Jessy Cormont

Se réapproprier sa propre langue pour s’émanciper

Matilde Gony

En Bel­gique comme en France, il y a une ten­dance à ce que les stan­dards de la langue des classes supé­rieures s’imposent au reste de la socié­té. Socio­logue, inter­ve­nant au P.H.A.R.E. pour l’égalité (un orga­nisme d’action-recherche, de for­ma­tion et d’éducation popu­laire basé à Lille), coau­teur du « Dic­tion­naire des domi­na­tions de sexe, de « race », de classe », Jes­sy Cor­mont attire notre atten­tion sur les consé­quences de cette domi­na­tion par le lan­gage. Et sur les enjeux de réap­pro­pria­tion lin­guis­tique par les classes popu­laire.

Qu’est-ce que ça entraine de ne pas pouvoir parler la langue de sa classe sociale quand on est dominé ?

Si la langue légi­time à l’école, dans le monde du tra­vail, dans le lan­gage média­tique ou admi­nis­tra­tif, est une langue d’un groupe social par­ti­cu­lier, alors tous les groupes sociaux qui ne parlent pas cette langue sont désa­van­ta­gés de manière sys­té­mique. Ils se retrouvent dès lors en situa­tion d’inégalité puisqu’ils doivent par­ler une langue qui n’est pas la leur. Inéga­li­té non seule­ment pour s’approprier cette langue et pour pou­voir mener des batailles de sens, mais aus­si tout sim­ple­ment pour pou­voir par­ti­ci­per à la démo­cra­tie. Ils/elles ne peuvent pas être citoyen·nes dans la socié­té qui est la leur. Cer­taines per­sonnes peuvent par exemple en venir à renon­cer à leurs droits faute de com­prendre le lan­gage admi­nis­tra­tif.

D’autre part, si la langue sert à com­mu­ni­quer, elle a aus­si et sur­tout pour fonc­tion, Noam Chom­sky et d’autres l’ont bien mon­tré, de pen­ser le monde et pou­voir s’y repé­rer, de se pen­ser soi-même et pou­voir agir sur sa propre vie. Or, quand on parle une langue qui n’est pas la sienne, on se retrouve en situa­tion d’aliénation sociale et cultu­relle c’est-à-dire à être étran­ger à soi-même et à sa propre expé­rience de la vie ordi­naire. Ce qui freine évi­dem­ment le déve­lop­pe­ment, par les classes popu­laires ou les popu­la­tions domi­nées, de notre propre intel­li­gence sociale du monde. Ain­si, nous avons du mal à pou­voir pen­ser les situa­tions aux­quelles nous sommes confronté·es : nous sommes en quelque sorte désarmé·es face aux dominant·es.

Cette alié­na­tion a aus­si des effets sur la san­té et le bien-être puisqu’elle peut conduire à de grandes souf­frances qui touchent les gens dans leur digni­té ou leur estime de soi : sen­ti­ments d’incompétence, d’inutilité, déva­lo­ri­sa­tion de soi et de ses réfé­rents cultu­rels… Le fait de par­ler une langue qui n’est pas la sienne fait par­tie de vio­lences sociales qui ne sont pas for­cé­ment très pal­pables mais qui sont pour­tant l’une des causes de la dépres­sion.

Quels exemples à travers l’histoire montrent l’importance de cet enjeu de réappropriation de soi et de son propre langage ?

Le mou­ve­ment ouvrier, dès le 19e siècle, a été confron­té au lan­gage, aux savoirs, à la culture des classes domi­nantes (la bour­geoi­sie). Pour pou­voir gagner en pou­voir d’agir col­lec­tif et avan­cer vers l’émancipation, il a dû réin­ven­ter un « lan­gage de classe » avec des codes qui lui sont propres. Toute une série d’institutions popu­laires (struc­tures artis­tiques, mili­tantes et d’éducation popu­laire, écoles popu­laires, écoles ouvrières du soir…) ont notam­ment eu pour fonc­tion de refa­bri­quer de la langue légi­time aux yeux même de la « classe ouvrière ». Les capa­ci­tés de celle-ci à défendre ses droits et sa digni­té se sont donc aus­si basées sur la réap­pro­pria­tion et la réaf­fir­ma­tion du lan­gage

Autre exemple, celui de la colo­ni­sa­tion. L’imposition du fran­çais stan­dard domi­nant, c’est-à-dire celui des classes domi­nantes (bour­geoi­sie, noblesse, aris­to­cra­tie) de la métro­pole et même de la région pari­sienne, est venue com­plé­ter un pro­ces­sus colo­nial de domi­na­tion mili­taire, poli­cière, éco­no­mique, etc. Les popu­la­tions colo­ni­sées ont dû réaf­fir­mer la valeur de leur propre langue et culture pour résis­ter à la colo­ni­sa­tion et pour ensuite se déco­lo­ni­ser.

Enfin, le lan­gage est au ser­vice du patriar­cat : il désarme (en par­tie) les femmes dans leur capa­ci­té à pen­ser leurs propres vies et à pou­voir se battre pour défendre leurs droits. Par­tout, les luttes des femmes sont pas­sées par une capa­ci­té de réin­ven­tion ou de réaf­fir­ma­tion d’un lan­gage qui porte leurs propres inté­rêts sociaux.

Ces trois exemples montrent à quel point la bataille pour l’égalité des droits et l’égalité maté­rielle s’accompagne d’une bataille idéo­lo­gique mais aus­si lin­guis­tique. Car le lan­gage per­met aux domi­nés de reprendre place dans leur propre pro­ces­sus d’émancipation. À chaque fois, il s’agit autant de s’affirmer soi-même que de remettre en cause le lan­gage et les réfé­rences cultu­relles de la classe domi­nante. Et cela se réa­lise dans le cadre d’un rap­port de force : il s’agit bien de réins­tau­rer une forme de conflic­tua­li­té démo­cra­tique et d’assumer qu’il y a des inté­rêts contra­dic­toires voir diver­gents.

Dans l’idée d’affirmer sa propre langue, il n’y a pas que l’idée de simplement récupérer des mots… Cela concerne aussi des façons de parler, des accents, des tournures, du non-verbal, des postures, des manières d’interpeler, ou de dialoguer qui sont délégitimées…

Quand des per­sonnes s’expriment, elles engagent aus­si des formes d’expressions cor­po­relles : visages, regard, en plus de l’intonation de voix… le corps tout entier est au ser­vice d’une pen­sée et d’une forme d’expression popu­laires qui passent par lan­gage mais pas seule­ment. Quand on s’exprime, on exprime tout un sys­tème de pen­sée, une manière d’être au monde, des valeurs et idéo­lo­gies poli­tiques, des sys­tèmes de pré­fé­rences etc. Au P.H.A.R.E. pour l’égalité, on estime que les com­bats sociaux autour de la langue dépassent les seuls enjeux stric­te­ment lin­guis­tiques pour le réins­crire dans des com­bats sociaux, poli­tiques, cultu­rels d’expressions des inté­rêts sociaux.

Où est-ce que les dominés peuvent parler leur langue, c’est-à-dire une langue qui corresponde à leurs intérêts et qui leur serait propre ? Et quels outils sont à notre disposition pour en favoriser l’émergence ?

Plu­sieurs niveaux d’action existent contre la domi­na­tion par la langue. D’une part, il faut mener tout un tra­vail intel­lec­tuel (que l’on soit diplômé·e ou non) sur la décons­truc­tion du lan­gage domi­nant et de reva­lo­ri­sa­tion du lan­gage domi­né au moyen de jour­naux, livres, for­ma­tions, cours, confé­rences, débats, etc.

Mais il s’agit aus­si de mettre en route tout un uni­vers cultu­rel de réaf­fir­ma­tion et de réap­pro­pria­tion de soi grâce à de mul­tiples formes d’expressions cultu­relles et popu­laires (chan­sons, le rap, théâtre popu­laire, graf­fi­ti, la vidéo, BD…)

Mais la lutte contre la domi­na­tion par le lan­gage passe éga­le­ment par la créa­tion d’espaces d’autosupport, d’auto-éducation et de sou­tien popu­laires dans les­quels des êtres humains se ras­semblent à nou­veau, échangent, dis­cutent, agissent et se réap­pro­prient leur his­toire. Où ils se remettent debout, ensemble, pour rega­gner de la digni­té cultu­relle et poli­tique. Et dimi­nuer l’impact de la domi­na­tion cultu­relle. Ça peut paraitre tout bête, mais se ren­con­trer et se par­ler nous per­met de nous ren­for­cer. C’est d’ailleurs bien pour­quoi dans le cadre de luttes sociales, les dominant·es ont tou­jours cher­ché à empê­cher les dominé·es de se ras­sem­bler. Car dès qu’on com­mence à se ras­sem­bler, les pro­ces­sus d’émancipation se mettent rapi­de­ment en route.

On se rap­pel­le­ra d’ailleurs à ce pro­pos des séquences propres à tous les mou­ve­ments de libé­ra­tion dans les­quelles le rôle de la parole et du lan­gage est cen­tral. D’abord, se réunir et se par­ler sans for­cé­ment avoir un objec­tif clai­re­ment défi­ni. En par­lant, les gens se rendent compte qu’ils ont des pro­blèmes. En échan­geant sur leurs pro­blèmes, ils se rendent compte qu’ils sont plu­sieurs à avoir le même pro­blème : ce qui leur parais­sait très per­son­nel devient alors col­lec­tif. Ce qui per­met de ces­ser de se sen­tir res­pon­sable du pro­blème en ques­tion et enfin se pen­cher sur sa cause, en dévoi­ler les méca­nismes et déve­lop­per des leviers pour trans­for­mer les choses. Et, fina­le­ment, d’en arri­ver à pas­ser à l’action pour trans­for­mer des situa­tions d’injustice et refa­bri­quer col­lec­ti­ve­ment de l’égalité. C’est ce qu’à P.H.A.R.E. pour l’égalité nous appe­lons le pro­ces­sus d’auto-éducation popu­laire.

Il est donc possible de résister à cette hégémonie linguistique ?

Pour aller contre un pes­si­misme qui amène avec lui un sen­ti­ment d’impuissance, je vou­drais atti­rer notre atten­tion à tous et toutes sur le fait que les gens ne sont jamais en situa­tion « d’incapacité » face à la domi­na­tion. Des pro­ces­sus de résis­tance se déroulent en effet de manière per­ma­nente contre elle. Hier comme aujourd’hui, les popu­la­tions domi­nées, les classes popu­laires, les mino­ri­tés racia­li­sées, se sou­tiennent et ont au quo­ti­dien des espaces de dis­cus­sion et de cri­tiques de la socié­té.

Notre tâche, c’est de réin­ven­ter des espaces de ras­sem­ble­ment lorsque ces espaces-là manquent, mais aus­si, et peut-être sur­tout, d’identifier les espaces d’auto-éducation popu­laire exis­tant au quo­ti­dien. Des espaces où les gens se ras­semblent déjà. Où ils réin­ventent la langue. Où ils créent des mots nou­veaux qui per­mettent de lut­ter contre l’aliénation et de réin­ven­ter le monde de demain. Il s’agit pour nous d’accompagner le mou­ve­ment !

Jessy Cormont est un des auteurs du Dictionnaire des dominations (Syllepse,2012) avec Saïd Bouamama et Yvon Fotia

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