Catherine Jourdan : « Déjouer les cartes officielles »

Illustration : extrait de la carte de Brives la Gaillarde réalisé dans le cadre d'un atelier de géoraphie subjective

Dans ses ate­liers de géo­gra­phie sub­jec­tive, Cathe­rine Jour­dan, prof de phi­lo­so­phie deve­nue psy­cho­logue et artiste, tente de mettre à plat les pay­sages men­taux des habi­tants d’un ter­ri­toire. Il s’agit d’élaborer, en groupe, la carte d’une ville en fonc­tion des sen­si­bi­li­tés de ceux qui la conçoivent et non plus de cri­tères objec­tifs. Ain­si, les usages et pra­tiques de l’espace, les pro­jec­tions sur le réel, et tous les aspects sym­bo­liques de l’organisation du ter­ri­toire sont mobi­li­sés. Une démarche qui vise à la prise de conscience de nos repré­sen­ta­tions de notre envi­ron­ne­ment, le tout en déjouant les cartes offi­cielles.

Quelle dif­fé­rence entre les cartes offi­cielles, celles des auto­ri­tés, rele­vez-vous par rap­port aux cartes réa­li­sées par les habi­tants dans le cadre de vos ate­liers de géo­gra­phie sub­jec­tive ?

Au cours d’un ate­lier, on s’autorise toutes les dis­tor­sions et les chan­ge­ments de dis­tances par rap­port aux cartes « offi­cielles ». On agran­dit ou on rétré­cit des zones en fonc­tion des repré­sen­ta­tions. On y intègre de l’Histoire avec un grand H et des his­toires avec un petit h, tout l’humus qui consti­tue la ville, sans faire de choix a prio­ri de lieux offi­ciels ou non offi­ciels. Ce sont des manières de struc­tu­rer le réel grâce à l’imaginaire. On s’aperçoit alors que l’imaginaire n’est pas une épice pour égayer ou se diver­tir du réel, mais bien ce qui per­met à la fois de pen­ser le réel et de s’en libé­rer. Par exemple, à Rennes, on a tra­vaillé avec des enfants de quar­tiers popu­laires sur la carte de la ville. À un moment, ils nous ont dit : « ah, mais on a oublié le Maroc, le Came­roun, le Kur­dis­tan ! », des pays qu’ils ont ensuite ajou­tés très natu­rel­le­ment à la carte de leur quar­tier ! Ça disait quelque chose de leur géo­gra­phie, des endroits qui leur sont tout aus­si proches que leur lieu de vie réel.

À Saint-Gilles, les par­ti­ci­pants ont zap­pé la pri­son, mais aus­si annexé d’autres zones comme un parc qui est pour­tant situé dans la com­mune voi­sine de Forest, c’est fré­quent ?

C’est très fré­quent. Ça n’est que ça en fait, cette géo­gra­phie sub­jec­tive : des espèces d’oublis, volon­taires ou invo­lon­taires. Qu’est-ce qu’on s’autorise à mettre ou à reti­rer ? Ou à annexer parce qu’on aime bien ces endroits ? Ces choix, on va d’ailleurs les ques­tion­ner. Par exemple, la pri­son de Saint-Gilles appa­rait bel et bien sur la carte, mais en trans­pa­rence. Lors des dis­cus­sions, cela fai­sait res­sor­tir un cer­tain malaise : un endroit comme ça, on le met ou on ne le met pas ? Est-ce que ça a sa place sur une carte ? Pour conti­nuer sur Saint-Gilles, toute la zone en allant vers la place Louise, le quar­tier plus riche de Saint-Gilles, est comme non vue… et a été enle­vée de la carte, car pour le groupe, ce n’était « plus du Saint-Gilles », ça por­tait moins le sceau d’une « âme Saint-Gil­loise ».

Ça donne lieu à des négo­cia­tions…

Des négo­cia­tions, des dis­cus­sions. Pour nous le prin­ci­pal, c’est sur­tout que les habi­tants prennent conscience des nou­veaux points de cen­tra­li­té, des nou­velles manières d’organiser la ville. C’est vrai­ment un outil pour accou­cher d’une repré­sen­ta­tion com­mune.

Il y a des points com­muns, des élé­ments qui reviennent d’une carte à l’autre ?

Il y a des points de repère pour consti­tuer ces cartes qui reviennent très sou­vent : axes rou­tiers, monu­ments ou équi­pe­ments publics. La liste des élé­ments publics est d’ailleurs très impor­tante pour les habi­tants : La Poste, la Mai­rie, la biblio­thèque, la pis­cine, l’école, etc. sont les pre­miers points qui font le maillage d’une ville et qui sont cités. C’est l’un des points com­muns à presque toutes nos cartes.

Le tram­way est une des pre­mières choses qui est mise, comme quelque chose d’un peu magique, souple, prio­ri­taire et qui cir­cule dans toute la ville. Il est sou­vent per­çu comme un vec­teur de liens très fort. Il y a vrai­ment l’idée qu’en regar­dant par la fenêtre du tram­way, quelque chose qui va vite et qui tra­verse toute la ville, on peut s’approprier cette ville. En grande oppo­si­tion sou­vent avec le métro, d’où on ne voit rien.

D’autre part, je constate de plus en plus la forte cen­tra­li­té des centres com­mer­ciaux. On se retrouve par­fois avec des cartes où le groupe met en pre­mier lieu Car­re­four, Leclerc ou Lldl là où il met­tait la Mai­rie, un centre social ou un musée.

Com­ment les habi­tants déli­mitent leur espace, y posent des fron­tières ?

On a des villes très souples, où ce ne sont que des cir­cu­la­tions. Et puis on a eu des villes où les habi­tants vont défi­nir leur iden­ti­té, au moins ter­ri­to­riale, d’abord par oppo­si­tion à un autre quar­tier. Notam­ment dans les quar­tiers très popu­laires où il y a comme un besoin de limites très fortes et très franches pour pou­voir assu­rer un chez soi tenable. Et ce, beau­coup plus que dans les quar­tiers plus aisés où on met les lignes TGV ou de bus et où on donne l’idée que ça cir­cule. Ça ne veut pas dire que la fron­tière n’y est pas, mais elle n’est pas énon­cée telle quelle : c’est une fron­tière plus invi­sible.

Est-ce que les cartes révèlent des lignes de frac­tures sociales, des fron­tières inté­rieures, dans un quar­tier ou une ville ?

À Brive-la-Gaillarde par exemple, on a consta­té un malaise impor­tant entre le quar­tier popu­laire et le centre-ville bour­geois et hup­pé : les habi­tants des quar­tiers popu­laires met­taient à dis­tance le centre-ville et se sen­taient for­te­ment regar­dés, jugés. La carte montre deux zones qui ne se touchent que par une ligne de bus…

Cela étant, nos par­ti­ci­pants n’aiment géné­ra­le­ment pas consa­crer ces lignes de frac­tures : on n’est pas fier d’une fron­tière. Sym­bo­li­que­ment, il y a un malaise à la tra­cer. Ils savent que la carte va être impri­mée et dif­fu­sée. Il y a l’idée qu’il y a un défaut. Du coup, ils ont envie de rajou­ter des lignes de bus, de créer des choses pour que ça cir­cule. Car une ville qui va bien, dans l’imaginaire col­lec­tif, c’est une ville où ça cir­cule de par­tout.

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