Sophie Heine

Individualisme et gauche, compatibles ?

Photo : Sophie Heine

Sophie Heine est doc­teure en sciences poli­tiques. Elle a notam­ment publié « Oser pen­ser à gauche » et tout récem­ment « Pour un indi­vi­dua­lisme de gauche ». Elle y défend la thèse ori­gi­nale du recours aux valeurs indi­vi­duelles pour refon­der l’engagement col­lec­tif de la gauche.

En quel sens l’individualisme peut-il être un moteur pour s’engager à gauche ? N’y a-t-il pas là qu’une apparente contradiction ?

Si elle veut rede­ve­nir majo­ri­taire, la gauche devrait selon moi refon­der son pro­jet autour de la notion d’intérêt indi­vi­duel. Les pro­gres­sistes ne peuvent espé­rer obte­nir à nou­veau un large écho dans la popu­la­tion que s’ils pro­posent un pro­jet s’adressant direc­te­ment à l’intérêt de cha­cun. L’individualisme que je défends se situe donc sur le plan pro­po­si­tion­nel : l’individu devrait être l’objectif de la poli­tique pro­gres­siste. Tou­te­fois, je me dis­tingue clai­re­ment des approches indi­vi­dua­listes de type conser­va­trices dans la dimen­sion de l’analyse : la socié­té n’est pas le résul­tat de l’agrégation des actes indi­vi­duels, mais se carac­té­rise plu­tôt par des rap­ports sociaux étroi­te­ment imbri­qués à de mul­tiples injus­tices. Dès lors, mon approche se dif­fé­ren­cie radi­ca­le­ment de l’individualisme métho­do­lo­gique aujourd’hui hégé­mo­nique. Par ailleurs, si la socié­té exis­tante est par­se­mée de domi­na­tions affec­tant les marges d’action des indi­vi­dus, alors les moyens pour la chan­ger ne peuvent être stric­te­ment indi­vi­duels. Par consé­quent, je m’oppose éga­le­ment aux approches du chan­ge­ment social par l’individu, beau­coup trop pré­sentes dans une par­tie de la gauche. Si l’objectif est de ren­con­trer l’intérêt des indi­vi­dus à une dimi­nu­tion des injus­tices, le moyen ne peut être que col­lec­tif et poli­tique.

La liberté ne peut-elle se concevoir qu’une fois toutes les conditions pour assurer l’égalité entre les humains réalisées ?

Le prin­cipe de liber­té per­met­trait selon moi de ras­sem­bler les inté­rêts d’une majo­ri­té d’individus. La plu­part des injus­tices exis­tantes peuvent en effet être défi­nies comme diverses formes de domi­na­tion. Qu’il s’agisse des inéga­li­tés socio-éco­no­miques, de l’impuissance poli­tique, des dis­cri­mi­na­tions sur base du sexe, de l’appartenance eth­no-cultu­relle, de la confes­sion ou de l’orientation sexuelle, ces diverses formes de domi­na­tion empêchent les indi­vi­dus d’être réel­le­ment libres de défi­nir et de mettre en œuvre leurs concep­tions de la vie bonne et leurs pro­jets de vie. L’égalisation des condi­tions socio-éco­no­miques fait donc par­tie des condi­tions néces­saires à la liber­té effec­tive com­prise en ce sens. Au contraire, la forme sau­vage de capi­ta­lisme dans laquelle nous évo­luons, par l’exploitation et les inéga­li­tés qu’elle engendre et qui la pré­sup­posent, consti­tue donc un obs­tacle mani­feste à la liber­té réelle de tous. Cepen­dant, l’égalisation sociale n’est qu’une condi­tion par­mi d’autres pour garan­tir la liber­té. Celle-ci requiert éga­le­ment l’abolition ou, du moins, la réduc­tion dras­tique des autres formes de domi­na­tion men­tion­nées pré­cé­dem­ment. Plus lar­ge­ment, l’égalité ne devrait être qu’un moyen au ser­vice de la liber­té.

Dans quel sens votre parcours de femme a-t-il éclairé votre dénonciation de l’oppression et de l’aliénation ?

Le fait d’être une femme a ren­for­cé ma volon­té de lut­ter pour une socié­té de liber­té. Les inéga­li­tés, dis­cri­mi­na­tions et oppres­sions affec­tant les femmes consti­tuent en effet des freins par­ti­cu­liè­re­ment forts à la liber­té de ces der­nières. En d’autres termes, les femmes subissent des inéga­li­tés et un trai­te­ment dif­fé­ren­cié qui cir­cons­crivent étroi­te­ment leur capa­ci­té à réa­li­ser libre­ment leur concep­tion du bien. Cer­tains sté­réo­types très en vogue de nos jours font par­tie de ces obs­tacles. Qu’ils soient liés à l’apparence, à la sexua­li­té, à la mater­ni­té, à la prise de parole ou à la capa­ci­té d’empathie, ils consti­tuent des caté­go­ries extrê­me­ment enfer­mantes pour les femmes. Tou­te­fois, le prin­cipe de liber­té est sus­cep­tible de ren­con­trer un écho dans d’autres groupes domi­nés, qui subissent des domi­na­tions dis­tinctes, mais tout aus­si anta­go­niques à la liber­té effec­tive de choi­sir et de mettre en pra­tique ses pro­jets de vie. Dans une pers­pec­tive de type néo-gram­scienne, il s’agit en effet pour la gauche de pen­ser de nou­veaux prin­cipes ras­sem­bleurs et mobi­li­sa­teurs. Pour ce faire, elle doit impé­ra­ti­ve­ment remettre en ques­tion sa ten­dance à l’inertie et à la rigi­di­té intel­lec­tuelles. Mon livre se veut une petite contri­bu­tion, à la fois ico­no­claste et pro­vo­ca­trice, à ce défi pres­sant.

Pour un individualisme de gauche, Éditions JC Lattès, 2013

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