Big data : vers une gouvernementalité algorithmique

Illustration : Emmanuel Troestler

Peu étu­dié, peu dis­cu­té, le big data — la col­lecte et l’analyse mas­sive de don­nées numé­ri­sées — entraine pour­tant des ques­tion­ne­ments ver­ti­gi­neux. Antoi­nette Rou­vroy est cher­cheuse en droit à l’Université de Namur. Elle est venue récem­ment don­ner une confé­rence sur les enjeux du big data et sur la manière dont s’institue un nou­veau type de pou­voir : la gou­ver­ne­men­ta­li­té algo­rith­mique.

Dif­fi­cile de syn­thé­ti­ser les pro­pos mul­tiples d’Antoinette Rou­vroy, sur un phé­no­mène qu’il faut jus­te­ment appré­hen­der dans toute la com­plexi­té de ses dimen­sions (juri­dique, poli­tique, phi­lo­so­phique…). Nous ren­ver­rons donc le lec­teur inté­res­sé vers des sources plus com­plètes, mais éga­le­ment à la vidéo de la confé­rence qu’elle a don­née et dont sont tirées les cita­tions de ce texte.

DES SIGNAUX INFRAPERSONNELS

Les don­nées sont des bouts d’informations, des signaux infra­per­son­nels (c’est-à-dire décon­tex­tua­li­sés et ano­ny­mi­sés) qui n’ont de sens qu’agrégés par mil­lions, mou­li­nés et ana­ly­sés par des algo­rithmes.

Les don­nées sont de for­mats très variés (image, son, texte, loca­li­sa­tion, tra­jec­toire…) et émanent d’une mul­ti­tude de sources : elles sont récol­tées par les admi­nis­tra­tions publiques (recen­se­ment, actes admi­nis­tra­tifs…) ou les mul­ti­na­tio­nales de l’industrie numé­rique sur les réseaux (blogs, réseaux sociaux, site de presse, forum, etc.). Il peut encore s’agir de méta­don­nées, c’est-à-dire de don­nées sur les don­nées (date d’envoi de vos mails, vos cor­res­pon­dants…). Et de plus en plus, s’y ajoutent des don­nées col­lec­tées par des objets dits « connec­tés » : acti­vi­tés, per­for­mances, consom­ma­tion éner­gé­tique, conver­sa­tions, modes de vie de leurs usa­gers, à tra­vers vos smart­phones et divers cap­teurs.

Le big data inter­vient lorsque les quan­ti­tés de don­nées agré­gées à trai­ter sont telles qu’il faut en auto­ma­ti­ser les pro­ces­sus d’extraction via des algo­rithmes. « Ce qui compte n’est donc pas tant leur qua­li­té, dit Antoi­nette Rou­voy, que leur quan­ti­té, et la pos­si­bi­li­té d’y décou­vrir des cor­ré­la­tions sta­tis­tiques. Elles vont ser­vir à pro­duire une forme de modé­li­sa­tion du social et du com­por­te­ment qui aura des effets très concrets de gou­ver­ne­ment sur les conduites pos­sibles. »

LA GOUVERNEMENTALITE ALGORITHMIQUE

Le nou­veau type de pou­voir qui en découle ne se sub­sti­tue pas au pou­voir néo­li­bé­ral, mais en consti­tue une nou­velle couche. Le big data « affecte par avance les com­por­te­ments des indi­vi­dus, non pas en les empê­chant ou les obli­geant à faire des choses, mais en jouant sur leur envi­ron­ne­ment phy­sique et infor­ma­tion­nel, de façon à ce que cer­tains com­por­te­ments se pro­duisent à coup sûr ou bien ne sur­viennent pas ». Il s’attache à carac­té­ri­ser « des pro­pen­sions de com­por­te­ments poten­tiels : pro­pen­sion d’achat, de pas­sage à l’acte ter­ro­riste, à être l’amant idéal… » Avec comme par­ti­cu­la­ri­té de viser non l’actuel, mais l’avenir, et même l’ad-venir. La gou­ver­ne­men­ta­li­té algo­rith­mique pro­met ain­si d’agir sur les com­por­te­ments à un stade presque pré­cons­cient, avant même l’élaboration d’un pas­sage à l’acte. Une manière de contour­ner le sujet de droit.

Les big data récoltent et valo­risent essen­tiel­le­ment des don­nées asi­gni­fiantes, très peu voire pas du tout per­son­nelles, mais qui, agré­gées, n’en ont pas moins d’effets sur « l’utilisateur » ou le consom­ma­teur. « On entre dans une sorte d’économie de la pré­pul­sion où on court-cir­cuite tous les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de la pul­sion en désir véri­table et réflé­chi » pour nous pous­ser à l’achat com­pul­sif par alertes et recom­man­da­tions. Tout s’adapte à l’utilisateur, qui n’a plus à s’exprimer ou à récla­mer quoi que ce soit : on entre « dans un espace de réponse auto­ma­tique, en temps réel et même anti­ci­pa­tif à des ques­tions qu’on ne se pose même pas encore ».

Le pré­sident de Google a récem­ment expli­qué qu’il devien­dra bien­tôt très dif­fi­cile pour les indi­vi­dus de vou­loir quelque chose qui n’a pas été pré­vu pour eux. Or, si tout est pré­vu pour nous, à l’avance et sur mesure, la ques­tion n’est plus tel­le­ment celle de la défense de la vie pri­vée, mais bien de celle l’espace public : « Cette hyper d’individualisation conduit à une hyper­tro­phie de la sphère pri­vée et assèche la sphère publique où on est nor­ma­le­ment confron­té au manque et à des choses, à des gens qui n’ont pas été pré­vus pour nous. Et c’est bien pour cela qu’on doit faire du pro­jet col­lec­tif, par­ler, se mettre d’accord. Avec le big data, on est dans la pré-dic­tion. Or, quand tout a été dit, il ne reste plus grand-chose à dis­cu­ter. »

NOTRE CAPACITÉ À ÊTRE ENTENDU

Dans un uni­vers très déter­mi­niste, être libre c’est pou­voir s’exprimer. Être sujet de droit, c’est conser­ver « notre capa­ci­té d’énonciation par nous-mêmes », et ce, dans un lan­gage riche. C’est aus­si conser­ver notre pos­si­bi­li­té de récal­ci­trance et même de déso­béis­sance, alors même que la gou­ver­ne­men­ta­li­té algo­rith­mique, en nous devi­nant à l’avance, nous en dis­pense. « Com­ment faire en sorte que les per­sonnes ne soient pas prises en compte seule­ment en tant qu’agrégats tem­po­raires de don­nées numé­riques exploi­tables en masse à l’échelle indus­trielle, mais bien comme sujet de droit à part entière ? » Antoi­nette Rou­vroy évoque notam­ment une piste : déclore le numé­rique en construi­sant un dis­cours qui redonne plus de place au non numé­rique, à l’organique, à l’imagination, au non-ren­table, bref, à tout ce qui est incal­cu­lable.

Vidéo de la confé­rence d’Antoinette Rou­vroy « Big data, moteur de la gou­ver­ne­men­ta­li­té algo­rith­mique » :


[1] Antoi­nette Rou­vroy a notam­ment pro­duit un rap­port très clair et acces­sible pour le Conseil euro­péen autour des enjeux du big data. Son entre­tien avec Pierre Alon­so dans Article 11 est aus­si très éclai­rant.

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