ETIENNE
Suite à une perte d'emploi, Étienne devient agriculteur à 54 ans. Après une carrière d'employé, il dirige donc depuis trois ans une exploitation de taille moyenne spécialisée dans l'élevage « raisonné » de vaches Blanc bleu dans la région de Couvin. Agnès, son épouse, est assistante maternelle, et l'aide comme elle peut dans ses tâches agricoles. Depuis ce choix, Étienne est heureux dans un métier qui le laisse au contact de la nature et des animaux même si les difficultés économiques le tracassent et si les conditions de travail ne sont pas toujours faciles. Histoire de voir quels sont les conditions de vie des paysans aujourd'hui en Belgique et les choix auxquels les agriculteurs doivent faire face.

Propos recueillis par Aurélien Berthier et Véronique Vincent

C'est ma ferme, le matin, on voit la brume. Par rapport à quand j'étais employé, c'est le rêve. Plus de patrons. Pas d'horaires imposés, je m'organise comme je veux. C'est varié : je fais mon bois, mes clôtures, mes haies, mon jardin, mon élevage, je me sens autonome. Je vis au contact de la nature et des animaux. Je trouve que j'ai de la chance même si c'est parfois difficile et contraignant. Il y a les normes environnementales, les contraintes administratives. Je travaille sept jours sur sept et 60 heures / semaine même si j'arrive quand même à me dégager des moments de repos. Et je retire un salaire, déductions faites, d'environ 650 euros par mois. S'ils suppriment les aides européennes, je mets la clef sous le paillasson. Heureusement, ma femme travaille aussi. Elle m'aide et moi je l'aide aussi avec les enfants qu'elle garde. En fait, la chance que j'ai, c'est que je n'ai pas d'emprunt. Pour l'agriculteur qui commence à zéro, c'est pas possible vu le poids des investissements à faire.


C'était la sortie des bêtes après l'hiver. Elles ressortent après cinq ou six mois à rester enfermées. C'est la première fois qu'elles revoient l'extérieur. Elles font les folles ! Elles dansent, elles courent dans tous les sens. C'est très gai à voir. C'est un soulagement pour elles. J'ai plus d'une centaine de bêtes, je fais du Blanc bleu. C'est une bête à viande, pas pour le lait. Ce sont des vaches très musclées, pour produire de la viande uniquement. C'est une race qui est « assistée », qui demande beaucoup de soin et qui occasionne beaucoup de frais.


Je veux qu'on ait des bêtes qui puissent vivre et qui soient élevées dans l'herbe. Aujourd'hui, il y a combien d'élevages avec des bêtes qui ne sortent même plus ? Même en Blanc bleu, c'est de l'élevage intensif. Idem dans beaucoup de fermes laitières en Wallonie, les bêtes ne sortent quasiment plus. Elles ont peut- être un hectare de prairie, elles sont soignées du 1er janvier au 31 décembre, sont nourries avec du maïs et de l'herbe sous forme d'ensilage [un fourrage industriel]. Moi, ma nourriture provient de ma ferme, de l'herbe à la bonne saison et l'hiver du foin sec ou préfané.


C'est une race qui demande beaucoup de maintenance. L'insémination coûte. La naissance du veau par césarienne aussi. Les bêtes sont plus fragiles et nécessitent des soins, il y a aussi des problèmes de fertilité. Ma belle-mère, avec qui nous sommes associés, tient à ce qu'on continue sur cette race-là. Mais nous aimerions aller vers une bête plus rustique, comme les Limousines ou des Blondes d'Aquitaine, moins viandeuses, mais dont l'élevage est plus facile. Avec des mères plus maternelles et des naissances naturelles à 90 %. Et moins de frais en nourriture, un bon foin leur suffit alors que le Blanc bleu nécessite un apport en plus, des compléments, des minéraux, des vitamines, on doit même faire appel à un nutritionniste ! Une Blanc bleu se vend plus cher mais son élevage coûte cher.


Le prix de la viande n'a pas augmenté en proportion des frais de production qu'elle a générés. C'est notamment parce que la grande distribution tient les choses. Il y a beaucoup de monopoles. Ils veulent une marchandise formatée et fixent leur prix. Pour le lait c'est pareil. Tous les intermédiaires, l'industrie, la grande distribution ont une marge raisonnable, mais pas nous. Des laitiers allaient bosser il y a deux ans en sachant qu'ils allaient perdre de l'argent... Par amour du métier ou je sais pas quoi… J'en suis pas là, mais j'en suis pas loin. On se donne encore deux ans pour que ça rapporte. Pour avoir un salaire décent. [Et passer par des circuits courts ?] Ça m'intéresse ce type de distribution de produit. Si j'avais encore 30 ans, je foncerais ! Mais ça demande du temps, des investissements. Il faut rentrer dans la filière, suivre un cahier de charges contraignant, suivre des conditions sur le bien-être animal, l'alimentation, etc. Et il faudrait aller plutôt dans une filière bio… On y viendra peut-être mais pas tout de suite.


Le bio, ça changerait tout dans notre manière de travailler. La transition déjà, il faut cinq ans. Ça veut dire changer son cheptel. Je serais plus jeune, je passerais au bio, mais à 57 ans... J'ai un ami qui est passé au bio. Pendant deux ans, ça a été difficile et il s'en est sorti que grâce aux primes. Après une assez longue période d'adaptation, il s'en sort et s'est tourné vers l'élevage des Limousines. Dans la région, de tels changements ne sont pas encore très habituels.


Mes deux taureaux se bagarrent pour déterminer qui sera le chef. Ce sont mes deux reproducteurs, ce sont les papas ! Il y a des élevages Blanc bleu qui travaillent les embryons, la génétique. Nous, on ne fait pas beaucoup d'insémination [artificelle], on reste encore plus ou moins traditionnel… Ce qui m'intéresse c'est d'avoir un veau de bonne conformation sans chercher forcément le top du top. Bien sur ses pattes, assez viandeux, bref, le culard !


La naissance d'un veau, juste après une césarienne. Pour moi, un des plus beaux moments dans le boulot, c'est quand la mère lèche son veau. Ça veut dire qu'elle l'accepte. Car parfois, elle n'en veut pas, elle le repousse. Ça veut dire que le veau sera allaité, qu'elle va s'en occuper. Toutes les naissances se font par césarienne. C'est la race Blanc bleu qui veut ça.


Les premiers veaux de l'année. J'ai eu douze veaux de belle « conformation », bien viandeux. C'est ce qu'on recherche. Les veaux sont attachés là, les mères de l'autre côté. Deux fois par jour, je les détache ils vont téter. Mais un veau de un jour à six mois ne peut plus être lié, attaché, « entravé ». Ce sont les nouvelles lois, pour des questions de bien-être animal. On va aller vers plus aucune bête attachée. Prévoir des logettes pour chaque vache et son veau, ça prend beaucoup de place et suppose des investissements et des infrastructures que je n'ai pas.


Il y a 30 ans, on pouvait avoir des petites fermes et vivre très bien. On va peut-être y revenir mais je n'y crois pas trop. On est loin des fermes à taille humaine quand on voit l’industrie, les fermes des 1000 vaches… [Les traités internationaux comme le CETA ou le TAFTA, c'est une menace à ce niveau-là ?] Ça, c'est pas bon pour nous. Les Argentins ou les Brésiliens produisent de la viande pas chère. Là-bas, ils n'ont pas les contraintes de bien-être animal qu'on a ici, pas la même alimentation, pas d'Agence pour la Sécurité Alimentaire AFSCA. Aux États-Unis, c'est du bétail engraissé avec apport d'hormones, des centaines de milliers de bêtes en plein soleil... et ils inondent les marchés européens.


C'est mon meilleur compagnon. Les Français appellent ça un « valet de ferme ». C'est mon Schäffer. Ça m'aide énormément dans le travail. C'est un petit tracteur articulé avec une fourche à l'avant ou un bac. Ça m'aide à nettoyer, à soigner, à transporter un truc lourd, prendre des gros ballots de foin, aller aux clôtures, charger le fumier, etc. On faisait sans avant mais je pourrais plus m'en passer même si c'est un investissement. [Ça coûte cher le matériel ?] Oui, je prends tout d'occase. Ou alors je vais faire faire par sous-traitant quand j'ai pas les machines pour. Par exemple pour faire des ballots ou faucher.


Un des champs où vont brouter mes bêtes. On voit le village au fond. Ce qui est dommage, c'est qu'il y a quatre ou cinq éoliennes qui gâchent un peu le paysage. Ça dénature un peu la beauté du site. Bon, c'est une énergie propre qui est nécessaire, on le sait bien, mais ça dénature visuellement, c'est dommage.


Sur mon tracteur. Je suis avec mon chien, ce sont des bons moments dans la nature. Là, je partais au champ pour raser, faire les taupinières, herser. Après l'hiver, on passe dans tous les champs pour l'égaliser, aplanir. Je peux prendre le temps de bavarder avec les gens que je croise. On se retrouve dans des coins paradisiaques.


Les dégâts des sangliers. C'est une prairie qui a été rénovée, c'est-à-dire que l'herbe était en train d'être changée. La terre était retournée. Pour les sangliers, un coup de groin et les vers sont à disposition... Du coup, ils se sont amusés dedans et l'ont dévasté. Le fermier avait fait douze hectares, et tout son travail est anéanti et la perte est importante. D'habitude, une médiation est organisée avec les chasseurs et des indemnités sont versées. Mais là, les dégâts sont tels que la justice devra trancher.


Un autre champ dévasté par les sangliers. La chasse est devenue un business. Certains chasseurs n'hésitent pas à faire prospérer leur gibier, à soigner les sangliers dans les bois, à les nourrir, ou à en faire venir de Pologne ou d'ailleurs. Résultat : la population de sangliers a doublé si pas triplé et ils sortent des bois et dévastent les prés. Ça prolifère. Jusque dans les villes d'ailleurs. Il faudrait installer des clôtures électriques pour les empêcher d'aller sur les terres agricoles ou les autoroutes. Les sociétés de chasse sont très puissantes, quasi inattaquables. Il y a plein de notables qui tiennent à leur loisir et qui ont du pognon.


Encore une césarienne. C'est Pâquerette, née le jour de Pâques. Avec notre vétérinaire, il a 82 ans ! Il vient pour mettre bas une de nos vaches. C'est un vétérinaire à l'ancienne, encore respectueux du rythme des vaches. Maintenant, dans la plupart des fermes, on programme les césariennes.


C'est le veau qui vient de naître. Une heure après ça, il était debout. Beaucoup de vétérinaires ne veulent plus se déplacer la nuit pour le vêlage [les naissances]. Ils travaillent de moins en moins le week-end. Avec ce vétérinaire-là, on se connait bien. On en fait 50 par an. Je lui sonne et il dit toujours « j'arrive » même en pleine nuit ! C'est un collaborateur précieux.


C'est un exemple de l'avenir de l'agriculture ! [rires]. C'est une carte que j'envoie pour avoir les primes de la PAC. Tout ce qui est entouré en jaune fait partie de ma ferme. En rouge, au milieu de mes terrains, c'était à vendre. J'ai fait une offre mais je n'ai pas su l'acheter, car les prix ont atteint plus de 20.000 € de l'hectare… Alors que ça ne les valait absolument pas ! Le gars a le pognon et donc il l'achète. Il n'y a plus de terres pour les agriculteurs, ça va aux financiers qui les achètent et font tout faire faire par entreprises.


Les financiers se mettent à cultiver des prairies qui ne l'avaient jamais été. Il y avait pourtant bien une raison à ça, les vieux savaient bien pourquoi ! Acheter à prix fort, cultiver, je vois pas comment ils rendent ça rentable. Des placements ou ils se prennent pour des « gentleman farmers », des fermiers en costume cravate qui font tout faire faire. En tout cas, ça coupe les pieds à un jeune agriculteur.


Vendre ses terres à prix fort, Il faut dire que c'est tentant. Avant, en fin de carrière, le petit fermier remettait ses hectares à un autre ou à ses enfants. Avant, ça se transmettait de père en fils mais il y a de moins en moins de repreneurs, le nombre d'agriculteurs ne fait que diminuer. S'ils n'ont pas de repreneur ou d'enfants, et vu les prix des terres agricoles, s’ils peuvent faire une bonne vente, ils vont le faire. [Quelle solution ? Interdire les spéculations sur les terres agricoles ? ] Ou bien on parle aussi des groupements d'achat. Ce sont des coopératives qui rachètent les terres et les mettent à disposition de fermiers pour favoriser l'accès aux terrains aux jeunes agriculteurs, pour justement ne pas revendre un patrimoine fermier à des financiers.