Néolibéralisme : un virage autoritaire prévisible ?

Illustration : Vanya Michel

Le néo­li­bé­ra­lisme est un coup d’État nar­ra­tif per­pé­tré dès la fin des années 1970 avec une volon­té mani­feste de jeter l’opprobre et le dis­cré­dit sur l’État social – fruit d’un com­pro­mis issu de la Deuxième Guerre mon­diale – et de pro­po­ser une nou­velle his­toire cen­trée sur l’homo oeco­no­mi­cus, entre­pre­neur de soi. Ayant pris les manettes des gou­ver­ne­ments depuis 40 ans, cette doc­trine s’est employée à « libé­rer » les indi­vi­dus des soli­da­ri­tés jugées ana­chro­niques que pro­po­sait l’État social. Dans cette optique, le citoyen dis­pa­rait et l’individu se voit consi­dé­ré comme un consom­ma­teur uni­que­ment mû par son désir de liber­té. Deux ouvrages sor­tis récem­ment, Le choix de la guerre civile et La finance auto­ri­taire, reviennent sur les der­nières évo­lu­tions de l’idéologie néo­li­bé­rale et de sa mise en pra­tique. S’ils constatent tous deux un dur­cis­se­ment dans la défense de ce modèle, ils s’interrogent sur la nature du phé­no­mène à par­tir d’hypothèses dif­fé­rentes : un rai­dis­se­ment por­té en germe dès le départ pour le pre­mier, un chan­ge­ment de cap déci­sif qui ver­ra son dépas­se­ment par le liber­ta­ria­nisme pour le second.

Le néo­li­bé­ra­lisme doit son nom à Louis Mar­lio, un indus­triel fran­çais ayant par­ti­ci­pé au col­loque Lipp­mann. Ce cou­rant de la pen­sée éco­no­mique consi­dère, comme le décrit bien George Mon­biot, « la concur­rence comme la carac­té­ris­tique prin­ci­pale des rela­tions humaines. Il redé­fi­nit les citoyens comme des consom­ma­teurs, dont les pré­ro­ga­tives démo­cra­tiques s’exercent essen­tiel­le­ment par l’a­chat et la vente, la vie devient un glis­se­ment de gui­chet en gui­chet et les indi­vi­dus deviennent consom­ma­teurs de tout et pro­duc­teurs de nos déses­pé­rances. » Mais il n’est pas que ça, pour­suit l’activiste poli­tique bri­tan­nique : « Le néo­li­bé­ra­lisme est éga­le­ment un pro­ces­sus qui récom­pense le mérite et sanc­tionne l’i­nef­fi­ca­ci­té. Il sou­tient que ‘‘le mar­ché’’ offre des avan­tages qui ne pour­raient jamais être atteints par quelque type de pla­ni­fi­ca­tion que ce soit. »

Cette mise en concur­rence uni­ver­selle repose sur la quan­ti­fi­ca­tion et la com­pa­rai­son. Pour Chris­tian Laval, la concur­rence géné­ra­li­sée de tous contre tous nous façonne et nous démo­bi­lise socia­le­ment : « le néo­li­bé­ra­lisme est une logique nor­ma­tive glo­bale qui tend à deve­nir un sys­tème et qui a pour prin­cipe la mise en concur­rence des États, des ins­ti­tu­tions et des indi­vi­dus entre eux… cette logique divise et isole les gens, ce qui les amène à ne plus pou­voir agir col­lec­ti­ve­ment. »

Vers une guerre civile ?

Le néo­li­bé­ra­lisme, lorsqu’il aura ces­sé d’exercer une cer­taine attrac­tion, se ver­ra-t-il contraint d’adopter une pos­ture auto­ri­taire pour se main­te­nir ? Il semble que nous arri­vions à ce moment-là. Dans Le choix de la guerre civile, une autre his­toire du néo­li­bé­ra­lisme1, quatre auteur·es y voient moins une bifur­ca­tion for­cée qu’un tra­cé pla­ni­fié de longue date. Comme le titre l’indique, le néo­li­bé­ra­lisme a fait le choix de la guerre civile contre l’égalité, au nom de la liber­té et sur­tout en vue de réa­li­ser le pro­jet d’une pure socié­té de marché.

Ce conflit pren­drait la forme de « guerres totales » qui aurait des facettes mul­tiples : « sociales en ce qu’elles visent à affai­blir les droits sociaux des popu­la­tions, eth­niques en ce qu’elles cherchent à exclure les étran­gers de toute forme de citoyen­ne­té, notam­ment en restrei­gnant tou­jours plus le droit d’asile, poli­tique et juri­dique en ce qu’elles ont recours aux moyens de la loi pour répri­mer et cri­mi­na­li­ser toute résis­tance et toute contes­ta­tion, cultu­relles et morales, en ce qu’elles s’attaquent aux droits indi­vi­duels au nom de la défense la plus conser­va­trice d’un ordre moral sou­vent réfé­ré aux valeurs chré­tiennes »2. Dif­fi­cile de ne pas faire le lien avec entre autres la crise des sans-papiers au Bégui­nage3, la répres­sion des mou­ve­ments sociaux (affaire du Pont de Che­ratte4). L’aspect auto­ri­taire peut aus­si prendre la forme d’une vio­lence insi­dieuse et lar­vée. L’autoritarisme du néo­li­bé­ra­lisme se mani­feste éga­le­ment en ce qu’il s’attaque à toute volon­té démo­cra­tique de régu­ler l’économie de mar­ché. Son objec­tif prin­ci­pal est « d’abolir le socia­lisme par la pla­ni­fi­ca­tion de la concur­rence ; rendre impos­sible à l’avenir toute poli­tique socia­liste par la mise en place de lois, de mesures et d’institutions qui lui feront bar­rage »5. Ici aus­si, une radio­gra­phie des ins­ti­tu­tions euro­péennes et du car­can bud­gé­taire mis en place illus­trent à mer­veille cette inten­tion, car qu’on le veuille ou non, le semestre euro­péen et toutes les mesures qui encadrent les bud­gets natio­naux visent à empê­cher toute ini­tia­tive publique en terme d’investissement, les États-membres se voyant contraints et som­més de res­ter dans les clous budgétaires.

Pour les auteur·es, l’histoire du néo­li­bé­ra­lisme serait celle des « stra­té­gies de la guerre civile néo­li­bé­rale face aux dif­fé­rentes figures de l’ennemi socia­liste qu’elles s’appellent pla­nisme, col­lec­ti­visme, syn­di­ca­lisme, sou­ve­rai­ne­té popu­laire ou démo­cra­ti­sa­tion »6 et ces stra­té­gies ont gagné les par­tis poli­tiques de tous les bords pous­sant par ailleurs les par­tis sociaux-démo­crates à délais­ser la lutte des classes, la lutte pour l’égalité et à la rem­pla­cer par des causes cultu­relles et morales qui ont per­mis de cacher l’absence de désac­cord pro­fond sur les orien­ta­tions éco­no­miques néo­li­bé­rales. Ain­si, disent les quatre socio­logues, « en jouant du res­sort de la xéno­pho­bie et du racisme, en nour­ris­sant la haine de cer­taines caté­go­ries de la popu­la­tion contre d’autres, per­çues comme des menaces pour leur propre situa­tion, l’offensive néo­li­bé­rale a retour­né une par­tie des classes popu­laires contre pra­ti­que­ment tous les acquis du mou­ve­ment ouvrier, contre l’État-providence, contre le droit du tra­vail et contre les syn­di­cats ». Et c’est ain­si que le « néo­li­bé­ra­lisme pro­duit à la fois son poi­son (la désaf­fi­lia­tion, les inéga­li­tés sociales, l’insécurité éco­no­mique) et dans sa ver­sion de droite, son anti­dote ima­gi­naire sous la forme du réen­chan­te­ment d’un nous com­po­sé de gens simples et ordi­naires, de sem­blables silen­cieux et tra­vailleurs, de bons citoyens obéis­sant aux normes et res­pec­tueux de l’autorité de l’État »7.

Ce recours aux valeurs entraine aus­si une redé­fi­ni­tion a mini­ma de la liber­té : « Le concept de liber­té ne désigne plus un ensemble de garan­ties contre l’oppression indi­vi­duelle et col­lec­tive mais un droit d’affirmer un ensemble de valeurs tra­di­tion­nelles auto­pro­cla­mées comme équi­valent à la civi­li­sa­tion. »8 Nous sommes donc loin d’une part, de la liber­té-éman­ci­pa­tion pen­sée par les Lumières puis, par une grande par­tie du libé­ra­lisme poli­tique clas­sique. Et d’autre part, nous com­pre­nons mieux en quoi des fac­tions d’extrême droite en viennent à mani­fes­ter contre la vac­ci­na­tion sous le slo­gan « ensemble pour la liberté ».

Le nouvel autoritarisme des marchés

Une autre évo­lu­tion en date est celle qui se mani­feste sous la forme de la finance auto­ri­taire for­te­ment impré­gnée par le liber­ta­ria­nisme. Telle est l’hypothèse déve­lop­pée par les socio­logues Mar­lène Ben­quet et Théo Bour­ge­ron dans La finance auto­ri­taire, vers la fin du néo­li­bé­ra­lisme9. Leur ana­lyse se base sur les prises de posi­tion des dif­fé­rents seg­ments de l’industrie des ser­vices finan­ciers bri­tan­niques dans le cadre de la cam­pagne réfé­ren­daire sur le Brexit. Ain­si, le pas­sage au crible du finan­ce­ment des cam­pagnes pour le Remain et pour le Leave montre clai­re­ment que les acteurs de la pre­mière finan­cia­ri­sa­tion (banques et assu­reurs) étaient plus enclins à favo­ri­ser le main­tien dans l’Union Euro­péenne. À l’inverse, les acteurs de la seconde finan­cia­ri­sa­tion (Hedge funds et fonds de capi­tal inves­tis­se­ment) pen­chaient eux pour la sor­tie. Et ce, incroyable mais vrai, notam­ment parce que la légis­la­tion fis­cale euro­péenne était jugée trop contrai­gnante ! Ce choix illustre en tout cas pour les deux chercheur·ses le bas­cu­le­ment du néo­li­bé­ra­lisme vers un liber­ta­ria­nisme auto­ri­taire. Le liber­ta­ria­nisme est une doc­trine éco­no­mique « qui vise à limi­ter toute forme d’intervention de l’État en-dehors de la garan­tie de la pro­prié­té pri­vée contre le col­lec­ti­visme et l’étatisme »10. Elle sacri­fie la plu­part des liber­tés au pro­fit de la pré­ser­va­tion de celle qui est jugée la plus pri­mor­diale : celle de pos­sé­der et d’accumuler. Bref, au pro­fit du profit.

L’évolution que cette doc­trine tend à indi­quer est que ce modèle n’aurait plus besoin de la démo­cra­tie. Les deux auteur·es vont même jusqu’à annon­cer la fin du « néo­li­bé­ra­lisme démo­cra­tique » qui ces­se­rait d’être le « régime poli­tique d’accumulation domi­nant au sein des pays dits occi­den­taux »11. Cela se tra­duit par un pro­jet séces­sion­niste d’une part des élites vis-à-vis du reste de l’humanité. Les pra­tiques et le mode de gou­ver­ne­ment mis en œuvre au Bré­sil (sous l’égide de Jair Bol­so­na­ro) et dans ce que l’on appelle les démo­cra­ties illi­bé­rales illus­trent à mer­veille ces évo­lu­tions mortifères.

Les deux auteur·es concluent qu’ « il n’y a aucune bonne rai­son de regret­ter le déclin du régime d’accumulation néo­li­bé­ral »12 mais que dans le même temps, les visages de nos nou­veaux adver­saires res­tent à iden­ti­fier, pour évi­ter de pas­ser sous leurs fourches cau­dines. C’est donc à une phase plus offen­sive de mesures por­tées par le capi­tal et ses agents, peu por­tés sur l’État de droit, qu’il faut se préparer.

  1. Pierre Dar­dot, Chris­tian Laval, Haud Gué­guen et Pierre Sau­vêtre, Le choix de la guerre civile, une autre his­toire du néo­li­bé­ra­lisme, Lux, 2021.
  2. Idem, p.16.
  3. À par­tir de mai 2021, près de 450 per­sonnes sans-papiers qui occu­paient l’Église du Bégui­nage (Centre de Bruxelles) mènent une grève de la faim pour pro­tes­ter contre le manque de consi­dé­ra­tion et de pers­pec­tives de régu­la­ri­sa­tion pour des per­sonnes pour­tant par­fois rési­dentes et actives en Bel­gique depuis de nom­breuses années. Elle dure­ra jusqu’au 21 juillet et aura été mar­qué par l’intransigeance du secré­taire d’État à la migra­tion Sam­my Madhi (CD&V).
  4. 17 syn­di­ca­listes pour­sui­vis à la suite d’une action réa­li­sées lors de la grève géné­rale sur le pont de Che­ratte, près de Liège, le 19 octobre 2015, sont condam­nés pour entrave à la cir­cu­la­tion à des peines allant de 15 jours à 1 mois avec sur­sis et à des amendes allant de 200 à 350€. Et ce, alors qu’ils étaient seule­ment pré­sents sur plac et en l’absence de preuve de leur par­ti­ci­pa­tion à l’organisation. En outre les per­ma­nents syn­di­caux ont éco­pé d’une peine plus lourde que les délé­gués pré­sents. Lire : Carte blanche sur le pro­cès des 17 pré­ve­nus « du Pont de Che­ratte » : eux, c’est nous ! — Le Soir
  5. Dar­dot, Laval, Gué­guen et Sau­vêtre, op.cit. p.120.
  6. Idem, p. 303.
  7. Idem, p.303.
  8. Idem, p. 200.
  9. Mar­lène Ben­quet et Théo Bour­ge­ron, La finance auto­ri­taire, vers la fin du néo­li­bé­ra­lisme, Rai­sons d’agir, 2021.
  10. Idem, p.115.
  11. Idem, p.128.
  12. Idem, p.146.

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