Gilets jaunes et médias : la contestation sauvage de l’ordre narratif 

CC-BY-2.0 - Krisss_toff

Dans un récent article du site d’analyses The Conver­sa­tion, le socio­logue des médias Jean-Marie Cha­ron croit déce­ler dans le rejet pro­fond actuel, viru­lent même, des médias « une coa­gu­la­tion d’expériences sociales et poli­tiques qui courent sur plu­sieurs décen­nies, et au cours des­quelles s’exprime avec force une contes­ta­tion du tra­vail des médias ». L’irruption des Gilets jaunes dans l’espace public est sans doute la der­nière de ces expé­riences…

Plus que les images et les énon­cés de l’information, ce qui est de nature à poser ques­tion d’abord, selon nous, ce sont les cadrages édi­to­riaux de l’actualité qui s’imposent et qui déter­minent la teneur du débat public. Concrè­te­ment, ces cadrages en plans ser­rés, frag­men­tés et simples s’attachent, avant tout, aux faits et gestes visibles et aux décla­ra­tions des pro­ta­go­nistes de l’actualité, bien plus qu’aux inté­rêts, aux motifs, aux déter­mi­nants et aux enjeux qui les sous-tendent.

La vision du monde qui en découle en devient lar­ge­ment théâ­tra­li­sée (avec des acteurs évo­luant en ape­san­teur sociale), lis­sée (sans aspé­ri­té), natu­ra­li­sée (la force d’évidence du dis­cours offi­ciel s’impose), indi­vi­dua­li­sée (cer­tains super-héros en jaune mis en exergue dans leur lutte contre « Jupi­ter Macron »), médi­ca­li­sée (il est ques­tion du « malaise » démo­cra­tique), psy­cho­lo­gi­sée et inté­rio­ri­sée (on parle de pré­fé­rence de « sen­ti­ment d’injustice » plu­tôt que d’injustice effec­tive) et mora­li­sa­trice (la condam­na­tion média­tique de « la vio­lence » per­pé­trée lors des mani­fes­ta­tions est una­nime).

Ain­si confi­gu­rée, la vision média­tique mains­tream passe pour lar­ge­ment dépo­li­ti­sée, proche de l’agenda des pou­voirs, et décon­nec­tée ou socia­le­ment exté­rieure à la « vraie vie ». Ce qui peut alors être assi­mi­lé aux pra­tiques d’isolement ou d’exil social des milieux les plus pri­vi­lé­giés…

Distance de classe et marginalisation éditoriale

Ce qui conduit à notre deuxième hypo­thèse : l’ignorance mani­feste des modes d’existence et de l’habitus des milieux popu­laires et des franges des classes moyennes en voie de déclas­se­ment dont sont issus les Gilets jaunes. La mécon­nais­sance, dans le chef de nombre de jour­na­listes, s’explique, socio­lo­gi­que­ment, par leur rap­port « éloi­gné » aux réa­li­tés de vie, aux pra­tiques sociales et cultu­relles, ain­si qu’aux modes lan­ga­giers habi­tuels de ces groupes de popu­la­tion. La dis­tance de classe et ses effets sont ren­for­cés par la pra­tique pro­fes­sion­nelle : quand, avant de les décou­vrir revê­tus de jaune sur les ronds-points et sur des bar­rages, les envoyés spé­ciaux sur le ter­rain des opé­ra­tions avaient-ils ten­du leur micro à ces « drôles de gens » ordi­naires ? Se le sont-ils deman­dés seule­ment ?

En renon­çant à por­ter la plume dans les plaies des ter­ri­toires éco­no­mi­que­ment déshé­ri­tés et de leurs publics socio­cul­tu­rel­le­ment décon­si­dé­rés (voire mépri­sés dans un cer­tain entre-soi), ce sont les médias et les jour­na­listes eux-mêmes qui créent ceux qu’ils appellent ensuite les « invi­sibles » ou les « oubliés », de la même manière qu’ils créent la noto­rié­té de per­son­na­li­tés mar­quantes et de people.

Le constat d’altérité sociale entre jour­na­listes et Gilets jaunes se tra­duit d’ailleurs, de façon sou­vent écla­tante, dans la dif­fi­cul­té papable des pro­fes­sion­nels de la parole non seule­ment de s’adresser à leurs nou­veaux inter­lo­cu­teurs sur le ton juste ou avec les bons « codes », mais aus­si de for­mu­ler des ques­tions qui soient jugées per­ti­nentes ou rece­vables par les inté­res­sés, c’est-à-dire des ques­tions dépour­vues des tics et des sim­plismes trop sou­vent d’usage.

Représentations et expériences des représentés

Les réponses « cash » que l’on a pu entendre jusqu’ici, à cet égard, dans la bouche des Gilets jaunes pré­sents sur les pla­teaux de télé­vi­sion ont eu entre autre effet, de dévoi­ler un peu plus, par contraste, le carac­tère for­ma­té du par­ler média­tique. Ce qui s’est révé­lé aus­si dans les réponses des femmes et des hommes vêtu⸱es de la cha­suble jaune, c’est un cer­tain dis­cours « véri­té », tout sauf dépo­li­ti­sé et anec­do­tique. Ceci nous dit au moins deux choses.

Pre­miè­re­ment, on est en pré­sence de l’expression, à ne pas més­es­ti­mer, d’une double intel­li­gence : celle, indi­vi­duelle, d’expériences de vie rocailleuses, chao­tiques, cou­pantes qui lestent de leur poids mais aus­si de leur richesse le bagage humain de tant d’individus « ordi­naires » ; l’intelligence, aus­si, plus col­lec­tive celle-ci, qui s’est construite très rapi­de­ment autour des ronds-points, dans l’action com­mune, dans la décou­verte et dans le par­tage de mêmes condi­tions de vie et de pro­blèmes vécus iden­tiques.

Deuxiè­me­ment, leur expres­sion sans fard démontre, a contra­rio, com­bien, habi­tuel­le­ment, le « peuple » est par­lé plus qu’il ne parle et n’existe comme sujet. Les caté­go­ries popu­laires, d’ordinaire, sont évo­quées, invo­quées ou convo­quées par des repré­sen­tants par­le­men­taires élus, mais aus­si par des « porte-parole » plus ou moins auto­dé­si­gnés, qui « n’ont que rare­ment des condi­tions maté­rielles en com­mun avec ceux et celles qu’ils sont cen­sés repré­sen­ter ».1 Ce qui est exac­te­ment ce que signi­fient les Gilets jaunes aux man­da­taires poli­tiques et aux médias.

Ceux-ci, à l’instar d’autres pro­duc­teurs spé­ci­fiques de repré­sen­ta­tions dis­cur­sives du monde social (écoles, uni­ver­si­tés, annon­ceurs publi­ci­taires, mul­ti­na­tio­nales de l’économie du numé­rique, pré­po­sés à la com­mu­ni­ca­tion des dif­fé­rents ser­vices de l’appareil d’État…) se trouvent inves­tis du pou­voir consi­dé­rable et de la res­pon­sa­bi­li­té sociale de repré­sen­ter la socié­té, et le public popu­laire en par­ti­cu­lier, au double sens du verbe « repré­sen­ter » : d’une part, via la manière de don­ner à voir une réa­li­té, de la dire, de l’expliciter, de lui don­ner (un) sens, bref, de la tra­duire par le biais du trai­te­ment jour­na­lis­tique ; d’autre part, par le fait de se voir confier la res­pon­sa­bi­li­té de repro­duire la parole des repré­sen­tés, de se faire leur porte-voix… sans adhé­rer for­cé­ment à tous les pro­pos de cette voix, mais sans les tra­hir non plus. Là réside la marge d’indépendance ou d’autonomie du jour­na­lisme dans sa fonc­tion de repré­sen­ta­tion du monde tel qu’il le per­çoit. Or, il existe tou­jours un écart, plus ou moins sen­sible, plus ou moins légi­time, entre la repré­sen­ta­tion média­tique et l’expérience concrète des repré­sen­tés qui sont sus­cep­tibles d’y voir un « détour­ne­ment » de nature à ali­men­ter la défiance.

Nous en arri­vons ain­si à notre troi­sième et der­nière hypo­thèse…

L’enjeu de pouvoir du déni et du soupçon

Aujourd’hui, une défiance géné­ra­li­sée frappe les dis­cours poli­tiques et média­tiques. C’est un des mar­queurs forts du « mou­ve­ment » ou, plus exac­te­ment, de l’«antimouvement » des Gilets jaunes, selon la dis­tinc­tion opé­rée par le socio­logue Michel Wie­vi­ror­ka.2 Les anti­mou­ve­ments expriment une réac­tion avant tout sym­bo­lique : « Ils s’affirment moins par des visions poli­tiques, des reven­di­ca­tions expli­cites ou des pro­grammes, estime l’écrivain Chris­tian Sal­mon, que par une puis­sance de déné­ga­tion, un refus de toute média­tion, de tout com­pro­mis avec le pou­voir ».

En ce sens, pour­suit l’auteur de Sto­ry­tel­ling3, ils pro­cèdent de quelque chose qui n’est pas immé­dia­te­ment ni aisé­ment recon­nais­sable sur le plan idéo­lo­gique. Quelque chose qui refuse de « jouer le jeu » selon les règles en vigueur. C’est ce côté inex­pli­cable, indé­chif­frable, résis­tant aux « conseils » appa­rem­ment de bon sens de se struc­tu­rer, qui serait pré­ci­sé­ment la force et le pro­pos de la constel­la­tion jaune. Sa capa­ci­té de déré­gler les dis­cours poli­tiques et média­tiques domi­nants, de contes­ter radi­ca­le­ment leur mono­pole et d’affaiblir leur puis­sance nar­ra­tive consti­tue­rait sa véri­table effi­ca­ci­té.

L’hégémonie de l’ordre nar­ra­tif libé­ral, explique Chris­tian Sal­mon, s’est fon­dée sur l’instrumentalisation et les usages abu­sifs du sto­ry­tel­ling au fil du temps. Ils l’ont trans­for­mé en une capa­ci­té « magique » de faire sur­gir une vision poli­tique en racon­tant des his­toires,  sans pro­gramme ni argu­ments, et d’en faire la nou­velle « clé de la conquête du pou­voir et de son exer­cice » dans des socié­tés hyper­mé­dia­ti­sées.

A la puis­sance d’« intoxi­ca­tion » de cet ordre, qui a connu son apo­gée avec la vic­toire de Barack Oba­ma en 2008, répond désor­mais une contre-puis­sance « obs­cure » : la vague des évé­ne­ments de rup­ture, de chaos et de chocs, de clash entre vrai et faux (Brexit, Trump, dyna­mique des fake news…), qui refusent de s’inscrire à l’intérieur des cadres d’énonciation et de récit habi­tuels. Donald Trump est la tra­duc­tion la plus signi­fi­ca­tive de l’avènement de la nou­velle ère du « tout-soup­çon », exac­te­ment comme Ronald Rea­gan, dans les années 1980, avait inau­gu­ré l’ère du « tout-com­mu­ni­ca­tion » grâce à ses talents d’acteur hol­ly­woo­dien.

La charge contre le dis­cré­dit du « sys­tème » se coule, en quelque sorte, dans une dénon­cia­tion du récit domi­nant, dans le dévoi­le­ment de sa dis­tance tou­jours plus grande par rap­port à l’expérience concrète des hommes et des femmes. Elle signe de la sorte le dis­cré­dit des nar­ra­teurs offi­ciels et de leurs « alliés » média­tiques. De ce point de vue, estime Chris­tian Sal­mon, la révolte des Gilets jaunes est à la fois un révé­la­teur et un agent, « sau­vage mais déter­mi­né », de l’incrédulité qui frappe désor­mais tous les récits offi­ciels et toute parole publique.

La ques­tion qui se pose, alors, est de savoir si on peut chan­ger de modèle de socié­té, comme y invite urgem­ment, le péril du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, sans res­tau­rer la confiance. Et si res­tau­rer la confiance est envi­sa­geable sans trans­for­ma­tion sub­stan­tielle préa­lable de l’ordre du monde exis­tant et fon­ciè­re­ment injuste.

  1. Vincent Gou­let, « Expres­sions média­tiques du ’’peuple’’ et rela­tions popu­laires aux médias », in Michel Wie­vior­ka (dir.), Le peuple existe-t-il ?, Edi­tions Sciences humaines, 2012.
  2. Cité par Jean Blai­ron, «’’Mou­ve­ment des gilets jaunes’’ : quelles ques­tions ? », Intermag.be, RTA asbl, jan­vier 2019.
  3. Chri­tian Sal­mon, Sto­ry­tel­ling, la machine à fabri­quer des his­toires et à for­ma­ter les esprits, La Décou­verte, 2007.

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