Sectes : Lutter contre les machines à broyer les consciences

Photo : CC BY 2.0 par Smecky!

Si les sectes conti­nuent de pros­pé­rer en Bel­gique, une loi sur l’abus de fai­blesse a été votée en décembre 2012 au Par­le­ment fédé­ral à l’initiative de André Fré­dé­ric. Ce dépu­té fédé­ral (PS) et auteur de « Broyeurs de conscience, L’évolution du phé­no­mène sec­taire en Bel­gique » a éga­le­ment pré­si­dé un groupe de tra­vail visant à éva­luer l’impact de ces mou­ve­ments dans notre pays et fon­dé Avi­so, une asbl d’aide aux vic­times. Il revient dans cet entre­tien sur les der­nières évo­lu­tions de ces orga­ni­sa­tions et sur la néces­si­té de com­battre toutes les dérives sec­taires, d’où qu’elles viennent.

Quelles évolutions récentes notez-vous en ce qui concerne les sectes agissant en Belgique ?

Il serait d’abord oppor­tun de repré­ci­ser ce que l’on consi­dère comme secte dans notre pays. La défi­ni­tion légale est la sui­vante : « tout grou­pe­ment à voca­tion phi­lo­so­phique ou reli­gieuse ou se pré­ten­dant tel, qui, dans son orga­ni­sa­tion ou sa pra­tique, se livre à des acti­vi­tés illé­gales, dom­ma­geables, nuit aux indi­vi­dus, ou à la socié­té, ou porte atteinte à la digni­té humaine ». C’est donc sur cette base que nous envi­sa­ge­rons ce phé­no­mène. J’ai eu la chance de pré­si­der en 2006, un groupe de tra­vail visant jus­te­ment à mesu­rer l’étendue du phé­no­mène dans notre pays.

Du point de vue quan­ti­ta­tif, on sait que la com­mis­sion par­le­men­taire mise en œuvre en 1996 suite aux sui­cides col­lec­tifs de l’ordre du temple solaire, avait audi­tion­né 189 orga­ni­sa­tions qui selon les par­le­men­taires posaient à tout le moins ques­tion. Dans la fou­lée de leur rap­port, l’État a créé un obser­va­toire des sectes par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace, dénom­mé CIAOSN (Centre d’avis et d’information sur les orga­ni­sa­tions sec­taires nui­sibles). Cet outil remar­quable recueille des ques­tions de per­sonnes pri­vées mais aus­si d’institutions publiques qui s’interrogent sur les pra­tiques de tel ou tel grou­pe­ment. On peut consi­dé­rer qu’en un peu plus de 10 ans ces ques­tions ont por­té sur plus ou moins 800 nou­veaux grou­pe­ments ou pra­tiques sec­taires qui peuvent concer­ner de grands groupes mais aus­si des pseu­do thé­ra­peutes indi­vi­duels. Cela ne veut évi­dem­ment pas dire qu’il y a 800 nou­velles sectes en Bel­gique, mais cela indique clai­re­ment, qu’à tout le moins, ces pra­tiques sont en recru­des­cence. Et avec la crise ça ne s’arrange pas.

Et d’un point de vue qualitatif ?

D’un point de vue qua­li­ta­tif, on constate aus­si une forte diver­si­fi­ca­tion des objec­tifs et des pra­tiques. Si durant de nom­breuses décen­nies, notre édu­ca­tion com­mune judéo-chré­tienne était un ter­reau fer­tile pour les sectes apo­ca­lyp­tiques (en résu­mé : la fin du monde arrive, les bons auront le para­dis éter­nel sur terre et les méchants iront en enfer…), il faut bien consta­ter qu’à l’aube du troi­sième mil­lé­naire, ces convic­tions reli­gieuses tra­di­tion­nelles s’étiolent et qu’il fal­lait pour ces gou­rous de tout poil de nou­veaux champs d’action. Ces gou­rous ne sont plus tou­jours affu­blés de grandes capes dorées et de cou­ronnes, mais ont par­fois le pro­fil de jeunes cadres dyna­miques, col et cra­vate, ou de pseu­do-spé­cia­listes en blouse de méde­cin… ce sont les sec­teurs de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, du déve­lop­pe­ment per­son­nel, de l’aide huma­ni­taire, ou encore de la jeu­nesse, qui sont les objec­tifs majeurs.

Une autre ten­dance qui inter­pelle, c’est la pro­li­fé­ra­tion d’églises néo-pen­te­cô­tistes d’origine afri­caine qui pose aujourd’hui par­tout dans notre pays un réel pro­blème de vie sociale et de mani­pu­la­tions de groupes.

Ce qui m’effraie le plus aujourd’hui, c’est encore le déve­lop­pe­ment per­ni­cieux de pra­tiques sec­taires dans le domaine de la san­té.

Dans le même temps, comment concilier la liberté des cultes avec la lutte contre la manipulation des consciences ?

Je suis pour le res­pect inté­gral de l’article 19 de la consti­tu­tion qui garan­tit à cha­cun la liber­té de convic­tion et de reli­gion. Cha­cun peut aller à sa guise payer cher pour se faire pas­ser la lumière avec une musique orien­tale en toile de fond, un boud­dha en déco­ra­tion et quelques incan­ta­tions… si ça lui fait du bien ! Je m’opposerai tou­jours en revanche à toutes pra­tiques qui fassent en sorte, par exemple, qu’une per­sonne atteinte d’un can­cer du sein aban­donne sa chi­mio pour aller se faire pas­ser la lumière, c’est dra­ma­tique ! C’est un réel pro­blème de san­té publique !

Quels sont les modes d’approche privilégiés de ces organisations ?

L’objectif de ces orga­ni­sa­tions est clair : broyer les consciences, refor­ma­ter les modes de pen­sée et vider vos por­te­feuilles. On consta­te­ra en géné­ral que les per­sonnes contac­tées se trouvent sou­vent momen­ta­né­ment dans un état de fai­blesse psy­cho­lo­gique ou affec­tive suite à un décès, une mala­die, une rup­ture… La secte appa­raît alors dans une atti­tude d’aide, d’empathie, et entoure avec le groupe la per­sonne d’une pseu­do affec­tion, ce qui aura pour consé­quence de ras­su­rer, de se sen­tir pro­té­gé et de com­men­cer le long cal­vaire à l’intérieur de l’organisation en cou­pant tout contact avec son milieu fami­lial, social ou pro­fes­sion­nel. D’autres tech­niques relèvent plus du mar­ke­ting avec des pro­po­si­tions de cours, de for­ma­tions dans le domaine du bien-être ou de l’amélioration de ses propres per­for­mances. Vous êtes quelqu’un d’intéressant mais il y a encore moyen de vous amé­lio­rer si… et c’est là qu’à coup d’heures de cours et de syl­la­bus cou­teux, cer­tains se retrouvent sans le sou. Et puis je dirais que les nou­velles tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion ne sont pas épar­gnées.

Justement, les sectes sont-elles présentes sur internet ?

Il est évident que ces orga­ni­sa­tions s’adaptent à la moder­ni­té, et donc inter­net est cer­tai­ne­ment un outil de recru­te­ment effi­cace. Parce qu’il est un for­mi­dable outil d’acquisition d’informations mais aus­si à mes yeux, une redou­table machine de repli sur soi et de liens sociaux vir­tuels. Il est donc aisé pour ces grou­pe­ments mal inten­tion­nés de lan­cer son hame­çon dans l’océan pla­né­taire du net et d’attendre que les pois­sons déses­pé­rés viennent s’y accro­cher pour avoir le sen­ti­ment d’exister et d’avoir des amis. Un rap­port récent de la com­mis­sion d’enquête par­le­men­taire du sénat fran­çais met­tait en évi­dence la pro­blé­ma­tique des prio­ri­tés don­nées par les moteurs de recherche sur inter­net. En met­tant en exergue le fait que taper « bio­lo­gie totale » sur Google débou­chait prio­ri­tai­re­ment sur plu­sieurs sites pro­mou­vant cette dérive sec­taire en matière de san­té alors que les infor­ma­tions offi­cielles de la Répu­blique n’arrivaient qu’en 7e posi­tion. C’est dire la puis­sance de ces machines et l’importance que nous devons accor­der à leur pré­sence sur le net.

En quoi consiste la loi sur l’abus de faiblesse votée en décembre dernier dont vous êtes l’un des auteurs ?

J’ai dépo­sé en 2007 une pro­po­si­tion de loi pré­voyant d’ériger en infrac­tion la désta­bi­li­sa­tion men­tale des per­sonnes et l’abus de situa­tion de fai­blesse des per­sonnes. Ce texte trou­vait sa source dans l’exemple fran­çais, la Loi About Picard qui sanc­tionne l’abus de fai­blesse et qui a fêté en décembre der­nier son dixième anni­ver­saire, j’ai d’ailleurs pris la parole à l’Assemblée Natio­nale fran­çaise à cette occa­sion. La pra­tique fran­çaise nous a beau­coup aidés dans notre tra­vail par­le­men­taire, puisque l’on a consta­té qu’en France, chaque année, cette loi avait per­mis 5 à 6 condam­na­tions pour dérives sec­taires, mais aus­si 500 à 600 condam­na­tions d’abus de fai­blesse pour per­sonnes âgées. Après de longs débats, ma loi a été votée et est parue au moni­teur, et est donc plei­ne­ment active. Elle per­met à chaque indi­vi­du qui estime avoir été abu­sé dans un moment de fai­blesse et avoir été ame­né à poser des actes qu’il n’aurait pas com­mis dans son état nor­mal de por­ter plainte contre les per­sonnes ou les orga­ni­sa­tions et le cas échéant d’obtenir répa­ra­tion.

A-t-elle permis des résultats ?

Plu­sieurs affaires sont à l’heure actuelle à l’instruction sur base de cette incri­mi­na­tion pénale, mais aucun juge­ment n’est encore arri­vé. Il est encore trop tôt pour se pro­non­cer.

Quels autres outils pour lutter contre ce phénomène pourraient être déployés ?

Le chan­tier est immense. L’action prin­ci­pale doit rési­der dans la pré­ven­tion, mais pour ce faire, les outils manquent et les moyens humains et finan­ciers aus­si, et je ne crois pas que ce soit nos enti­tés fédé­rées désar­gen­tées qui vont mas­si­ve­ment inves­tir dans ce domaine. Puisque l’on en est à repen­ser l’utilité même des cours phi­lo­so­phiques à l’école et de les trans­for­mer, ce que je plaide, en cours d’éducation à la citoyen­ne­té et à l’histoire des reli­gions et des phi­lo­so­phies, un cha­pitre dérives sec­taires trou­ve­rait uti­le­ment sa place dans ce nou­veau dis­po­si­tif. De manière géné­rale, je consi­dère que nos médias de ser­vice public font un tra­vail assez minu­tieux en la matière. Res­tent les vic­times qui, une fois qu’elles ont osé s’arracher de la secte et se retrouvent seules, sou­vent iso­lées, et sans le sou, ne trouvent aucune struc­ture pour se recons­truire et repar­tir dans la vie. C’est le but.

Vous êtes l’un des fondateurs de l’ASBL d’aide aux victimes AVISO, comment agit-elle ?

C’est jus­te­ment pour ten­ter d’aider ces vic­times que nous avons mis en place cette asbl, AVISO. Un avi­so, c’est un petit navire de guerre char­gé de détruire les sous-marins. C’est une belle image qui illustre la volon­té de quelques béné­voles de se mettre au ser­vice des vic­times, pour les sou­te­nir d’abord mais aus­si pour dénon­cer avec force et vigueur les méfaits de ces grou­pe­ments qui détruisent des vies, des familles, et gomment des indi­vi­dus de la socié­té.

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