YOUTUBE, NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE CULTUREL

 

Par Julien Annart et Aurélien Berthier

La démocratisation du matériel de captation, le haut-débit, le succès des vidéos sur YouTube, l’accélération de leur diffusion via les réseaux sociaux, sont des éléments qui ont fait émerger début des années 2010 une nouvelle scène de vidéastes : les youtubeurs. Avec des codes de communication nouveaux et un humour féroce, ils touchent notamment un public plus jeune que celui de la télévision sur des sujets variés. Une frange de youtubeurs progressistes y mène depuis quelques années une véritable offensive politique et culturelle.

 

« Osons causer », « Hacking Social », Usul… au départ de beaucoup de ces nouveaux youtubeurs engagés, il y a l’idée de vouloir contrer le quasi monopole de la parole politique détenu par l’extrême-droite sur les plateformes vidéo. En effet, comme souvent sur le net, la « fachosphère » possède dans la création de vidéos politiques une longueur d’avance sur les autres tendances politiques[1]. Exemple emblématique s’il en est, Alain Soral qui développe régulièrement face caméra et en toute bonhomie son discours viriliste, homophobe, sexiste, antisémite et faussement critique dans des vidéos vues des centaines de milliers de fois.

Beaucoup des progressistes ayant depuis lancé leur chaine politique sur YouTube, ont fait l’analyse suivante. Si les vidéos de Soral marchaient autant, c’était d’abord parce que les jeunes, loin d’être apolitiques et décérébrés comme on l’entend parfois, étaient avides de discours critiques et demandeurs d’explication sur les bouleversements sociaux en cours. Et aussi, parce que Soral mettait les formes adéquates pour les toucher via des vidéos attrayantes et au ton direct.

Or, la gauche critique, plus centrée sur des outils de combat classiques comme l’essai, la conférence-débat ou la tribune de presse, a tardé à s’intéresser à ces nouveaux moyens de diffusion. Comme l’indique Usul, l’un des plus populaires youtubeur politique francophone : « Traditionnellement, la gauche critique est bien ancrée dans le milieu universitaire. Du coup, ses sympathisants font des journaux, des films ou des tracts, mais négligent internet. Même des jeunes comme Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis privilégient le manifeste, la pétition ou la tribune dans Le Monde. Ils pensent en des termes très old school »[2]. Du coup, en désertant le net, les progressistes ont longtemps laissé tout l’espace aux discours extrémistes et aux « rageux », ceux qui ne se gênent pas pour polluer internet de commentaires haineux, réactionnaires, racistes ou sexistes, faisant du web un vaste écran de pub pour l’extrême droite.

 

 

 

TOUCHER LES GENS HORS DE L’UNIVERSITÉ

Pour toucher un public large et hors des milieux universitaires, il fallait élaborer une forme pop et populaire. Outre l’influence des vidéos humoristiques ou spécialisées de youtubeurs divers, celle-ci s’est notamment développée grâce… au jeu vidéo. Nombre des nouveaux youtubeurs engagés viennent en effet du monde vidéoludique, comme Usul ou Dorian Chandelier. Un univers bien plus politisé qu’il n’y parait, traversé par de fortes oppositions et joutes verbales entre réactionnaires droitistes et progressistes critiques. Lorsqu’ils se sont mis à traiter de sujets politiques, entrainant une partie de leurs followers avec eux, ils leur ont appliqué les méthodes d’argumentation philosophico-politique développées dans les vidéos traitant de jeux. Mais ils y ont aussi introduit l’humour potache, le rythme d’un montage dynamique, la subjectivité assumée, le face caméra, le didactisme qui caractérisent ces mêmes vidéos. Le tout dans le cadre d’une mise en scène léchée qui, si elle est très écrite, donne un fort sentiment de proximité et même celui d’un dialogue entre potes.

Grâce à ce style et à cette esthétique, les youtubeurs engagés peuvent s’adresser plus directement à leurs spectateurs et diffuser un discours qu’on entend peu ou pas dans les médias « mainstream », notamment à la télévision, média de plus en plus délaissé par les 16-25 ans au profit du net. Gimmicks, mèmes[3], l’autodérision, le pastiche, le détournement, le sarcasme, l’ironie : l’humour y est omniprésent et sous toutes ses formes. Mais aussi les nombreuses références à la culture populaire, internet, cinématographique ou télévisuelle. Autant de traits seyant bien à internet et aux publics des youtubeurs.

Et ça fonctionne. Les vues se comptent par centaines de milliers, et les vidéos, devenues virales, se partagent massivement sur les réseaux. L’effervescence autour du mouvement Nuit Debout du printemps 2016, dans lequel beaucoup d’entre eux se sont engagés à travers le collectif #OnvautMieuxQueCa, a aussi renforcé leur audience et leur légitimité. Les sites d’infos Mediapart ou Arrêt sur Image, flairant le potentiel didactique de ce médium pour la diffusion d’analyses et d’opinions de gauche, produisent depuis peu les capsules de certains d’entre eux (quand la majorité des youtubeurs fonctionne par autofinancement).[4]

 

  

 

L’ÉDUCATION POPULAIRE EN VIDÉO

Si le ton est décontracté, le but des youtubeurs engagés reste bien celui de faire passer un message politique. Et faire œuvre d’éducation populaire. Le propos est documenté et argumenté, les infos fiables et sourcées. Ces capsules ne sont pas forcément courtes, se voulant même souvent être des minidocumentaires. L’idée est de laisser du temps au développement, de contrer le « vite dit, vite oublié » des médias traditionnels, de ne pas favoriser le raccourci ou la simple punchline, de respecter une audience plus attentive que les médias traditionnels ne le pensent.

En fait, ce qui frappe d’abord avec ces vidéos, c’est leur qualité pédagogique. Les questions parfois complexes passent tout en douceur grâce à une apparente légèreté, une décontraction dans l’expression et beaucoup d’humour. On mélange toujours le sérieux avec la joie et l’enthousiasme qu’il s’agisse du « blabla d’intérêt public » de Osons causer ou de la série de Usul « Mes chers contemporains » qui s’attaque à des sujets d’actualité ou de fond pour en expliciter le sens politique. De Hacking Social et ses vidéos « Horizon Gull » qui déconstruisent sociologiquement le brutalisme ambiant et les discriminations masquées dans des mises en scène grand-guignolesques. Ou bien encore de  Fokus, Le Stagirite ou Linguisticae qui décortiquent la novlangue néolibérale.

Pour les youtubeurs, il s’agit d’occuper le terrain, d’offrir un contrepoint sur un sujet d’actualité, de faire de l’éducation aux médias, de clarifier une pensée critique comme celle de Bourdieu ou de Lordon, de traiter de sujets de fonds classiques comme les droits sociaux ou de la déconstruction des dominations. Et de donner confiance à la jeunesse des classes populaires dans ses capacités et sa légitimité à la critique de l’allant de soi.

 

 

RIRE ET RÉFLÉCHIR

Même si les vidéos complotistes, confusionnistes ou d'extrême-droite les distancent encore largement en nombre de vues, les chaines YouTube de gauche critique commencent à s'installer dans le paysage numérique et tracent le chemin d'une stratégie moderne, offensive et efficace de conquête. Redoutable outil d’autodéfense intellectuelle qui re-popularise une approche politique du monde social, ces vidéos engagéesfont notamment mouche auprès des ados et des jeunes adultes, particulièrement rompus à la pratique du visionnage en ligne. Elles offrent une cure de désintox, donnent accès à des ressources argumentaires, permettent de fédérer et mobiliser une audience et de reprendre la main dans la bataille culturelle en introduisant de nouveaux thèmes de combats dans l’arène médiatique et politique. Le tout avec l’aide de l’humour. Car on sourit ou on rit en les visionnant. On retient des démonstrations complexes comme on se rappelle des vannes d’un Norman ou d’un Cyprien. On dédramatise et on comprend les oppressions, on sort de la sidération et de l’impuissance par le rire, un rire partagé qui nous sort de la solitude et qui permet de nous compter.

En touchant des publics hors de l’université et des mondes militants traditionnels, les youtubeurs progressistes diffusent de manière amusante et décontractée une pensée critique et transmettent un héritage de lutte historique potentiellement mobilisateur. Perpétuant l’appel altermondialiste « don’t hate the media, be the media », leurs vidéos touchent les gens chez eux, dans leur pratique d’internet. Elles composent un éventail de propositions d’outils, de capsules fun et didactiques qui sont autant de munitions pour des combats culturels, politiques et sociaux en cours ou à venir. Et prouvent que la culture vidéoludique s’immisce de plus en plus dans d’autres domaines que ceux dans lesquels ont l’imaginait. Et que le changement ne vient pas forcément de là où on l’attend…

 

Illustration : Alice Bossut

 

 


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[1] Une des raisons de cette implantation précoce de l'extrême-droite découle des lois contre la parole raciste, les acteurs d’extrême droite s’étant très tôt tournés vers le net, plus difficile à cadrer que les médias généralistes.

[2] En ligne ici

[3] Mèmes : élément, motif ou phénomène repris et décliné en masse sur internet. Détourné, l’élément de base du mème peut être une citation (« Keep Calm and carry on »), une vidéo un peu cocasse (un chat jouant du piano), une photo (le visage de l’acteur Nicolas Cage, l’air un peu pincé) etc. Détourné, enrichi d’une dose d’humour souvent absurde (le visage de Cage reproduit sur à peu près tous les supports possibles, animaux ou objets, y compris une… cage), il est largement diffusé sur le web, refaisant rire par effet de répétition avant d’être à nouveau détourné.

[4] Par ailleurs, on voit même des responsables politiques investir cet espace en conservant (ou singeant ?) les codes des vidéos YouTube à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, candidat de la gauche radicale mais aussi de Florian Philippot, conseiller de Marine Lepen.

 

 

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