Technosciences : illusion ou horizon ?

Illustration : Marion Sellenet

Les sciences et les tech­niques vont-elles nous conduire à un déve­lop­pe­ment excep­tion­nel de notre huma­ni­té ou à un effon­dre­ment de notre humaine condi­tion ? Réen­chan­te­ment du risque et d’une huma­ni­té aug­men­tée contre idéo­lo­gies de la peur, tech­no­phobes et anthro­po­phobes ?

Face aux sai­sis­sants pro­grès de la « grande conver­gence » entre les nano­tech­no­lo­gies, les bio­tech­no­lo­gies, l’intelligence arti­fi­cielle et les sciences cog­ni­tives (les « NBIC »), c’est, après la nature, l’humain qui est en chan­tier. Et donc une nou­velle défi­ni­tion de l’homme. Ten­tons de poser quelques termes du débat.

Tout d’abord trois constats. Comme l’écrivent Monique Atlan et Roger-Pol Droit, « 1 : l’homme pour­rait être radi­ca­le­ment trans­for­mé par les moyens d’action des tech­no­lo­gies actuelles ; 2 : les débats concer­nant les choix, les enjeux et les limites mobi­lisent des repré­sen­ta­tions diver­gentes de l’humain ; 3 : les phi­lo­sophes modernes ont dans l’ensemble délais­sé ces ques­tions, alors même qu’elles se révèlent cru­ciales »[1].

La défi­ni­tion domi­nante de l’homme a en effet varié au cours du temps : ani­mal ration­nel durant l’Antiquité, « âme étroi­te­ment unie au corps » pour la méta­phy­sique car­té­sienne, puis, au 20e siècle, sujet assu­jet­ti aux struc­tures et enfin vivant défi­ni par ses capa­ci­tés cog­ni­tives aujourd’hui. Loin d’être anec­do­tique, la défi­ni­tion que l’on assigne à l’humain mobi­lise des morales et des concep­tions poli­tiques, de l’esclavagisme au racisme, du tota­li­ta­risme à l’antihumanisme contem­po­rain. Avec des consé­quences extrê­me­ment concrètes : citons, par exemple, le trai­te­ment de l’autisme, le rap­port à l’animal ou la fécon­da­tion pour autrui[2]. Le choix d’un homme amé­lio­ré, le trans­hu­ma­nisme, en regard de l’homme bio­lo­gique, pose­rait immé­dia­te­ment des pro­blé­ma­tiques majeures en termes éthiques et poli­tiques. Com­ment par exemple garan­tir à tous l’accès à cette huma­ni­té aug­men­tée sous peine d’approfondir les inéga­li­tés déjà ver­ti­gi­neuses entre les hommes ? Com­ment défi­nir une digni­té humaine uni­ver­selle « avec l’apparition de tranches tech­no­lo­giques supé­rieures de l’humanité ? » Et « quelle serait la nature du régime poli­tique sus­cep­tible d’assurer la coha­bi­ta­tion inéga­li­taire entre les “aug­men­tés” et la masse ordi­naire ? »[3]

L’AVÈNEMENT DES TECHNOSCIENCES

Plus encore, l’approche des sciences et des tech­niques a subi des méta­mor­phoses tout au long de l’histoire de la pen­sée. Tra­di­tion­nel­le­ment, dans le sillage des œuvres de Pla­ton et d’Aristote, les tech­nos­ciences sont mal consi­dé­rées car elles concernent un savoir pra­tique et la réa­li­té sen­sible, par nature incer­tains et impar­faits. Le tra­vailleur-pro­duc­teur est à peine digne d’être un homme, menant une exis­tence décon­si­dé­rée par son contact per­ma­nent avec la matière. À l’inverse, la forme de vie supé­rieure est la vie contem­pla­tive des véri­tés essen­tielles, immuables et imma­té­rielles. Ici pas de com­pro­mis­sion avec la matière, le temps et l’action[4].

À la Renais­sance, dans le pro­lon­ge­ment de Gali­lée et de Bacon, les lignes bougent et la science, enten­due comme décou­verte des lois de la cau­sa­li­té des phé­no­mènes, per­met une inter­ven­tion dans l’univers, dans la matière, même si la pro­duc­tion et l’action res­tent décon­si­dé­rées. Tout change à la fin du 20e siècle, où la théo­rie et son appli­ca­tion concrète, la tech­nique, sont en constante inter­ac­tion dans une logique prag­ma­tique. Les tech­nos­ciences deviennent dyna­miques, actives et pro­duc­tives. Elles déve­loppent des capa­ci­tés à modi­fier fon­da­men­ta­le­ment la matière et à créer ses objets propres. Muta­tions bio­lo­giques, intel­li­gence arti­fi­cielle, réa­li­té vir­tuelle, cyber­né­tique…

Le sta­tut de la science et de la tech­nique s’est donc pro­fon­dé­ment trans­for­mé. Il ne s’agit plus de contem­pler un ordre har­mo­nieux mais « de maî­tri­ser et de domi­ner la nature », selon la for­mule de Des­cartes, par la décou­verte des lois mathé­ma­tiques qui orga­nisent le réel. Puis par les révo­lu­tions scien­ti­fiques, comme la révo­lu­tion infor­ma­tique et celle de la bio­lo­gie molé­cu­laire qui nous invitent à « habi­ter tech­no­lo­gi­que­ment le monde » comme le note Michel Puech[5]. Pour­tant, comme l’indique Gil­bert Hot­tois, l’ambivalence domine aujourd’hui à l’égard des sciences et des tech­niques. Ambi­va­lence qui tranche avec l’optimisme et l’idée du pro­grès conti­nu issu des Lumières. « L’erreur sim­pli­fi­ca­trice serait de pen­ser que l’humanité est malade de ses outils et de ses moyens ; elle en a au contraire plus besoin que jamais, avec bien­tôt huit mil­liards d’individus sur terre. Ce qui est en cause est plu­tôt l’excès qui carac­té­rise sa logique de déve­lop­pe­ment, ce qui rend l’ambigüité irré­duc­tible » écrit Pas­cal Cha­bot[6].

ENCENSER OU REDOUTER LE TECHNOCAPITALISME ?

Face aux ful­gu­rantes évo­lu­tions des tech­nos­ciences et des pro­fondes trans­for­ma­tions cultu­relles qu’elles entrainent, on peut esquis­ser une confi­gu­ra­tion des points de vue en pré­sence. L’attitude tech­no­phobe d’abord : l’intervention de l’homme dans la nature est por­teuse de périls jusqu’à mena­cer l’existence même de l’humanité à la fois par la dégra­da­tion de la bio­sphère, par les moyens de des­truc­tion mas­sive et la concep­tion d’un humain désor­mais opé­rable et trans­for­mable. Telle est par exemple la concep­tion de Hans Jonas au tra­vers de « l’heuristique de la peur » (c’est la crainte de perdre quelque chose qui en consti­tue sa valeur) et du prin­cipe de pré­cau­tion qui réha­bi­lite la notion de limite face au risque de déna­tu­ra­tion de la nature et de l’homme. L’opinion publique est infan­tile et mani­pu­lable. Face à l’utopie du pro­grès illi­mi­té, seule une forme de gou­ver­ne­ment des sages peut impo­ser une poli­tique de rete­nue, de modé­ra­tion et de pru­dence afin de « sau­ver » l’humanité pour les géné­ra­tions futures. Dans une pers­pec­tive cri­tique, il faut sou­li­gner le fon­da­men­ta­lisme et le mil­lé­na­risme de cette atti­tude qui abso­lu­tise les enjeux éco­lo­giques et aban­donne l’idéal démo­cra­tique.

En revanche, toute l’œuvre de Gil­bert Simon­don illustre une confiance dans les tech­nos­ciences qui se carac­té­risent par leurs aspects uni­ver­sels et éman­ci­pa­teurs. Sa tech­no­phi­lie se veut réso­lu­ment huma­niste. Il veut recon­naître et valo­ri­ser à la fois la tech­nique, la culture et la nature, en s’efforçant de les faire com­mu­ni­quer entre elles. Mais il écrit à la fin des années 1950, comme le rap­pelle Gil­bert Hot­tois, à un moment où l’homme n’est pas encore affec­té dans son essence même par la tech­no­lo­gie. Aujourd’hui, les évo­lu­tions de la science et des tech­niques ont des par­ti­sans d’un opti­misme abso­lu. Ain­si Gérald Bron­ner qui nous pré­dit un ave­nir radieux dans l’espace, sur des exo­pla­nètes « à quelques dizaines d’années-lumière autour de la terre ». En réen­chan­tant le risque, il nous invite à nous consi­dé­rer plus comme des humains que comme des ter­riens[7]. Même logique au tra­vers des modi­fi­ca­tions de notre huma­ni­té même par un orga­nisme cog­ni­tif aug­men­té de par la puis­sance des réseaux, des codes numé­riques et de l’intelligence arti­fi­cielle. Serons-nous demain des robots clair­voyants, débor­dés par nos propres créa­tions et mar­gi­na­li­sant notre huma­ni­té clas­sique au pro­fit d’une huma­ni­té paral­lèle consti­tuée de flux élec­tro­niques intel­li­gents ?[8] Notre mémoire devien­dra-t-elle une clé USB ? Vivrons-nous 150 ans ? Fabri­que­rons-nous nos médi­ca­ments sur une impri­mante 3D ? Devien­drons-nous des êtres mi-bio­lo­giques mi-infor­ma­tiques connec­tés sur le Web ?

Que res­te­ra-t-il alors de notre huma­ni­té ? Est-ce assu­ré que le trans­hu­ma­nisme appor­te­ra le bon­heur uni­ver­sel ? L’homme aug­men­té garan­ti­ra-t-il une élé­va­tion de l’éducation et de la matu­ri­té ? Per­met­tra-t-il un plus juste par­tage des connais­sances et des richesses ?[9] Pen­che­rons-nous vers la « petite pou­cette » de Michel Serres[10] ou vers une socié­té de contrôle, incon­trô­lable et irra­tion­nelle, où règnent la misère spi­ri­tuelle, la consom­ma­tion effré­née, le désir addic­tif, le capi­ta­lisme hyper­in­dus­triel tel que décrit par Ber­nard Stie­gler ?[11]


[1] Monique Atlan et Roger-Pol Droit, Humain, Une enquête phi­lo­so­phique sur ces révo­lu­tions qui changent nos vies, Flam­ma­rion, 2012.

[2] Fran­cis Wolff, Notre huma­ni­té, D’Aristote aux neu­ros­ciences, Fayard, 2010.

[3] Thier­ry Blin, « Le trans­hu­ma­nisme ? Non, mer­ci ! », Marianne, 6 – 12 février 2015.

[4] Gil­bert Hot­tois, De la Renais­sance à la Post­mo­der­ni­té, De Boeck, 2002.

[5] Michel Puech, Homo Sapiens Tech­no­lo­gi­cus, Le Pom­mier, 2008.

[6] Pas­cal Cha­bot, Glo­bal burn-out, Presses Uni­ver­si­taires de France, 2013.

[7] Gérald Bron­ner, La pla­nète des hommes, Réen­chan­ter le risque, PUF, 2014.

[8] Eric Sadin, L’humanité aug­men­tée, L’administration numé­rique du monde, Édi­tions de l’Echappée, 2013.

[9] Gene­viève Ferone, Jean-Didier Vincent, Bien­ve­nue en Trans­hu­ma­nie, Sur l’homme de demain, Gras­set, 2011.

[10] Michel Serres, Petite Pou­cette, Le Pom­mier, 2012.

[11] Ber­nard Stie­gler, Mécréance et dis­cré­dit, V.3 : L’esprit per­du du capi­ta­lisme, Gali­lée, 2006.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code