Julien Mattern : se passer de prothèses technologiques

Illustration : Marion Sellenet

Julien Mat­tern est maitre de confé­rences en socio­lo­gie à l’Université de Pau et auteur du livre Le cau­che­mar de Don Qui­chotte (avec Mat­thieu Amiech), un essai contre la fas­ci­na­tion par le capi­ta­lisme des milieux mili­tants qui luttent contre lui. Se reven­di­quant d’une socio­lo­gie cri­tique de l’innovation tech­no­lo­gique, il répond ici à nos ques­tions sur l’impact du défer­le­ment des tech­no­lo­gies contem­po­raines pro­pul­sant une idéo­lo­gie tech­no­phile. Et des consé­quences sociales et cultu­relles d’un monde de plus en plus méca­ni­sé.

On a l’impression de faire face à un monde de plus en plus déshumanisé et peuplé d’automates. Les répondeurs téléphoniques ou les « guichets en ligne » sur internet remplacent des interlocuteurs dans les administrations, banques, postes, caisses de supermarché ou autres services. Est-ce qu’on sait quels effets sociaux ou culturels provoque cette déshumanisation ?

On fait sou­vent l’erreur de voir chaque objet tech­nique (par exemple, un télé­phone por­table) comme un simple outil répon­dant à un besoin bien défi­ni dans le temps et l’espace. De ce point de vue, quel que soit l’objet consi­dé­ré, on pour­ra presque tou­jours trou­ver une plu­ra­li­té de pra­tiques ten­dant à vali­der l’idée que « tout dépend de l’usage qu’on en fait ». Or, même avant « l’internet des objets » qui les connec­te­ra tous, nous n’avons pas seule­ment affaire à des outils mais à un sys­tème tech­nique, à un « monde » dans lequel baigne cha­cun d’entre nous, qui condi­tionne nos manières de sen­tir, de pen­ser, et nos rap­ports aux autres. Ces objets tech­niques, qui sont une idéo­lo­gie maté­ria­li­sée, consti­tuent désor­mais le cadre de socia­li­sa­tion des plus jeunes. Comme l’ont fait hier l’automobile et la télé­pho­nie, le milieu for­mé par l’ensemble des tech­no­lo­gies numé­riques est pro­ba­ble­ment en train de trans­for­mer pro­fon­dé­ment les rela­tions humaines et les rap­ports de pou­voir.

Mais on ne pour­ra connaître vrai­ment les effets de ces tech­no­lo­gies qu’a pos­te­rio­ri, une fois celles-ci adop­tées et « appro­priées » par les socié­tés. De toute façon l’innovation est deve­nue un tel impé­ra­tif qu’un tel bilan a peu de chances d’être éta­bli : à peine adop­tées, les nou­velles tech­no­lo­gies sont chas­sées par d’autres, encore plus nou­velles. Nous ne sommes pas dans un pro­ces­sus de « tran­si­tion » qui nous mène­rait d’un uni­vers à un autre et que nous pour­rions régu­ler, mais face à ce que Michel Tibon-Cor­nillot a appe­lé un « défer­le­ment tech­no­lo­gique », au-delà de toute maî­trise consciente et lais­sant très peu de place à la réflexion cri­tique.

Tou­te­fois, pour répondre à votre ques­tion, cha­cun peut aus­si s’appuyer sur son expé­rience concrète de ces objets, ain­si que sur toute une série d’analyses frag­men­taires qui viennent des États-Unis, où le pro­ces­sus est suf­fi­sam­ment avan­cé pour que les effets sociaux et psy­cho­lo­giques soient très visibles (cf. Nico­las Carr ou Sher­ry Tur­ckle par exemple). Mais il faut noter que la cri­tique de la méca­ni­sa­tion du monde a au moins un siècle (cf. Wal­ther Rathe­nau pour l’Allemagne). Cer­taines ana­lyses déjà anciennes, comme celles de Gün­ther Anders ou Ber­nard Char­bon­neau semblent avoir dit l’essentiel. En fait, le point à éclair­cir est plu­tôt de com­prendre pour­quoi et com­ment, mal­gré cette expé­rience, tous ces aver­tis­se­ments, ces inquié­tudes et ces dénon­cia­tions, il existe un tel consen­sus, par­mi les acteurs ayant un peu de pou­voir, pour déve­lop­per et dif­fu­ser ces tech­no­lo­gies.

Outre les automates de notre quotidien, c’est également dans l’espace professionnel que la robotisation progresse fortement et remplace des postes auparavant tenus par des humains. Quels sont les enjeux de cette robotisation du monde du travail ?

Au moment où elle fut mas­si­ve­ment mise en œuvre, au milieu du 20e siècle, on a pu pen­ser que l’automatisation allait sou­la­ger les hommes d’un cer­tain nombre de tâches pénibles ou dan­ge­reuses. Elle l’a fait en par­tie. Mais elle n’a pas fait dis­pa­raître ce genre de tâches, et en a même créé de nou­velles. De plus, en don­nant congé à l’homme dans des sec­teurs crois­sants de la pro­duc­tion de mar­chan­dises, l’automatisation a réduit l’importance des savoir-faire per­son­nels et trans­fé­ré l’autorité à des dis­po­si­tifs imper­son­nels, sapant par-là même les capa­ci­tés de résis­tance des sala­riés et les pers­pec­tives de réap­pro­pria­tion de l’appareil pro­duc­tif. Enfin, depuis une tren­taine d’années, elle a entraî­né beau­coup de chô­mage, que ne par­vient pas à résor­ber la quête déses­pé­rée de « nou­veaux gise­ments de crois­sance ».

En fait, depuis la révo­lu­tion indus­trielle, les machines ont rare­ment été conçues pour sou­la­ger la peine des hommes. Le prin­ci­pal but de l’automatisation réside dans les gains de pro­duc­ti­vi­té qu’elle pro­met. Or en régime capi­ta­liste la pro­duc­ti­vi­té est un impé­ra­tif aveugle et per­ma­nent, puisque chaque gain est inva­ria­ble­ment « annu­lé » par la géné­ra­li­sa­tion à la concur­rence des nou­velles tech­niques.

Vu sous cet angle, le pro­blème est bien plus pro­fond que la simple mise en place de « robots ». L’automatisation pro­pre­ment dite n’est bien sou­vent que la der­nière phase d’un pro­ces­sus qui, dans un pre­mier temps, a stan­dar­di­sé, appau­vri, et déqua­li­fié le tra­vail humain – une « robo­ti­sa­tion de l’homme » qui rend ce genre de poste de tra­vail effec­ti­ve­ment peu défen­dable et pré­pare sa dis­pa­ri­tion. Le pro­ces­sus qui a abou­ti aux lignes de caisse des hyper­mar­chés semble bel et bien des­ti­né à débou­cher iné­luc­ta­ble­ment sur les éti­quettes RFID et le péage auto­ma­tique.

Dans votre livre, Le cauchemar de Don Quichotte, vous abordez l’idée de la difficulté d’être dans une critique du système capitaliste tout en étant partie prenante et fasciné par lui. Dans quelle mesure les technologies contemporaines (smartphones, tablettes, les réseaux sociaux jusqu’aux promesses d” « humain augmenté » du projet transhumaniste) participent-elles à ce phénomène de fascination ?

Ce n’est pas par contrainte que les objets que vous citez ont été mas­si­ve­ment adop­tés, vali­dant ain­si le sys­tème mar­chand qui les pro­duit. Ils fas­cinent et sus­citent une adhé­sion mas­sive, notam­ment parce qu’ils cor­res­pondent à des dési­rs, à des fan­tasmes très anciens (maî­trise, ubi­qui­té, immor­ta­li­té…), tout en pré­ten­dant les accom­plir en sui­vant la ligne du moindre effort. Le rôle du mar­ke­ting n’est pas négli­geable dans cet enthou­siasme appa­rent.

Mais il faut aus­si rap­por­ter cette puis­sance de fas­ci­na­tion au fait que ces mar­chan­dises s’inscrivent dans une tra­jec­toire his­to­rique de long terme : la mas­si­fi­ca­tion de la pro­duc­tion, l’urbanisation géné­rale et la bureau­cra­ti­sa­tion détruisent les condi­tions d’une vie auto­nome. Cette tra­jec­toire appelle presque natu­rel­le­ment des pro­thèses tech­no­lo­giques pour résoudre (tem­po­rai­re­ment) les pro­blèmes qu’elle a elle-même engen­drés. Par sur­croît, l’idéologie tech­no­phile des­sine un hori­zon uto­pique qui donne un sens his­to­rique à toute cette his­toire.

Par exemple, le déve­lop­pe­ment indus­triel a liqui­dé une grande part des rela­tions humaines tra­di­tion­nelles (avec toute leur ambi­va­lence), mais il n’a pas sup­pri­mé pour autant le besoin de rap­ports humains. Les « réseaux sociaux » viennent à la fois com­pen­ser cette perte, tout en pré­ten­dant offrir mieux : des rap­ports humains à la carte, tota­le­ment maî­tri­sés (ou tota­le­ment aléa­toires), débar­ras­sés des anciennes pesan­teurs, des len­teurs et des pré­ju­gés.

Dans les trans­ports en com­mun, c’est un uni­vers par nature imper­son­nel et mas­si­fié – et qui plus est déshu­ma­ni­sé par les grandes trans­for­ma­tions tech­niques des années 1960 et 1970 – que les écrans, tablettes et télé­phones pré­tendent « ré-huma­ni­ser ». Tout en pro­met­tant une vie inédite, sans temps mort, où toutes les oppor­tu­ni­tés de la vie urbaine peuvent être sai­sies.

En méde­cine, on parle régu­liè­re­ment des « fan­tas­tiques per­cées » ren­dues pos­sibles par la tech­no­lo­gie (pour trai­ter les can­cers, les mala­dies géné­tiques, etc.), et cer­tains y voient les pré­mices d’une amé­lio­ra­tion de l’homme et d’une pro­lon­ga­tion indé­fi­nie de la durée de vie humaine. Or une par­tie des pro­blèmes sani­taires qu’il s’agit de trai­ter sont direc­te­ment liés aux condi­tions de vie dans les socié­tés indus­trielles : vie hors-sol dans les grandes agglo­mé­ra­tions, cir­cu­la­tion mas­sive d’êtres humains et de mar­chan­dises, expo­si­tion géné­ra­li­sée aux sub­stances toxiques. Tout cela impose une prise en charge sani­taire beau­coup plus ser­rée des indi­vi­dus. Dans ces condi­tions, les pro­messes trans­hu­ma­nistes sont certes à la fois ridi­cules et ter­ri­fiantes. Mais elles sont aus­si un écran de fumée devant des pra­tiques plus concrètes d’adaptation de l’homme à des condi­tions de vie de plus en plus patho­gènes. Comme s’il fal­lait sans cesse en rajou­ter dans la sur­en­chère pour jus­ti­fier une réa­li­té beau­coup plus déce­vante, dont les causes pro­fondes res­tent hors-de-por­tée.

Et est-il possible de sortir de cette fascination ? Est-ce que je peux être contre le capitalisme et utiliser ces outils ?

Bien sûr, on peut sor­tir de cette fas­ci­na­tion. On peut même s’efforcer de dépendre le moins pos­sible de ces macro-sys­tèmes tech­niques. Se pas­ser de télé­phone por­table, de tablettes et ne pas fré­quen­ter les réseaux sociaux n’est pas si dif­fi­cile. C’est à la fois une manière de s’efforcer d’être cohé­rent dans la cri­tique, et sou­vent un moyen de se pré­ser­ver phy­si­que­ment et men­ta­le­ment.

Tou­te­fois, devant l’ampleur de la mar­chan­di­sa­tion et de l’artificialisation du monde, ce genre d’efforts indi­vi­duels est un peu déri­soire, et ne per­met pas du tout de sor­tir de la socié­té indus­trielle. Quant à fixer des exi­gences indi­vi­duelles beau­coup plus radi­cales (pas d’ordinateur, pas d’automobile, pas de tra­vail sala­rié, pas de consom­ma­tion mar­chande), cela risque d’être le meilleur moyen de les aban­don­ner très vite. En fait il y a déjà beau­coup à faire en se concen­trant col­lec­ti­ve­ment sur les fronts où pro­gresse le désastre : infor­ma­ti­sa­tion géné­rale, « grands pro­jets inutiles », « tech­no-sciences », etc.

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