Capoeira et résistance infrapolitique

Par Pierre Lempereur

Devenue progressivement symbole de l’identité afro-brésilienne, la capoeira trouve ses sources dans l’esclavage pratiqué au 16e siècle. Elle est aujourd’hui pratiquée dans les académies, mais aussi sur les plages, par plus de 80 % de la population brésilienne. Le cercle de capoeira (la « roda ») est inscrit depuis 2014 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. Elle s’est également aujourd’hui très largement diffusée depuis le Brésil vers le reste du monde. À côté de cette reconnaissance et de sa pratique de masse, la capoeira possède une portée politique insoupçonnée et constitue un exemple notable de « ruses du dominé ». Détour par l’expérimentation et l’analyse anthropologique de James C. Scott pour rendre compte de cette lutte politique discrète.

 

Comme l’écrit Andorinha (hirondelle), capoeiriste et rédactrice du fanzine Muleque e tu ! (« Voyou toi-même ! »), il est inutile d’essayer de mettre la capoeira dans une case puisque la capoeira c’est l’art de la dissimulation, de l’adaptation en fonction des circonstances et de la feinte grâce à sa malice. La question est néanmoins centrale : qu’est-ce que la capoeira ? De la danse, de la lutte, un art martial ? Peine perdue, la capoeira est ambigüe. Née du temps de l’esclavage au Brésil, c’est en lui donnant l’apparence d’une danse folklorique, autorisée, que les esclaves l’employèrent pour apprendre à se défendre et préparer leur fuite devant  ‒ et en même temps à l’insu de ‒ leur maitre, en étant dès lors visibles, et invisibles à la fois…

 

La roda

En capoeira, la roda est un des moments ritualisés qui marque la fin de chaque entrainement. Les élèves viennent se disposer en cercle tout autour du maitre et attendent son signal et celui de la musique pour entrer dans la ronde. La roda c’est la théâtralisation des combats entre capoeiristes qui, tour à tour, entrent dans un jeu de question/réponse enchainant mouvements d’attaques, d’esquives et de défense avec leur adversaire au rythme de la musique et des chants qui les accompagnent et influencent le rythme du jeu. Un bon capoeiriste doit savoir interpréter le rythme et les chants afin de produire un jeu qui y corresponde, adapter sa vitesse et ses mouvements au rythme des instruments et mettre en pratique les valeurs ou le jeu dont il est question dans les chants. La mandinga, c’est l’essence et l’expression du jeu et la manière dont un joueur va tromper l’autre feignant par ruse ses intentions. La roda est le lieu par excellence de l’apprentissage du caractère imprévisible du jeu.

Mestre Temporal[1]  (Maitre Tempête), du Grupo Origens Da Capoeira[2] que je fréquente, m’expliquait que certains chants entonnés dans les rodas pouvaient être entendus comme des formes d’avertissement sur le danger encouru par l’un des deux joueurs. Si ce dernier comprenait le sens caché du chant, il comprenait les (mauvaises) intentions de son adversaire. On dit aussi qu’à l’époque esclavagiste, quand les maitres approchaient du jeu, le caractère martial de la capoeira était déguisé par la musique et les chants. Le combat se transformait subitement en une sorte de danse en forme de jeu agile qui réussissait à tromper leur méfiance et les empêchait de voir le caractère belliqueux de la capoeira ne leur laissant apparaitre qu’une brincadeira d’esclave (jeu ou divertissement). La roda est donc cette héritière d’une théâtralisation ancienne de la survie des esclaves affranchis, racontant leur vie face à la violence ordinaire qu’ils rejouaient entre eux.

Dans la période qui a suivi l’abolition de l’esclavage (1888), la capoeira se retrouve associée aux bandes urbaines, aux maltas et autres malandros qui erraient dans les villes sans travail. Être surpris en train de la pratiquer suffisait alors pour vous faire envoyer aux travaux forcés. Alors, la capoeira est restée publiquement invisible et stigmatisée. Pendant plusieurs décennies ce statut fut intégré dans ses « codes ». Les capoeiristes étaient ainsi des anonymes et connus seulement par leur  apelido  (surnom). Aujourd’hui, cette tradition de l’anonymat continue puisque chaque membre reçoit au moment de son  batizado (baptême) un surnom qui marque le passage de grade et signifie l’entrée dans le groupe. Anonymat et reconnaissance font bon ménage dans l’univers de la capoeira où visible et invisible se mêlent encore et toujours…

 

Les pieds nus et l’uniforme blanc

En règle générale, la capoeira se pratique pieds nus. Les esclaves d’ailleurs ne portaient pas de chaussures. On le leur interdisait, car pieds nus, ils étaient bien moins tentés de fuir ou tout du moins, parcouraient moins de distance en cas de fuite. Dans le groupe, nous portons aussi un uniforme blanc. Lors d’une conversation à ce sujet, le  Mestre m’expliquait que le choix du blanc datait de l’époque où la capoeira cherchait encore une forme de reconnaissance publique. Le blanc était un signe de bonne organisation, de pratique respectable à l’image d’un art martial tel que le judo ou le karaté. Le blanc de notre uniforme de capoeiriste s’inspire donc de celui du kimono.

Au Brésil, c’est le Mestre Bimba, fils d’esclave qui, dès les années 30, va chercher à faire sortir la capoeira de l’illégalité. Il réussit progressivement à la faire reconnaitre aux yeux des autorités politiques et obtient qu’en 1940 soit abrogée la loi d’interdiction de la capoeira. Et va fonder la première école de capoeira autour d’un style propre, la capoeira regiona,l qui tranche avec la pratique traditionnelle, apprise dans la rue et dans l’instant du combat entre anciens esclaves. La capoeira regional va devenir un sport pratiqué en salle et selon une méthode d’enseignement codifiée. Pour débarrasser la capoeira de son étiquette l’associant à la délinquance, seuls les individus pouvant certifier d’un travail ou d’un statut honnête étaient autorisés à suivre les cours. Pour obtenir la reconnaissance de sa discipline, Mestre Bimba va s’appuyer sur les couches sociales les plus favorisées. La première génération d’élèves sera d’ailleurs constituée en majorité des jeunes blancs aisés et de bonne famille. En réaction, un autre courant se développe autour de Mestre Pastinha qui réaffirmera l’identité africaine de la capoeira en créant dans les années 60 un autre style, la capoeira Angola. Aujourd’hui, ces deux écoles sont souvent enseignés dans une version combinée au sein d’un style dit « contemporain ».

 

Accéder au « texte caché » de la capoeira

James C. Scott est un anthropologue anarchiste américain qui a étudié l’histoire des sociétés coloniales et s’est intéressé à l’expérience de privation de pouvoir et de résistance en situation de subalternité. Il est surtout remarquable pour avoir produit une critique de la notion gramscienne d’hégémonie culturelle des dominants et de son incorporation, de sa « naturalisation » par les populations dominées elles-mêmes, diminuant ce faisant leur capacité à résister. Dans son ouvrage intitulé La domination et les arts de la résistance[3], il propose une grille de lecture utile pour saisir les formes de résistance politiques cachées et le sens de l’ambivalence chez des populations dominées. Son travail permet également d’éclairer le système de la capoeira. Dans son ouvrage, il écrit ceci : « Tout groupe dominé produit, de par sa condition, un “texte caché” aux yeux des dominants, qui représente une critique du pouvoir. Les dominants, pour leur part, élaborent également un texte caché comprenant les pratiques et les dessous de leur pouvoir qui ne peuvent être révélés publiquement ». Schématiquement, il définit trois niveaux de lecture qui permettent d’accéder au texte caché des dominés. Le premier niveau de lecture est celui du texte public qui est relayé par les dominés, « les images flatteuses que les élites produisent d’elles-mêmes ». Le deuxième texte caché est celui partagé en coulisse par les dominés, là où ils sont à l’abri du pouvoir et donc en mesure de le dénoncer. Le troisième texte caché est situé entre le premier et le deuxième niveau, « c’est la politique du déguisement et de l’anonymat [qui] se déroule aux yeux de tous mais est mise en œuvre soit à l’aide d’un double sens soit en masquant l’identité des acteurs ». Ce sont par exemple les formes de résistances qui renvoient à tout un ensemble de contes populaires de revanche, de rituels d’agression, de chansons qui valorisent les attitudes de filouterie et de résistance des subordonnés mais aussi de création d’un espace social autonome pour l’affirmation de sa dignité, l’usage des ragots, des rumeurs etc.

C’est à ce troisième niveau que s’exerce ce que Scott appelle l’infrapolitique des dominés, c’est-à-dire « une grande variété de formes discrètes de résistance qui n’osent pas dire leur nom ». La capoeira comme on l’a vu regorge de ces formes discrètes de résistance.


Étendre l’action politique avec l’infrapolitique

La dimension infrapolitique de ces formes peut remettre en question notre modèle de compréhension propre aux démocraties libérales occidentales de ce qu’est ou n’est pas une forme d’activité politique, sa logique, sa substance. L’infrapolitique agit au-delà du spectre du visible, au-delà des formes de résistances ouvertes et déclarées, des manifestations, des mouvements de protestation ou de rebellions bruyantes qui font les gros titres, de toute organisation politique qui appartiendrait à la trace écrite (résolutions, déclarations, pétitions, procès…). L’infrapolitique demeure néanmoins le résultat d’un choix politique et stratégique assurant la résistance et la sécurité des sujets. Et comme toute autre forme d’organisation, elle nait d’un choix tactique informé par une sage connaissance des rapports de force.

Poser un regard sur la forme infrapolitique, c’est étendre au champ visible de l’expression de la lutte politique, les formes de lutte discrètes comme celles qui s’expriment dans la Capoiera. C’est revisiter en le reconnaissant le contrôle, l’intentionnalité et l’activité exercées par les populations dominées dans et sur un système de domination. C’est imaginer à partir de cette forme de résistance que la liberté loin d’être donnée lors de l’abolition de l’esclavage au Brésil, loin d’avoir été une liberté « offerte » par les autorités  ‒ comme le voudrait la mémoire officielle écrite par les élites ‒ aura été le résultat et l’objet d’une longue, lente, et douloureuse conquête. Expérimenter la capoeira, c’est donc aussi une expérimentation politique en soi, qui déplace le curseur de l’engagement politique du visible des mots ou des tracts vers l’engagement orienté vers le corps, l’art martial, la chanson, l’observation de la ritualisation et dans l’exécution des gestes. Même s’il est toujours impossible de répondre à la question de départ : « capoeira, art martial, danse ou lutte ? »…

Illustration : Axel Claes

 

Le fanzine Muleque é tu ! est disponible ici. L’illustration de cet article par Axel Claes est d’ailleurs extraite du premier numéro.

 

  Un numéro intitulé «  Sou mulher, sou guerreira ! » consacré au rôle des femmes dans la capoeira est actuellement cours de préparation. Un appel à contributions est lancé jusqu’au 30/10 qui s’adresse à toutes les fémininistes et capoeiristes féminines. Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

En guise de bonus, voici la vidéo Vadiação (1984) un court-métrage de Alexandre Robatto Filho où l'on peut entrapercevoir Mestre Bimba… 

https://www.youtube.com/watch?v=ObGj2e2bsAc

[1]  Le « mestre » (maitre) est la personne chargée d’enseigner le répertoire et de maintenir la cohésion du groupe tout en veillant au respect d’un code rituel .
[2] www.grupoorigensdacapoeira.com
[3] James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Éditions Amsterdam, 2008

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