Immigration, je t’aime moi non plus ?

Les migra­tions, en Bel­gique ou ailleurs, ont tou­jours exis­té, et pour­tant, force est de consta­ter qu’elles sus­citent encore cris­pa­tions, craintes et fan­tasmes. En se pen­chant un peu sur l’histoire de l’immigration en Bel­gique, on constate qu’elle est tan­tôt sus­ci­tée, voire orga­ni­sée, par l’État et tan­tôt contrô­lée, voire cri­mi­na­li­sée, par ce der­nier. De plus, ce retour en arrière met en évi­dence le lien fort entre sa popu­la­ri­té (ou plu­tôt son impo­pu­la­ri­té) et le contexte socio-éco­no­mique. Retra­cer un fil his­to­rique et déco­der les enjeux poli­tiques de l’immigration est, hélas, un tra­vail encore néces­saire afin de décons­truire les dis­cours hai­neux dont les immi­grés sont vic­times.

En 2016, la Bel­gique fête les 70 ans de l’immigration ita­lienne. Par­mi les images dif­fu­sées par les médias, celles d’affiches de l’époque indi­quant « ni chiens, ni Ita­liens » appo­sées sur cer­tains com­merces ou sur des habi­ta­tions à louer. Elles choquent les citoyens, mettent mal à l’aise les plus anciens d’entres nous, rap­pellent qu’on est tou­jours l’étranger de quelqu’un et remettent en pers­pec­tive le racisme décom­plexé dont sont vic­times les immi­grés d’aujourd’hui. À l’époque, l’État joue un rôle impor­tant dans cette dis­cri­mi­na­tion anti-ita­lienne, et peut-être n’est-il pas tota­le­ment étran­ger à celle subie par d’autres aujourd’hui.

En effet, à leur arri­vée après la Seconde Guerre mon­diale, les Ita­liens sont par­qués dans d’anciens camps de pri­son­niers, l’État n’a pas veillé à leur four­nir des habi­ta­tions et ne semblent pas pres­sés de le faire. Les condi­tions de tra­vail qui sont les leurs sont exé­crables et par­fois même mor­telles[1]. En n’accordant pas à tous les citoyens rési­dants et tra­vaillant sur son ter­ri­toire des condi­tions de vie digne, l’État jus­ti­fie de fac­to l’existence de « citoyens de seconde zone », et dans ce cas pré­cis les tra­vailleurs immi­grés sont visés. L’absence de poli­tiques d’inclusion[2] réelles par les auto­ri­tés com­pé­tentes est à l’origine de nom­breuses cris­pa­tions entre les immi­grés et les autoch­tones. Et mal­heu­reu­se­ment, les pre­mières poli­tiques d’intégration à l’échelle natio­nale datent de 1986, soit près de 40 ans après les pre­mières vagues d’immigrations ita­liennes.

Dans les années 50 comme aujourd’hui, les mêmes griefs sont adres­sés aux popu­la­tions immi­grées. Déjà à l’époque les concen­tra­tions d’allochtones dans cer­tains quar­tiers génèrent sen­ti­ment d’insécurité et stig­ma­ti­sa­tion des habi­tants. La récur­rence de ces attaques à tra­vers le temps amène un constat : l’incapacité de l’État à mettre en place des poli­tiques d’inclusion effi­caces de manière directe via une poli­tique d’accueil active ou de manière indi­recte via le tis­su asso­cia­tif.

LE MYTHE DU BON IMMIGRÉ

Aujourd’hui, force est de consta­ter que la dimen­sion cultu­relle, voire reli­gieuse, de l’immigration est sans doute celle qui sus­cite le plus de débats. Les dis­cours racistes et xéno­phobes, lar­ge­ment véhi­cu­lés par une cer­taine classe poli­tique et les médias, insistent sur l’impossible construc­tion d’une socié­té avec les popu­la­tions issues des pays arabes. Alors qu’à l’époque des Ita­liens, des Grecs ou des Polo­nais, l’argument cultu­rel était déjà poin­té dans les dis­cours racistes d’extrême droite comme bar­rière infran­chis­sable à toute inclu­sion, les dis­cri­mi­nés d’hier sont aujourd’hui pris en exemple comme étant de « bons immi­grés », jugés suf­fi­sam­ment proches de nous que pour s’intégrer « cor­rec­te­ment ».

Pre­miè­re­ment, il est impor­tant de pré­ci­ser que les pre­miers immi­grés d’origine arabe arri­vèrent peu après les Ita­liens. On fêtait il y a deux ans les 50 ans de l’immigration maro­caine. Deux géné­ra­tions plus tard, com­ment dire encore qu’une popu­la­tion qui a tra­vaillé et tra­vaille encore dans notre pays, qui sco­la­rise ses enfants et qui accède au droit de vote sous cer­taines condi­tions, est inca­pable de s’intégrer car sa culture ou sa reli­gion est trop éloi­gnée de celle des Belges ?

Deuxiè­me­ment, et ce point rejoint le pre­mier, une par­tie de cette popu­la­tion étran­gère ne l’est plus, elle a acquis la natio­na­li­té belge, cette culture qui est la nôtre est donc aus­si la leur. Une socié­té démo­cra­tique n’est jamais homo­gène, elle ne pos­sède pas une culture unique et est par essence tou­jours en conflit. Elle est le fruit de ce conflit cultu­rel et social per­ma­nent.

Enfin et troi­siè­me­ment, ces attaques iden­ti­taires per­pé­tuelles sont la cause d’une cris­pa­tion réci­proque aux consé­quences bien plus dan­ge­reuses que l’immigration elle-même pour­rait l’être. D’une part, elles fondent et jus­ti­fient des dis­cri­mi­na­tions sys­té­ma­tiques envers ces popu­la­tions étran­gères qui expliquent aujourd’hui qu’un secré­taire d’État[3] puisse, à de mul­tiples reprises, tenir des pro­pos racistes et dis­cri­mi­nants sans qu’il soit démis de ses fonc­tions. D’autre part, ce racisme per­pé­tuel pro­voque chez les popu­la­tions visées un repli iden­ti­taire, cultu­rel et reli­gieux, un besoin de retrou­ver des repères autres que ceux pro­po­sés par une socié­té qui ne les recon­naît en rien et qui les dis­cri­minent pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font ou ne font pas.

Quel est le rôle de l’État dans l’inclusion des immi­grés en Bel­gique et pour­quoi mêmes phé­no­mènes et dis­cours racistes se répètent-ils sans que nous puis­sions apprendre du pas­sé ? Pour­quoi l’immigration est-elle sou­vent per­çue comme un pro­blème alors que par ailleurs, selon de nom­breuses études, elle crée plu­tôt de la richesse dans notre pays ? [4]

L’IMMIGRATION UTILE A L’ÉTAT

La rela­tion des auto­ri­tés publiques belges avec l’immigration pour­rait être qua­li­fiée d’utilitariste : si elle comble un besoin de la socié­té alors l’État auto­rise voire encou­rage l’immigration, par contre en cas de crise éco­no­mique ou sociale, il dur­cit les règles d’accès au ter­ri­toire.

Pour l’État, l’immigration est un outil d’ajustement du mar­ché de l’emploi. Après la Pre­mière et la Seconde Guerre mon­diale, il adopte des poli­tiques migra­toires per­mis­sives voir inci­ta­tives. Après la Pre­mière Guerre, le bilan humain très lourd met en péril le fonc­tion­ne­ment de l’industrie, l’État auto­rise alors le recru­te­ment de tra­vailleurs à l’étranger. Après la Seconde Guerre, c’est la pénu­rie de tra­vailleurs dans les mines de char­bon qui pous­se­ra l’État à signer de véri­tables pro­to­coles com­mer­ciaux avec plu­sieurs pays médi­ter­ra­néens afin qu’ils four­nissent plu­sieurs mil­liers de tra­vailleurs à la Bel­gique.

À l’inverse, dès que la situa­tion éco­no­mique se dégrade, l’État ren­force ses fron­tières et pousse les étran­gers à ren­trer dans leur pays d’origine. C’est notam­ment le cas pen­dant la crise éco­no­mique des années 30 où il ins­taure de nou­velles règles d’immigration plus strictes. À la fin des années 60, plon­gé à nou­veau dans une réces­sion , l’État revoit à nou­veau ses poli­tiques migra­toires afin de limi­ter voire d’interdire l’arrivée de nou­veaux tra­vailleurs immi­grés. Par­mi ces mesures, l’expulsion des étran­gers chô­meurs est cer­tai­ne­ment la plus dis­cri­mi­na­toire. Elle sera heu­reu­se­ment aban­don­née suite aux pres­sions des syn­di­cats. Ces dur­cis­se­ments abou­tissent en 1974 à la limi­ta­tion des migra­tions liées au tra­vail aux seuls tra­vailleurs dis­po­sant de qua­li­fi­ca­tion non dis­po­nibles dans le pays.

Après cette date, trois types d’immigration seront encore auto­ri­sés : les immi­grés euro­péens, les réfu­giés qui répondent aux cri­tères de la conven­tion de Genève et enfin les familles des tra­vailleurs étran­gers qui entrent dans le sys­tème du rap­pro­che­ment fami­lial. Ce der­nier sys­tème répond à la deuxième uti­li­té de l’immigration pour la Bel­gique : la relance démo­gra­phique. En effet, le regrou­pe­ment fami­lial est une mesure pré­co­ni­sée par les démo­graphes et les éco­no­mistes pour inver­ser la courbe démo­gra­phique dès les années 50. Ce rap­pro­che­ment est aus­si une garan­tie deman­dée par les patrons qui craignent le retour des tra­vailleurs immi­grés dont ils ont besoin pour faire fonc­tion­ner leurs usines. Comme pour le mar­ché de l’emploi, l’État met en place des poli­tiques inci­ta­tives : en 1965, à condi­tion d’avoir 3 enfants mineurs, les familles d’immigrés peuvent se faire rem­bour­ser la moi­tié du prix de leur voyage[5].

Ces chan­ge­ments suc­ces­sifs de légis­la­tion, ces périodes per­mis­sives qui suc­cèdent à des mesures dis­cri­mi­na­toires pointent une poli­tique migra­toire conjonc­tu­relle basée sur une vision de l’immigration comme un phé­no­mène tran­si­toire. Or, mal­gré les règles plus strictes, l’immigration n’a jamais ces­sé et beau­coup d’immigrés se sont ins­tal­lés dura­ble­ment en Bel­gique. De plus, cette non-poli­tique de l’accueil des immi­grés a pro­vo­qué une aug­men­ta­tion des sans-papiers dont la situa­tion est très sou­vent pré­caire. La créa­tion en 1993 des centres fer­més, véri­tables pri­sons pour immi­grés, est un triste sym­bole de la cri­mi­na­li­sa­tion des immi­grés.

L’IMMIGRATION COMME OPPORTUNITÉ

Et fina­le­ment, n’est-ce pas là le nœud du pro­blème ? À par­tir du moment où l’immigration est per­çue et vécue néga­ti­ve­ment par l’État, com­ment deman­der aux citoyens d’adopter une vision posi­tive de celle-ci ? En appré­hen­dant la migra­tion comme un phé­no­mène humain et non uni­que­ment comme une don­née macroé­co­no­mique, ne serait-on pas en droit de récla­mer que l’État donne aux immi­grés une place égale à celles des autres citoyens ? Chan­ger de para­digme est peut-être la clé qui per­met­trait aux auto­ri­tés publiques de réflé­chir à des poli­tiques pour accom­pa­gner l’inclusion voire la co-inclu­sion de toutes les popu­la­tions qui résident sur le ter­ri­toire belge, les immi­grés comme les autoch­tones qui les accueillent. Ain­si, les expres­sions de haine et de stig­ma­ti­sa­tion actuelles à l’égard des immi­grés d’origine arabe pour­raient, à la manière de ces affi­chettes anti- ita­liennes deve­nues gênantes aujourd’hui, à l’avenir n’être plus qu’un mau­vais sou­ve­nir.


[1] Pour rap­pel, en 1956, la catas­trophe du Bois du Cazier cau­sa la mort de 262 mineurs donc 136 res­sor­tis­sants ita­liens.

[2] Le choix du terme « inclu­sion » est volon­taire, le terme « inté­gra­tion » est aujourd’hui lar­ge­ment cri­ti­qué en rai­son de sa dimen­sion uni­la­té­rale et de son injonc­tion d’adaptation à tout prix.

[3] C. Cres­po, « Raciste, la N-VA ? » in Poli­tique  [en ligne : www.politique.eu.org/spip.php?article3191]

[4] « 10 pré­ju­gés sur les migrants » in Amnes­ty, [en ligne : www.amnesty.be/decouvrir-nos-campagnes/migrants-et-refugies/10-prejuges-sur-les-migrants/prejuges]

[5]M. Mar­ti­niel­lo et A. Rea, Une brève his­toire de l’immigration en Bel­gique, Fédé­ra­tion Wallonie/Bruxelles, 2012, p.15

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