Utérus à louer

Par Jean Cornil

La déli­cate et dif­fi­cile atti­tude à adop­ter envers les mères por­teuses me semble faire écho à quelques réflexions fon­da­men­tales sur le monde moderne.

La ges­ta­tion pour autrui (GPA) pose la pro­blé­ma­tique des limites. L’humain est par essence un être fini, limi­té dans le temps et l’espace, à l’inverse du divin. Les phi­lo­sophes de l’Antiquité oppo­saient la pru­dence à la déme­sure consi­dé­rée comme le défaut majeur de l’homme, cou­pable de vou­loir pendre la place des dieux. Ne verse-t-on pas dans cette déme­sure en outre­pas­sant les fron­tières bio­lo­giques de l’humain ? Allons-nous recon­fi­gu­rer notre iden­ti­té, comme une forme de rédemp­tion par les tech­nos­ciences, afin de ren­con­trer notre désir d’immortalité ?

La ques­tion cen­trale des limites, notam­ment à l’heure de l’exploitation tra­gique des éco­sys­tèmes, me paraît au cœur de la ques­tion de la ges­ta­tion pour autrui. Elle inter­roge le sta­tut de l’humain, en regard de l’animalité, du végé­tal et du miné­ral. Elle ques­tionne la défi­ni­tion même de l’homme et de la femme.

Ne s’avance-t-on pas vers une nou­velle espèce d’Homo par la dis­pa­ri­tion de la norme éthique ? Vers une femme-machine, une cyber­wo­man, pro­to­type du cyber­nan­thrope, rêvé dans les labo­ra­toires de la Sili­con Val­ley et dans les esprits futu­ristes des magi­ciens de l’humanité de l’avenir ? La trans­gres­sion ne tra­hi­ra-t-elle pas les pro­messes de l’émancipation ?

Déna­tu­ra­li­ser pour défa­ta­li­ser explique-t-on dans cer­taines sciences sociales ? Mais est-ce si sûr que le pacte faus­tien ou le Pro­mé­thée tota­le­ment libé­ré de ses chaînes natu­relles pro­dui­ra une huma­ni­té meilleure, plus heu­reuse, plus digne et plus soli­daire ?

Un autre aspect d’interrogation sur les mères por­teuses me paraît rési­der dans la logique crois­sante de la mar­chan­di­sa­tion du monde, dont la mer­can­ti­li­sa­tion du corps. La mise sur le mar­ché du corps fémi­nin, qui est déjà bien réelle dans nombre de domaines, de la pros­ti­tu­tion à la publi­ci­té, au tra­vers de la loca­tion de l’utérus, ampli­fie encore ce mou­ve­ment ascen­dant du capi­ta­lisme contem­po­rain qui trans­forme toute valeur d’usage en valeur d’échange selon la for­mule de Marx.

La fonc­tion éco­no­mique de la GPA, mar­ché lucra­tif dont les moti­va­tions finan­cières peuvent être diverses comme le sou­ci de sor­tir les femmes indiennes de la pau­vre­té, est une réa­li­té puisque cer­taines publi­ca­tions chiffrent cette pra­tique entre 15.000 et 100.000 dol­lars. Il s’agit le plus sou­vent d’un acte inté­res­sé et non d’une soli­da­ri­té fémi­niste ou huma­niste. La mise sur le mar­ché des corps n’est pas neutre axio­lo­gi­que­ment. Il modi­fie, comme l’exprime Jean-Pierre Dupuy, la nature même du bien échan­gé.

La loca­tion tem­po­raire d’un uté­rus appa­raît à la fois comme une pra­tique ultra­li­bé­rale, rien ne doit échap­per au libre mar­ché mû par le seul inté­rêt indi­vi­duel, et comme une pra­tique réac­tion­naire, confi­nant la femme dans un rôle de géni­trice. Son uté­rus est alors pen­sé comme un vase sacré comme le pro­fessent les visions les plus obs­cu­ran­tistes de l’humanité.

Il faut ajou­ter à ces consi­dé­ra­tions les dif­fi­cul­tés juri­diques, mani­fes­te­ment bien réelles dans nombre de situa­tions qui peuvent deve­nir inex­tri­cables. Quid des conflits de droit, quid si les parents com­man­di­taires changent d’avis, quid si la mère por­teuse change d’avis, quid si un conflit naît entre eux, s’il y a des jumeaux, quel est le droit paren­tal de la mère por­teuse ?

Aux aspects juri­diques, il me semble néces­saire d’adjoindre l’angle le plus essen­tiel quant à la méfiance envers la pra­tique de la ges­ta­tion pour autrui : l’intérêt de l’enfant. Je serai pru­dent sur cette com­po­sante fon­da­men­tale de la pro­blé­ma­tique, étant tota­le­ment pro­fane en matière de déve­lop­pe­ment de la per­son­na­li­té de l’enfant. Mais le simple bon sens com­mande de s’interroger sur la construc­tion d’une iden­ti­té issue d’une pra­tique qui peut engen­drer de réelles souf­frances psy­chiques, un sen­ti­ment d’abandon ou des troubles nés de la per­cep­tion d’être un objet issu d’une tran­sac­tion finan­cière.

La com­bi­nai­son de ces dif­fé­rents prin­cipes et argu­ments quant à la défi­ni­tion de l’humanité, à l’exploitation éco­no­mique, aux contra­dic­tions juri­diques et aux souf­frances psy­cho­lo­giques, m’engage dès lors sur un che­min de vigi­lance, de cir­cons­pec­tion et de mesure face à un ques­tion­ne­ment qui est au cœur de la condi­tion humaine.

Notons tou­te­fois la récente déci­sion du par­le­ment por­tu­gais qui a déci­dé d’autoriser la GPA à condi­tion qu’elle soit gra­tuite et qui recon­nait de ce fait la pos­si­bi­li­té d’un geste altruiste per­met­tant à cer­tains couples d’avoir un enfant.