Un populisme de gauche pour organiser la colère

Sou­vent uti­li­sé pour dis­qua­li­fier tout adver­saire ou toute idée sor­tant du cadre de la pen­sée unique, le popu­lisme, tel que décli­né par Fran­çois Ruf­fin, Jean-Luc Mélen­chon ou Chan­tal Mouffe se mue en un popu­lisme de gauche pro­pice à cap­ter la colère et l’indignation des classes qui ne se sentent plus repré­sen­tées. Ou com­ment trans­for­mer la rage en sub­strat pour radi­ca­li­ser la démo­cra­tie !

Le popu­lisme fait par­tie de l’attirail d’outils ser­vant à dis­cré­di­ter la cause du peuple. Ce concept- écran est en fait un mot-repous­soir qui connaît une for­tune très grande. C’est une injure poli­tique, un terme volon­tai­re­ment confon­du avec « déma­go­gie », voire « pro­tes­ta­tion » ou « extré­misme » et cet usage per­met d’imposer un autre prin­cipe de légi­ti­mi­té poli­tique, celui de l’expertise poli­tique contre celui de la repré­sen­ta­tion poli­tique. Et c’est ain­si que s’opère une dis­qua­li­fi­ca­tion des classes popu­laires qui est éga­le­ment le meilleur héraut du TINA[1] : puisque toute alter­na­tive poli­tique est dis­cré­di­tée et jugée inau­dible, le choix peut uni­que­ment se por­ter sur celui pro­po­sé (sur un pla­teau d’argent) par la doxa[2].

Une des carac­té­ris­tiques de la lit­té­ra­ture consa­crée au popu­lisme est la réti­cence ou la dif­fi­cul­té à don­ner à ce concept un sens pré­cis ? Elle se borne géné­ra­le­ment à en énu­mé­rer des traits per­ti­nents comme l’anti-élitisme, la valo­ri­sa­tion du peuple, le rejet des média­tions, la déma­go­gie…

Le popu­lisme de gauche pose tout d’abord la ques­tion stra­té­gique sui­vante aux forces de gauche : « peuvent-elles, doivent-elles aban­don­ner ce mot de peuple parce qu’il est ambi­gu ? »[3]

POUR UN POPULISME DE GAUCHE ?

Non­obs­tant les diver­gences de vue entre spé­cia­listes, ces der­niers s’accordent géné­ra­le­ment sur deux élé­ments per­met­tant de dis­tin­guer le popu­lisme d’autres modes de faire de la poli­tique (car il s’agit plus d’un style que d’une doc­trine à pro­pre­ment par­ler). Ces deux élé­ments sont l’appel au peuple et un dis­cours contre les élites.

Mais à quelles fins et pour quoi faire ? En guise de réponse, citons ces mots d’ordre de Pode­mos : pour poli­ti­ser la dou­leur, orga­ni­ser la rage, défendre la joie, mobi­li­ser les pas­sions pour construire un nous, pour fédé­rer le peuple, pour refon­der la gauche. Dans un entre­tien à Fakir, Chan­tal Mouffe déve­loppe l’idée d’un « popu­lisme de gauche avec un »nous » qui inclut les immi­grés mais qui pointe comme adver­saires les mul­ti­na­tio­nales, les grandes for­tunes… [Avec comme] tra­vail poli­tique à faire : don­ner à voir l’oligarchie, son mode de vie, ses rému­né­ra­tions gro­tesques, sa puis­sance, ses déci­sions sur nos exis­tences »[4].

Car en l’absence de ce popu­lisme inclu­sif de gauche qui vise­rait à co-construire une intel­li­gence col­lec­tive, le risque est grand de voir le spectre du pas­sé resur­gir, de nou­veaux boucs-émis­saires être éri­gés en vic­times de la vin­dicte popu­laire L’incapacité des social-démo­cra­ties à contrer l’ouragan néo­li­bé­ral et à affron­ter les dif­fé­rentes formes d’insécurisation cultu­relle et sociale est à l’origine des suc­cès de ces droites déma­go­giques, sécu­ri­taires et xéno­phobes.

Long­temps uti­li­sé comme un repous­soir assi­mi­lé à l’extrême droite, tan­tôt syno­nyme de « déma­go­gie » et tan­tôt de « xéno­pho­bie », le popu­lisme com­mence enfin à être reven­di­qué à gauche, notam­ment par Jean-Luc Mélen­chon. C’est en 2014 que ce der­nier opère un vrai tour­nant. Influen­cé par l’expérience espa­gnole du par­ti Pode­mos et par ses ins­pi­ra­teurs que sont la phi­lo­sophe belge Chan­tal Mouffe et son défunt mari l’Argentin Ernes­to Laclau (deux théo­ri­ciens post­marxistes du « popu­lisme de gauche » et de la démo­cra­tie radi­cale). Il a ain­si publié un livre inti­tu­lé L’Ère du peuple. Le can­di­dat à l’élection pré­si­den­tielle n’est pas le seul au sein de la gauche fran­çaise à se récla­mer direc­te­ment du peuple. Le jour­na­liste et réa­li­sa­teur Fran­çois Ruf­fin — désor­mais dépu­té siè­geant dans le groupe France Insou­mise — en est un autre exemple, lui qui fait cam­pagne à Amiens pour les élec­tions légis­la­tives sous l’étiquette « Picar­die debout »…

MOBILISER LES AFFECTS POUR TOUCHER TOUT LE MONDE

Chan­tal Mouffe ajoute au sujet de cette notion : « Quand je parle de popu­lisme de gauche, c’est évi­dem­ment en me réfé­rant à une forme de la poli­tique conçue comme guerre de posi­tions et comme construc­tion d’une volon­té popu­laire à par­tir de chaînes d’équivalences et de mobi­li­sa­tion des pas­sions ».[5]

Jean-Claude Michéa, dis­ciple de Chris­to­pher Lasch et popu­liste de longue date, explique dans Les Mys­tères de la gauche que la tâche consiste à défi­nir « un nou­veau lan­gage com­mun sus­cep­tible d’être com­pris – et accep­té – aus­si bien par des tra­vailleurs sala­riés que par des tra­vailleurs indé­pen­dants, par des sala­riés de la fonc­tion publique que par des sala­riés du sec­teur pri­vé, et par des tra­vailleurs indi­gènes que par des tra­vailleurs immi­grés »

Comme Kevin Bou­caud l’affirme : « Pour ras­sem­bler au-delà de la simple gauche, le popu­lisme entend faire s’opposer le peuple – qui est plus large que le seul pro­lé­ta­riat ou que les « mino­ri­tés » oppri­mées (femmes, étran­gers, homo­sexuels, etc.) – aux élites, cou­pables d’accaparer richesses et pou­voir. Le cli­vage gauche-droite se voit ain­si rem­pla­cé par celui entre le peuple et la caste.»

L’objectif est de faire bas­cu­ler le dégoût abs­ten­tion­niste en goût élec­to­ral et pour ce faire, l’idée est de se battre sur le ter­rain des sym­boles pour ne pas les aban­don­ner à l’adversaire : l’idée est de ne pas aban­don­ner pas aux popu­listes réac­tion­naires le mono­pole de l’émotion et de la lutte contre l’establishment.

Consi­dé­rant, comme Laclau, que la ratio­na­li­té ne suf­fit pas à mettre le peuple en mou­ve­ment, Chan­tal Mouffe cherche à défi­nir les affects mobi­li­sa­teurs qu’elle trouve dans la vieille oppo­si­tion du peuple et de l’élite.

REHABILITER UN PROJET EMANCIPATEUR ET PORTEUR D’ESPOIR

Ceci dit, comme l’indique Pierre Khal­fa : « Mobi­li­ser les affects et dési­gner un adver­saire est certes néces­saire, mais cela ne peut se faire que sur la base d’un pro­jet éman­ci­pa­teur por­teur d’un ima­gi­naire social de trans­for­ma­tion. C’est cet ima­gi­naire qui doit être « à haute teneur affec­tive », pour reprendre ici une expres­sion de Chan­tal Mouffe. Face à l’extrême droite qui pro­meut une poli­tique et un ima­gi­naire du res­sen­ti­ment, [il faut] pro­mou­voir l’espoir d’une socié­té démo­cra­tique, plus juste et plus éga­li­taire »

La réha­bi­li­ta­tion du conflit comme point nodal de la démo­cra­tie implique par consé­quent la construc­tion d’institutions plus démo­cra­tiques et plus éga­li­taires. Dans un sys­tème post-démo­cra­tique où les pro­cé­dures et ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques conti­nuent à exis­ter, tout en ayant per­du leur sens, il s’agirait pour Chan­tal Mouffe, de « refor­mu­ler le pro­jet socia­liste sous forme d’une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie. Le pro­blème dans nos socié­tés, réside moins dans les idéaux pro­fé­rés que dans la façon dont ils ne sont pas mis en pra­tique. Radi­ca­li­ser la démo­cra­tie sup­pose à la fois de trans­for­mer les struc­tures de pou­voir et d’établir une autre hégé­mo­nie que celles que nous vivons. »

Il reste que « pour que le sub­stan­tif « popu­lisme » tra­ves­ti au cours du temps et sous l’enveloppe lexi­cale duquel se cache le bel éty­mon de « peuple », renoue avec sa dimen­sion pro­gres­siste ini­tiale et récu­père petit à petit ses lettres de noblesse, il est impé­rieux de gagner la bataille des mots, et de refu­ser d’abandonner à la droite ou à l’extrême droite le peuple et dans ce cadre le vocable de popu­lisme doit plu­tôt être un mot à assu­mer et à détour­ner, « car si ce n’est pas la gauche qui construit le peuple, il risque de l’être quand même , et contre elle »[6].


[1]Acro­nyme de There Is No Alter­na­tive (au mar­ché), célèbre phrase attri­buée à Mar­ga­ret That­cher.

[2] Pour Pierre Bour­dieu, la doxa est « un point de vue par­ti­cu­lier, le point de vue des domi­nants qui se pré­sente et s’impose comme le point de vue uni­ver­sel » in Pierre Bour­dieu, Rai­sons pra­tiques, Paris, Le Seuil, 1994, p.129

[3] Laurent Jean­pierre, « Quand je parle de popu­lisme, je mets le mot entre guille­mets » in Migrants les nau­fra­gés des popu­lismes, Les Cahiers de l’éducation per­ma­nente, N°49, PAC, 2016, p.96

[4] Fran­çois Ruf­fin, « La démo­cra­tie, c’est du conflit » in Fakir, N°77, Jan­vier 2017, p. 23

[5] Iñi­go Erre­jón et Chan­tal Mouffe, Construire un peuple, pour une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie, Le Cerf, 2017, p.195

[6] Iñi­go Erre­jón et Chan­tal Mouffe, Ibid., p. 147.

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