TECHNOSCIENCES : ILLUSION OU HORIZON ?

 

Par Jean Cornil

Les sciences et les techniques vont-elles nous conduire à un développement exceptionnel de notre humanité ou à un effondrement de notre humaine condition ? Réenchantement du risque et d’une humanité augmentée contre idéologies de la peur, technophobes et anthropophobes ?

 

 

Face aux saisissants progrès de la « grande convergence » entre les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les sciences cognitives (les « NBIC »), c’est, après la nature, l’humain qui est en chantier. Et donc une nouvelle définition de l’homme. Tentons de poser quelques termes du débat.

Tout d’abord trois constats. Comme l’écrivent Monique Atlan et Roger-Pol Droit, « 1 : l’homme pourrait être radicalement transformé par les moyens d’action des technologies actuelles ; 2 : les débats concernant les choix, les enjeux et les limites mobilisent des représentations divergentes de l’humain ; 3 : les philosophes modernes ont dans l’ensemble délaissé ces questions, alors même qu’elles se révèlent cruciales »[1].

La définition dominante de l’homme a en effet varié au cours du temps : animal rationnel durant l’Antiquité, « âme étroitement unie au corps » pour la métaphysique cartésienne, puis, au 20e siècle, sujet assujetti aux structures et enfin vivant défini par ses capacités cognitives aujourd’hui. Loin d’être anecdotique, la définition que l’on assigne à l’humain mobilise des morales et des conceptions politiques, de l’esclavagisme au racisme, du totalitarisme à l’antihumanisme contemporain. Avec des conséquences extrêmement concrètes : citons, par exemple, le traitement de l’autisme, le rapport à l’animal ou la fécondation pour autrui[2]. Le choix d’un homme amélioré, le transhumanisme, en regard de l’homme biologique, poserait immédiatement des problématiques majeures en termes éthiques et politiques. Comment par exemple garantir à tous l’accès à cette humanité augmentée sous peine d’approfondir les inégalités déjà vertigineuses entre les hommes ? Comment définir une dignité humaine universelle « avec l’apparition de tranches technologiques supérieures de l’humanité ? » Et « quelle serait la nature du régime politique susceptible d’assurer la cohabitation inégalitaire entre les “augmentés” et la masse ordinaire ? »[3]

L’AVENEMENT DES TECHNOSCIENCES

Plus encore, l’approche des sciences et des techniques a subi des métamorphoses tout au long de l’histoire de la pensée. Traditionnellement, dans le sillage des œuvres de Platon et d’Aristote, les technosciences sont mal considérées car elles concernent un savoir pratique et la réalité sensible, par nature incertains et imparfaits. Le travailleur-producteur est à peine digne d’être un homme, menant une existence déconsidérée par son contact permanent avec la matière. À l’inverse, la forme de vie supérieure est la vie contemplative des vérités essentielles, immuables et immatérielles. Ici pas de compromission avec la matière, le temps et l’action[4].

À la Renaissance, dans le prolongement de Galilée et de Bacon, les lignes bougent et la science, entendue comme découverte des lois de la causalité des phénomènes, permet une intervention dans l’univers, dans la matière, même si la production et l’action restent déconsidérées. Tout change à la fin du 20e siècle, où la théorie et son application concrète, la technique, sont en constante interaction dans une logique pragmatique. Les technosciences deviennent dynamiques, actives et productives. Elles développent des capacités à modifier fondamentalement la matière et à créer ses objets propres. Mutations biologiques, intelligence artificielle, réalité virtuelle, cybernétique…

Le statut de la science et de la technique s’est donc profondément transformé. Il ne s’agit plus de contempler un ordre harmonieux mais « de maîtriser et de dominer la nature », selon la formule de Descartes, par la découverte des lois mathématiques qui organisent le réel. Puis par les révolutions scientifiques, comme la révolution informatique et celle de la biologie moléculaire qui nous invitent à « habiter technologiquement le monde » comme le note Michel Puech[5]. Pourtant, comme l’indique Gilbert Hottois, l’ambivalence domine aujourd’hui à l’égard des sciences et des techniques. Ambivalence qui tranche avec l’optimisme et l’idée du progrès continu issu des Lumières. « L’erreur simplificatrice serait de penser que l’humanité est malade de ses outils et de ses moyens ; elle en a au contraire plus besoin que jamais, avec bientôt huit milliards d’individus sur terre. Ce qui est en cause est plutôt l’excès qui caractérise sa logique de développement, ce qui rend l’ambigüité irréductible » écrit Pascal Chabot[6].

ENCENSER OU REDOUTER LE TECHNOCAPITALISME ?

Face aux fulgurantes évolutions des technosciences et des profondes transformations culturelles qu’elles entrainent, on peut esquisser une configuration des points de vue en présence. L’attitude technophobe d’abord : l’intervention de l’homme dans la nature est porteuse de périls jusqu’à menacer l’existence même de l’humanité à la fois par la dégradation de la biosphère, par les moyens de destruction massive et la conception d’un humain désormais opérable et transformable. Telle est par exemple la conception de Hans Jonas au travers de « l’heuristique de la peur » (c’est la crainte de perdre quelque chose qui en constitue sa valeur) et du principe de précaution qui réhabilite la notion de limite face au risque de dénaturation de la nature et de l’homme. L’opinion publique est infantile et manipulable. Face à l’utopie du progrès illimité, seule une forme de gouvernement des sages peut imposer une politique de retenue, de modération et de prudence afin de « sauver » l’humanité pour les générations futures. Dans une perspective critique, il faut souligner le fondamentalisme et le millénarisme de cette attitude qui absolutise les enjeux écologiques et abandonne l’idéal démocratique.

En revanche, toute l’œuvre de Gilbert Simondon illustre une confiance dans les technosciences qui se caractérisent par leurs aspects universels et émancipateurs. Sa technophilie se veut résolument humaniste. Il veut reconnaître et valoriser à la fois la technique, la culture et la nature, en s’efforçant de les faire communiquer entre elles. Mais il écrit à la fin des années 1950, comme le rappelle Gilbert Hottois, à un moment où l’homme n’est pas encore affecté dans son essence même par la technologie. Aujourd’hui, les évolutions de la science et des techniques ont des partisans d’un optimisme absolu. Ainsi Gérald Bronner qui nous prédit un avenir radieux dans l’espace, sur des exoplanètes « à quelques dizaines d’années-lumière autour de la terre ». En réenchantant le risque, il nous invite à nous considérer plus comme des humains que comme des terriens[7]. Même logique au travers des modifications de notre humanité même par un organisme cognitif augmenté de par la puissance des réseaux, des codes numériques et de l’intelligence artificielle. Serons-nous demain des robots clairvoyants, débordés par nos propres créations et marginalisant notre humanité classique au profit d’une humanité parallèle constituée de flux électroniques intelligents ?[8] Notre mémoire deviendra-t-elle une clé USB ? Vivrons-nous 150 ans ? Fabriquerons-nous nos médicaments sur une imprimante 3D ? Deviendrons-nous des êtres mi-biologiques mi-informatiques connectés sur le Web ?

Que restera-t-il alors de notre humanité ? Est-ce assuré que le transhumanisme apportera le bonheur universel ? L’homme augmenté garantira-t-il une élévation de l’éducation et de la maturité ? Permettra-t-il un plus juste partage des connaissances et des richesses ?[9] Pencherons-nous vers la « petite poucette » de Michel Serres[10] ou vers une société de contrôle, incontrôlable et irrationnelle, où règnent la misère spirituelle, la consommation effrénée, le désir addictif, le capitalisme hyperindustriel tel que décrit par Bernard Stiegler ?[11]

 

Illustration : Marion Sellenet

 


[1] Monique Atlan et Roger-Pol Droit, Humain, Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies, Flammarion, 2012.

[2] Francis Wolff, Notre humanité, D’Aristote aux neurosciences, Fayard, 2010.

[3] Thierry Blin, « Le transhumanisme ? Non, merci ! », Marianne, 6-12 février 2015.

[4] Gilbert Hottois, De la Renaissance à la Postmodernité, De Boeck, 2002.

[5] Michel Puech, Homo Sapiens Technologicus, Le Pommier, 2008.

[6] Pascal Chabot, Global burn-out, Presses Universitaires de France, 2013.

[7] Gérald Bronner, La planète des hommes, Réenchanter le risque, PUF, 2014.

[8] Eric Sadin, L’humanité augmentée, L’administration numérique du monde, Éditions de l’Echappée, 2013.

[9] Geneviève Ferone, Jean-Didier Vincent, Bienvenue en Transhumanie, Sur l’homme de demain, Grasset, 2011.

[10] Michel Serres, Petite Poucette, Le Pommier, 2012.

[11] Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit, V.3 : L’esprit perdu du capitalisme, Galilée, 2006.

 

Commentaires   

 
#2 Vanorshoven Salomé 22-01-2017 16:33
Bonjour, je suis étudiante en Humanités Générales et je cherche d'où vient cette citation ou proverbe."l'hom me ne se demande pas si telle chose est utile mais si elle est possible, quitte à se détruire lui-même. Merci
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#1 Serge Lowagie 14-04-2015 07:17
Cher Jean,

pour prolonger la réflexion, je t'informe de la sortie chez Memogrames de l'ouvrage "Transhumanisme : à la limite des valeurs humanistes". Cet essai choral dirigé par Charles Susanne et préfacé par Henri Bartholomeeusen (voir
http://memogrames.skynetblogs.be/archive/2015/02/26/transhumanisme-a-la-limite-des-valeurs-humanistes.html) propose une voie raisonnable de vivre avec nos techno-sciences . Cordialement.
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