Vers un monde sans emploi

Début 2016, le World Eco­no­mic Forum, qui se réunit annuel­le­ment à Davos, a publié le rap­port « The Future of Jobs ». Ques­tion : à l’horizon 2020, quel impact sur l’emploi, auront les tech­no­lo­gies de la qua­trième révo­lu­tion indus­trielle, comme la géné­tique, l’intelligence arti­fi­cielle, les nano­tech­no­lo­gies, l’impression 3D ou les bio­tech ? Réponse : des mil­lions d’emplois seront per­dus. Ou plus exac­te­ment, cette révo­lu­tion détrui­ra de manière durable plus d’emplois qu’elle ne pour­ra en créer.

Or jusqu’ici, les nou­veau­tés tech­niques, y com­pris celles qui ont révo­lu­tion­né l’ensemble de la vie des entre­prises et des foyers comme l’électricité, l’automobile ou le télé­phone, détrui­saient certes de nom­breux emplois dans un pre­mier temps, mais en géné­raient assez rapi­de­ment un nombre supé­rieur. Dans son livre The rise of Robots, Tech­no­lo­gy and the Threat of a Jobless Future, le futu­ro­logue amé­ri­cain Mar­tin Ford, for­mule une hypo­thèse : la baisse du nombre d’emplois est due à un chan­ge­ment struc­tu­rel : la machine est en voie de pou­voir rem­pla­cer qua­si tous les emplois[1].

LA CRISE DE 2008 A ACCÉLÉRÉ L’AUTOMATISATION

En 1998, l’ensemble du sec­teur pri­vé avait uti­li­sé aux États-Unis 194 mil­liards d’heures de tra­vail. 15 ans plus tard en 2013, le chiffre d’affaires avait pro­gres­sé de 47 % sans uti­li­ser une heure de tra­vail en plus. Dans le domaine indus­triel, le phé­no­mène est encore plus net : depuis les années 80, la pro­duc­tion indus­trielle amé­ri­caine a dou­blé (mal­gré les délo­ca­li­sa­tions), mais le nombre d’ouvriers a bais­sé d’un tiers.

Après la crise de 2008, il a fal­lu plus de temps que jamais pour recons­ti­tuer le stock d’emplois : six ans et demi. De sur­croît, nombre d’emplois à durée indé­ter­mi­née ont été rem­pla­cés par des emplois moins qua­li­fiés, à temps par­tiel ou tem­po­raires.

Pen­dant la crise, les entre­prises ont licen­cié un grand nombre de tra­vailleurs, mais elles ne les ont pas tous réen­ga­gés quand les affaires ont repris parce qu’elles pou­vaient fonc­tion­ner sans eux grâce à des pro­ces­sus d’automatisation. L’ordinateur et les robots sont venus bou­le­ver­ser tous les sec­teurs d’activité, dans l’agriculture, dans l’industrie et dans les ser­vices.

L’automatisation menace par exemple des mil­lions d’emplois dans les chaînes de fast food. Des robots sont capables de pro­duire et de ser­vir des bur­gers sans per­son­nel. Le sys­tème est déjà en place dans la chaîne de res­tau­rants de sushis Kura.

La vente en ligne per­met une auto­ma­ti­sa­tion impos­sible dans les cir­cuits tra­di­tion­nels de vente. Ama­zon ins­talle des robots Kiva dans ses entre­pôts dans le but d’économiser 40 % de ses frais de per­son­nel.

Les dis­tri­bu­teurs auto­ma­tiques sont en pleine expan­sion. Ils per­mettent de vendre n’importe quel pro­duit 24 heures sur 24. Ils néces­sitent moins de sur­face com­mer­ciale et un per­son­nel hyper réduit. Ils pro­tègent aus­si l’entreprise contre le vol par les clients et le per­son­nel. Ain­si, les vidéo­clubs Block­bus­ter néces­si­taient 7 emplois temps plein par maga­sin. Avec le même per­son­nel, la socié­té Red­box gère 189 dis­tri­bu­teurs auto­ma­tiques.

D’autre part, le consom­ma­teur sera de plus en plus invi­té à faire le tra­vail lui-même avec son smart­phone : com­man­der, scan­ner, payer. Le géant de la dis­tri­bu­tion Wall­mart envi­sage des maga­sins où les caisses auront entiè­re­ment dis­pa­ru tan­dis que le réas­sort des rayons sera assu­ré de nuit par des robots. Toutes les ques­tions sur les pro­duits et ser­vices pour­ront de même être posées via les appli­ca­tions des smart­phones.

LES TRAVAILLEURS QUALIFIÉS DANS LA LIGNE DE MIRE

L’idée reçue la plus répan­due c’est que les robots vont rem­pla­cer les tra­vailleurs les moins for­més affec­tés à des tâches de rou­tine, lais­sant davan­tage d’espace pour des emplois de qua­li­té exi­geant plus de qua­li­fi­ca­tions. Ford démonte cette idée point par point. Le robot accom­plit non seule­ment les tâches de rou­tine, mais aus­si toutes les tâches qui peuvent être anti­ci­pées. En gros, toutes celles que font jour après jour l’immense majo­ri­té des tra­vailleurs y com­pris les cols blancs et la plus grande par­tie des cadres inter­mé­diaires. L’automatisation ne concerne plus seule­ment la pro­duc­tion indus­trielle, mais une masse de tâches admi­nis­tra­tives comme le recru­te­ment, la pla­ni­fi­ca­tion, l’organisation, l’évaluation. Et ce sont les tra­vailleurs eux-mêmes qui four­nissent aux ordi­na­teurs les don­nées qui per­met­tront d’automatiser leur tra­vail et donc de les rem­pla­cer.

Deux sec­teurs à très haut taux d’emploi et à qua­li­fi­ca­tions éle­vées sont en passe d’être bou­le­ver­sés mas­si­ve­ment : l’enseignement supé­rieur et la san­té. Aux États-Unis, le coût des études uni­ver­si­taires a aug­men­té de 538 % entre 1985 et 2013 alors que l’index n’a pro­gres­sé que de 121 %. Avec pour consé­quence que les étu­diants s’endettent pour la vie sans garan­tie que leurs études leur garan­ti­ront une car­rière pro­fes­sion­nelle suf­fi­sam­ment ren­table pour rem­bour­ser leurs emprunts. Le mon­tant de ces dettes s’élevait à 68 mil­liards de dol­lars en 2015. Ce pro­blème natio­nal s’est d’ailleurs impo­sé dans la der­nière cam­pagne pré­si­den­tielle[2]. Il est d’autant plus grave qu’au fur et à mesure que gran­dit le nombre de diplô­més, la cer­ti­tude d’obtenir un job qua­li­fié dimi­nue. Si les cadres inter­mé­diaires peuvent être rem­pla­cés par des algo­rithmes, il ne reste de postes dis­po­nibles qu’au som­met de la pyra­mide. Par défi­ni­tion peu nom­breux. De longues et bonnes études ne sont plus une assu­rance d’emploi. Quant aux uni­ver­si­tés elles-mêmes, elles intro­duisent mas­si­ve­ment l’automatisation pour dimi­nuer leurs coûts : sys­tèmes d’évaluation, MOOC (Mas­sive open online coursec’est-à-dire cours en ligne), sys­tèmes col­la­bo­ra­tifs… avec comme effet, là aus­si, de réduire le per­son­nel néces­saire pour enca­drer des mil­lions d’étudiants.

Le sec­teur san­té a, lui, tri­plé depuis 1960 et rien ne semble devoir arrê­ter cette pro­gres­sion. Avec des cen­taines de mil­liers d’articles publiés chaque année par les jour­naux spé­cia­li­sés, avec les don­nées de mil­lions de patients, la san­té est un sec­teur « big data » par défi­ni­tion. L’informatique y est déjà omni­pré­sente, mais les robots débarquent. 98.000 Amé­ri­cains meurent chaque année suite à une erreur de diag­nos­tic et plus d’un mil­lion et demi n’ont pas reçu la bonne médi­ca­tion. Capables de tenir compte de toute la lit­té­ra­ture scien­ti­fique et des résul­tats cli­niques col­lec­tés à grande échelle, les robots vont jouer un rôle majeur dans les diag­nos­tics de même qu’ils pra­ti­que­ront une mul­ti­tude d’opérations chi­rur­gi­cales avec une pré­ci­sion inéga­lée.

LE REVENU INCONDITIONNEL ET UNIVERSEL

Les gains de pro­duc­ti­vi­té de la robo­tique laissent ima­gi­ner un monde dans lequel le tra­vail sera en voie de dimi­nu­tion constante tan­dis que l’inégalité entre les plus riches et le reste de la popu­la­tion aug­men­te­ra et que l’ascenseur social res­te­ra en panne.

Pour Ford le reve­nu uni­ver­sel incon­di­tion­nel est une des solu­tions pos­sibles à cette « dis­pa­ri­tion » de l’emploi. Dans une socié­té où l’offre d’emploi sera struc­tu­rel­le­ment très infé­rieure à la demande, ce dis­po­si­tif pour­rait assu­rer un reve­nu à cha­cun en même temps qu’il résou­drait le fait que de plus en plus de tra­vailleurs ne rem­pli­ront plus cor­rec­te­ment les condi­tions posées pour béné­fi­cier des assu­rances sociales (mala­die, chô­mage, retraite) parce qu’ils auront cumu­lé des emplois tem­po­raires, des temps par­tiels et des sta­tuts pré­caires. Pour les entre­prises aus­si, si les reve­nus du tra­vail n’arrivent plus à sou­te­nir la consom­ma­tion, le reve­nu uni­ver­sel sera déci­sif car il revient à sub­ven­tion­ner les consom­ma­teurs. Or, sans eux, l’économie s’arrête. Enfin, d’un point de vue libé­ral, même si le mon­tant glo­bal d’un reve­nu incon­di­tion­nel sera très supé­rieur à celui des dis­po­si­tifs actuels de la sécu­ri­té sociale, sa ges­tion aura l’avantage de coû­ter moins cher et d’exiger moins de fonc­tion­naires. Cette nou­velle forme de sécu­ri­té sociale, orien­tée mar­ché, très contes­tée par les syn­di­cats, n’a pas par hasard été pro­po­sée par Hayek dans les années 70[3].

L’argument que le reve­nu uni­ver­sel encou­ra­ge­rait les gens à ne plus tra­vailler peut être ren­con­tré parce que d’une part, si les employeurs ne trouvent plus de tra­vailleurs dans cer­tains sec­teurs, le salaire aura ten­dance à aug­men­ter et devien­dra un inci­tant cor­rec­teur. D’autre part, il y aura un inté­rêt mutuel employeurs/employés à uti­li­ser les temps par­tiels et les contrats tem­po­raires Enfin, une poli­tique fis­cale adap­tée devrait per­mettre qu’il y ait tou­jours un réel inté­rêt à tra­vailler. Autre­ment dit, il fau­dra bais­ser sub­stan­tiel­le­ment la fis­ca­li­té des bas et moyens reve­nus.

Ce qui amène à devoir ima­gi­ner la fis­ca­li­té sus­cep­tible de payer ce reve­nu incon­di­tion­nel. Le bon sens serait d’augmenter les impôts des entre­prises, mais la ten­dance actuelle est au contraire de les bais­ser pour aug­men­ter leur com­pé­ti­ti­vi­té et parce qu’elles peuvent mettre les États en concur­rence. Or un nombre sans cesse plus réduit de tra­vailleurs ne pour­ra pas sup­por­ter une telle charge. La ques­tion du « tax shift » va donc se poser dans des pro­por­tions très impor­tantes : taxe car­bone par exemple, mais sur­tout TVA. Bien modu­lée, une aug­men­ta­tion de la TVA per­met­trait d’augmenter les recettes glo­bales tout en main­te­nant un effet redis­tri­bu­tif, les pro­duits de grande consom­ma­tion étant moins taxés que les pro­duits haut de gamme et de luxe. Le livre de Mar­tin Ford est paru avant la cam­pagne pré­si­den­tielle amé­ri­caine. Bien que conscient des dif­fi­cul­tés poli­tiques d’un tel pro­gramme, il ne pou­vait pas ima­gi­ner à quel point, le 8 novembre, les Amé­ri­cains choi­si­raient une autre voie.


[1]Mar­tin Ford, The Rise of Robots, tech­no­lo­gy and the Threat of a Jobless Future, New York, Basic Books, 2015 et Till Alexan­der Leo­pold, Ves­se­li­na Rat­che­va & Saa­dia Zahi­di , The future of Jobs, Gene­va, World eco­no­mic Forum, 2016

[2]Cf. par exemple : Claire Leven­son, « Hil­la­ry Clin­ton reprend l’idée de Ber­nie San­ders : les études gra­tuites » in Slate

[3]Frie­drich August Hayek, Droit, légis­la­tion et liber­té, Paris, PUF (Qua­drige), 2007

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