­cées dans la créa­tion d’États-nations sur base d’une langue ou d’un peuple. Or, la contri­bu­tion d’Abdullah Öca­lan et de Mur­ray Book­chin, c’est bien celle de dire que la créa­tion d’un État basé sur une seule nation et un seul peuple est quelque chose de com­plè­te­ment contre-pro­duc­tif : ce n’est plus aujourd’hui un com­bat moderne. À l’époque où un pays se fon­dait dans un ensemble plus grand comme un Empire, le natio­na­lisme a pu être pro­gres­siste et per­mettre d’établir cer­tains droits. Mais dans le monde actuel, la créa­tion de nou­veaux États-nations crée des ten­sions arti­fi­cielles avec les mino­ri­tés pré­sentes sur ces ter­ri­toires. Par contre le concept d’une fédé­ra­tion démo­cra­tique et mul­tieth­nique d’un cer­tain ter­ri­toire avec les ter­ri­toires limi­trophes, et où les fron­tières peuvent – petit à petit – dis­pa­raitre, cela sti­mule la volon­té de vivre ensemble. C’est le meilleur anti­dote contre les natio­na­lismes meur­triers.

En janvier 2018, l’armée turque a envahi le canton d’Afrin qu’elle occupe depuis lors. Quelle est la situation actuelle ?

En jan­vier 2018, la Rus­sie fait un deal avec la Tur­quie les auto­ri­sant à « entrer » à Afrin à condi­tion que les Turcs ne cherchent plus à ren­ver­ser le régime de Bachar El Assad mais aus­si qu’ils acceptent un afflux de dji­ha­distes vers Afrin et Idleb, ces deux « zones de déses­ca­lades » sous contrôle turque… Les Kurdes — dont l’Occident s’est ser­vi pour com­battre Daesh — ont donc per­du Afrin après 3 mois de résis­tance et tout le monde a regar­dé ailleurs…

Or, pen­dant la guerre civile syrienne, Afrin était une des rares zones en sécu­ri­té. Les Yézi­dis s’y étaient réfu­giés après les mas­sacres effroyables com­mis par l’État isla­mique en 2014 à Sin­jar. Aujourd’hui, c’est une zone où grouillent les dji­ha­distes, ras­sem­blés au sein de l’Armée syrienne libre (ASL) qui, bien loin de ses objec­tifs démo­cra­tiques des débuts, n’est plus qu’une milice sup­plé­tive de l’armée turque. Leur pro­jet poli­tique est d’imposer la cha­ria et de garan­tir le contrôle de la Tur­quie. Concrè­te­ment, la Tur­quie gère Afrin comme un pro­tec­to­rat. Dans ce sys­tème colo­nial, la langue kurde n’est plus auto­ri­sée au côté de l’arabe à l’école et a été rem­pla­cé par le turc. Les enfants doivent faire le salut au dra­peau turc et à Erdo­gan chaque matin. Human Rights Watch et la Com­mis­sion d’enquête de l’ONU parlent de pillages, d’expropriation, d’enlèvement contre ran­çon et d’assassinats pra­ti­qués par l’ASL – avec la béné­dic­tion des auto­ri­tés turques – à l’encontre des popu­la­tions. Un net­toyage eth­nique est en cours. Les militant·es kurdes ou les per­sonnes sus­pec­tées de l’être, y sont persécuté·es et dis­pa­raissent.

Quelles chances la FDSN a-t-elle de survivre, alors que la guerre opposant le gouvernement central à Daesh et l’opposition syrienne semble toucher à sa fin ?

C’est une vraie course contre la montre : plus on leur laisse le temps et l’opportunité de mettre en place un vrai sys­tème démo­cra­tique direct, plus ce sys­tème a des chances de se péren­ni­ser. Des pour­par­lers ont actuel­le­ment lieu avec Damas. Les Kurdes, qui contrôlent près de 30% du ter­ri­toire syrien, demandent une décen­tra­li­sa­tion et une large auto­no­mie (mais pas l’indépendance) non seule­ment cultu­relle et lin­guis­tique mais aus­si éco­no­mique voire mili­taire. La réponse de Damas est ambigüe. Il y a plu­sieurs sons de cloches : Ali Haï­dar, ministre de la récon­ci­lia­tion, s’est pro­non­cé contre toute auto­no­mie et pour une réin­té­gra­tion pure et simple de la zone dans la Syrie. Mais Walid al-Moua­lem, ministre des Affaires étran­gères a lais­sé entre­voir qu’une cer­taine auto­no­mie était pos­sible. Mais je crains for­te­ment que ce ne soit la ligne cen­tra­liste qui l’emporte et qu’on aille vers un conflit san­glant (qui ver­rait sans doute la FDNS se faire écra­ser). En fait, tout va dépendre des grandes puis­sances : les États-Unis vont-ils lais­ser tom­ber les Kurdes ? La Rus­sie va-t-elle obli­ger Bachar à lâcher du lest sur cette ques­tion ?

À l’instar du Chiapas, assez oublié aujourd’hui, le Rojava est peu mis en avant par les gauches européennes, pourtant en recherche permanente d’alternatives à la modernité capitaliste. Pourquoi le confédéralisme démocratique de la FDNS n’est-il pas, à minima, source de débats ?

J’ai énor­mé­ment pen­sé à cela et argu­men­té avec mes propres cama­rades dans des gauches de toutes sortes et je n’ai aucune réponse… On passe son temps à râler sur le capi­ta­lisme et à dire com­bien il fau­drait chan­ger de sys­tème, et lorsqu’on a une pro­po­si­tion sur la table, on ne l’étudie même pas… Au moins, le Chia­pas, qui conti­nue d’ailleurs d’exister et entre­tient cer­tains liens avec le Roja­va, avait à un moment sou­le­vé énor­mé­ment d’espoir. La décla­ra­tion de la forêt Lacan­done du 1er jan­vier 1996 et l’insurrection zapa­tiste avait mon­tré une nou­velle voie pos­sible quelques années après la chute de l’Union sovié­tique, où la gauche ne savait plus où aller. « Un autre monde était pos­sible » nous disait-il, ce qui a pu faire naitre et irri­guer tout le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, sus­ci­té des mil­liers d’articles, de débats et d’actions. Aujourd’hui, la FDSN, c’est un pro­jet poli­tique encore plus impor­tant que le Chia­pas au niveau de l’impact popu­laire et de l’application pra­tique de théo­ries très radi­ca­le­ment à gauche. Dans un contexte où on manque de pers­pec­tives, ça devrait être une source d’énergie et de réflexion mais au lieu de ça, il sus­cite essen­tiel­le­ment à gauche méfiance et cri­tiques, à l’exception notable du mou­ve­ment liber­taire.

Le risque n’est-il pas celui du romantisme et d’idéaliser cette expérience politique ? Ne serait-ce qu’en raison de ce paradoxe de départ : c’est quoi le sens d’une expérience démocratique instituée par un leader charismatique comme Öcalan (qui fait l’objet d’un certain culte de la personnalité) et d’organisations fortement militarisées comme le PKK ou le PYD ? Rappelons que le PKK – même si c’est contesté – est classé dans la liste des groupes terroristes du Conseil de l’Europe. Son homologue syrien, le PYD, est en revanche soutenu par les occidentaux en Syrie.

Je pré­fère un peu de roman­tisme qui favo­rise une dyna­mique plu­tôt qu’une hyper­cri­tique qui l’étouffe. Chaque mou­ve­ment et expé­rience révo­lu­tion­naire a connu cette part de roman­tisme. Le tout est de ne pas perdre une approche cri­tique tout en recon­nais­sant quand même la valeur de ce qui est en train de se pas­ser. Les membres du PYD et du PKK qui mènent cette expé­rience au Roja­va savent très bien qu’il s’agit d’une expé­rience his­to­rique unique : pour la pre­mière fois, ils peuvent mettre en place leurs idées et déve­lop­per un pro­jet de socié­té alter­na­tif. Si des choses devaient mal se pas­ser – en pre­mier lieu l’autoritarisme – ce serait su et dif­fu­sé très vite, ce qui dis­qua­li­fie­rait l’entièreté du pro­jet. Il faut savoir que le PKK n’est pas qu’une orga­ni­sa­tion mili­taire mais aus­si poli­tique. Il a réa­li­sé une mise à jour idéo­lo­gique dras­tique, pas­sant du mar­xisme-léni­nisme indé­pen­dan­tiste au confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique. Ils béné­fi­cient d’un large sou­tien popu­laire leur per­met­tant de prendre des ini­tia­tives et de sti­mu­ler des pro­ces­sus poli­tiques nou­veaux comme ce com­mu­na­lisme radi­cal. D’un autre côté, c’est vrai, ils main­tiennent un niveau d’armement et de réponse armée et ce, tant qu’il n’y aura pas d’avancée concrète en Tur­quie ou en Syrie : rap­pe­lons que dans le contexte ten­du de cette région, c’est ce qui avait per­mis aux Kurdes de reprendre Koba­né puis de chas­ser Daesh, mais aus­si de mener une gué­rilla contre la répres­sion déci­dée par Erdo­gan. Mais en même temps, le PYD comme le PKK ont tou­jours sti­mu­lé la par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique, dont l’élection, quand elle devient pos­sible, avec tous les dan­gers d’emprisonnement, d’interdiction du par­ti — mais aus­si de défaites élec­to­rales — que ça sup­pose.

Difficile de parler du Kurdistan sans évoquer la Turquie qui connait depuis 2015 une forte répression du mouvement kurde. Comment s’exprime-t-elle ?

L’idéologie « une langue – le turc, une nation – la Tur­quie , un peuple – les Turcs » est très pré­gnante et apprise dès l’enfance dans les écoles. Mal­gré ces ten­ta­tives d’assimilation qui existe depuis 81 ans (et qui qua­li­fient les Kurdes de « Turcs des mon­tagnes »), le peuple kurde conti­nue néan­moins d’exister. Et ce à tra­vers leur lutte, qui a vrai­ment pris forme dans les années 70 avec une mobi­li­sa­tion de toute la gauche turque. Grâce à elle, divers peuples de Tur­quie, comme les Kurdes, mais aus­si les Armé­niens Assy­riens, ont pu rele­ver la tête et lut­ter pour leur recon­nais­sance cultu­relle. Le HDP – (Halk­ların Demo­kra­tik Par­ti­si — Par­ti démo­cra­tique des peuples), issu du mou­ve­ment poli­tique kurde mais qui regroupe tous les mou­ve­ments de la gauche non-kurdes de Tur­quie — a obte­nu 14% des voix aux élec­tions de 2015, ce qui a don­né un groupe de 80 dépu­tés à l’Assemblée natio­nale. Cela a empê­ché Erdo­gan d’avoir la majo­ri­té des 2/3 qu’il convoi­tait pour impo­ser le chan­ge­ment de Consti­tu­tion ren­for­çant les pou­voirs pré­si­den­tiels.

Or, Erdo­gan a ce rêve de deve­nir une sorte de nou­veau sul­tan du Moyen-Orient. C’est pour­quoi il s’est lan­cé dans une guerre lar­vée contre les orga­ni­sa­tions kurdes qui menacent à ses yeux ce des­sein. Elles ont mal­heu­reu­se­ment mor­du à ses pro­vo­ca­tions en éri­geant des bar­ri­cades dans les villes kurdes de Tur­quie. Pous­sant Erdo­gan à écra­ser mili­tai­re­ment ce mou­ve­ment kurde. C’est un retour en arrière de 25 ans. C’est ter­rible parce que les acquis du mou­ve­ment kurde et de ses alliés démo­cra­tiques étaient consi­dé­rables.

Comment expliquer la popularité d’Erdogan ?

On assiste à une aug­men­ta­tion de la place de la reli­gion en poli­tique un peu par­tout : tant du côté musul­man qu’en Israël, en Suède ou même au Bré­sil. Cette dyna­mique joue en faveur d’Erdogan, qui repré­sente l’opposition natio­nale contre le sys­tème laïque dic­ta­to­rial de l’armée turque de jadis. Aujourd’hui, il surfe sur cette vague et la pous­sée du mou­ve­ment musul­man conser­va­teur et uti­lise le poids crois­sant de reli­gion contre ses oppo­sants.

La Turquie est-elle en voie de dictatorisation ?

L’année déci­sive pour Erdo­gan a été 2015 : la réus­site du pro­jet du Roja­va dans le nord de la Syrie d’un côté, les suc­cès élec­to­raux du HDP en Tur­quie qui deve­naient trop puis­sants d’un autre… C’en était trop, il a consi­dé­ré que ça mena­çait son pro­jet et a déci­dé de taper fort. Il a sai­si « l’opportunité » du coup d’État man­qué pour assoir son pou­voir et s’installer un peu plus comme l’homme fort. Un pré­texte idéal.

Erdo­gan gou­verne à pré­sent avec l’extrême droite du MHP (Mil­liyet­çi Hare­ket Par­ti­si — Par­ti d’action natio­na­liste) dans le cadre d’un régime extrê­me­ment auto­ri­taire. La peur est géné­ra­li­sée : les gens ont peur de par­ler, de s’exprimer, de mani­fes­ter. Il y a des dizaines, des mil­liers d’enseignants et de fonc­tion­naires qui ont été licen­ciés, dépla­cés ou limo­gés. La situa­tion poli­tique est donc extrê­me­ment pré­oc­cu­pante. Et les puis­sances inter­na­tio­nales n’exercent pas beau­coup de pres­sion sur la Tur­quie pour chan­ger les choses. Or, pour reve­nir à la FDNS, mena­cée de tous côtés, seule une pro­tec­tion de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale per­met­tra sa sur­vie et donc le déve­lop­pe­ment d’un sys­tème poli­tique plu­ra­liste comme il n’en existe nulle autre au Moyen Orient.

Chris Den Hond est un des auteurs qui a supervisé l’ouvrage La commune du Rojava, L'alternative kurde à l'État-nation, (Syllepse, 2017).

 

Chris Den Hond est également le réalisateur (avec Mireille Court) du documentaire « ROJAVA : une utopie au cœur du chaos syrien » :

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