Entretien avec Christian Maurel

L’éducation populaire, à la fois grain de sable et goutte d’huile du système

Photo : Gsara

Plus les crises finan­cières, éco­no­miques, sociales, poli­tiques et envi­ron­ne­men­tales se déve­loppent, plus la ques­tion du « que faire ? » se fait pres­sante. Ces crises mettent en lumière une cer­taine prise de conscience de l’urgence de pen­ser et agir autre­ment mais pro­voque en même temps un décou­ra­geant sen­ti­ment d’impuissance indi­vi­duelle et col­lec­tive. À l’image de ce qui s’est construit dans les révo­lu­tions arabes et le mou­ve­ment des indi­gnés, il est pos­sible de trans­for­mer la puis­sance de sou­mis­sion en puis­sance d’action : c’est toute la fonc­tion de l’éducation popu­laire que défend Chris­tian Mau­rel.

Vous définissez notamment l’éducation populaire comme étant l’éducation du peuple, par le peuple et pour le peuple. Mais comment définir ce qu’est le « peuple » ?

Par­tons d’une défi­ni­tion du peuple au sens poli­tique du terme, c’est-à-dire le peuple appe­lé à s’exprimer sur la direc­tion de ses repré­sen­tants, sur la défi­ni­tion des lois : le peuple consti­tu­tif de la volon­té géné­rale, au départ chez Rous­seau. Ce peuple est en crise. À tel point que des gens, comme Rosan­val­lon, parlent d’un « peuple introu­vable », ce qui peut même nous ame­ner à ce qu’on appelle une « contre démo­cra­tie ». Ça peut avoir un aspect posi­tif, mais ça peut aus­si nous ame­ner de l’autre côté. On a des traces en France et peut-être aus­si en Bel­gique d’« impo­li­tique » c’est-à-dire de sup­pres­sion du poli­tique, « poli­tique » étant enten­due dans le sens où les citoyens par­ti­cipent à la volon­té géné­rale, s’investissent dans l’espace public, sont citoyens et co-construc­teurs du droit, soit d’une manière directe, soit par délé­ga­tion de pou­voir.

Alors, envi­sa­geons le « peuple souf­frant », je n’ai pas trou­vé de meilleur terme. Au 19e siècle on sait en gros ce qu’est ce « peuple souf­frant » : c’est le peuple qui mène un com­bat contre la forme de démo­cra­tie ins­ti­tuée qui est celle du libé­ra­lisme. Ce peuple essaye de pro­mou­voir effec­ti­ve­ment une autre manière de vivre ensemble avec des formes diverses qui vont faire débat tout au long du 19e siècle : le socia­lisme uto­pique de Prou­dhon, de Bakou­nine, celui de, Marx, de Jau­rès… Le peuple souf­frant est por­teur d’alternatives. Ces alter­na­tives sont dis­cu­tables, elles sont contra­dic­toires, elles vont faire conflit, et quel­que­fois même elles vont prendre des formes dra­ma­tiques, comme ce fut le cas pen­dant la guerre d’Espagne.

Aujourd’hui, mal­heu­reu­se­ment, le peuple souf­frant peut être iden­ti­fié comme un peuple en creux. Il y a un affai­blis­se­ment des orga­ni­sa­tions de masse. Par­ti­cu­liè­re­ment des orga­ni­sa­tions poli­tiques por­teuses d’alternatives : celles qui sont cen­sées l’emporter d’une manière radi­cale n’ont pas vrai­ment d’audience et n’arrivent pas ce struc­tu­rer, elles ont même ten­dance à ce replier sur elles-mêmes.

Enfin, il y a ce peuple sou­ter­rain, dont on ne parle pas beau­coup qui est le peuple iden­ti­taire, au sens anthro­po­lo­gique du terme, celui qui per­met à des gens d’établir entre eux un lien social tel­le­ment fort qu’ils ont ten­dance bien évi­dem­ment à se cou­per du peuple au sens uni­ver­sel et poli­tique du terme.

N’y a-t-il a pas une tendance de certaines organisations d’éducation populaire à s’intéresser uniquement aux populations les plus pauvres, et à définir la souffrance non pas en terme d’exploitation, d’aliénation, de domination mais en terme de capital économique ?

Tout à fait. Ça veut dire que si on pense aux plus défa­vo­ri­sés uni­que­ment sous cet angle-là, on aura beau­coup de mal à s’engager dans une démarche d’éducation popu­laire avec eux. Cette démarche, ce n’est pas de les confi­ner dans le rap­port éco­no­mique, le capi­tal éco­no­mique qu’ils n’ont pas. C’est au contraire de prendre en compte d’autres dimen­sions : des dimen­sions cultu­relles, des dimen­sions d’organisations spé­ci­fiques, etc. C’est ce qui va per­mettre, peut-être, de faire un par­cours vers le haut, un par­cours ascen­sion­nel. Et c’est ce par quoi cette démarche se dis­tingue d’une logique pure­ment d’assistanat qui, elle, traite le social par le seul tra­vail social. Sauf qu’en France, je ne sais pas si c’est aus­si vrai en Bel­gique, il est en train de se construire pro­gres­si­ve­ment un tra­vail entre la ques­tion sociale, les tra­vailleurs sociaux et la ques­tion cultu­relle, les tra­vailleurs cultu­rels. Ils en arrivent à dire que l’appropriation cultu­relle et artis­tique ne peut pas se limi­ter à de l’offre même avec une forte dose de média­tion. Donc, le champ artis­tique et cultu­rel est, aujourd’hui, posi­ti­ve­ment per­cu­té par un cer­tain nombre d’expériences. On en arrive à dire qu’on est obli­gé de faire appel à des pra­tiques actives d’éducation popu­laire. Même s’ils n’osent pas trop employer ce terme et parlent plu­tôt de « l’artiste en résis­tance » ou d’« l’intervention artis­tique dans le champ social ».

Dans quelle mesure le fait de dépendre d’un pouvoir public ou d’un pilier institutionnalisé (parti, syndicat…) favorise ou freine les démarches d’éducation populaire ?

C’est une ques­tion qui apporte une réponse ambi­va­lente et de Nor­mands ! Sans moyens, c’est très dif­fi­cile de faire de l’éducation popu­laire, sauf à pen­ser que le mili­tan­tisme suf­fit. Et d’autre part, si on va cher­cher des moyens, alors il faut rendre des comptes. Et ce pour­quoi les struc­tures ou les pou­voirs publics vous financent n’est pas for­cé­ment ce pour quoi vous défen­dez un pro­jet d’éducation popu­laire. Si je vais expli­quer à un Maire que je vais faire de l’éducation popu­laire pour faire de la trans­for­ma­tion sociale, déjà ça va le faire un peu fré­mir. Il va me deman­der : « Vous vou­lez trans­for­mer quoi ? ». Mais alors, si je dis que je veux « révo­lu­tion­ner les rap­ports sociaux », alors là, j’ai quand même besoin de m’expliquer long­temps et ça ne va pas être évident !

Donc les struc­tures d’éducation popu­laire sont prises dans cette ambi­guï­té, cette contra­dic­tion, dans les ambi­va­lences des actions socio­cul­tu­relles au sens large du terme. C’est-à-dire qu’elles sont à la fois des espaces de trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux et des espaces de repro­duc­tion des rap­ports sociaux. Elles sont les deux à la fois.

Je suis deve­nu jeune direc­teur de MJC (Mai­son de jeunes et de la culture) dans les années 1970 on était, en France, dans une démarche très poli­tique, juste après Mai 68. Je me suis alors deman­dé si les MJC était le grain de sable qui empê­che­rait le sys­tème de fonc­tion­ner et l’amènerait à se grip­per ou si c’était au contraire la goutte d’huile qu’on met dans les engre­nages pour que ça fonc­tionne ? ». En fait, c’est mal­heu­reu­se­ment un peu les deux ! C’est le grain de sable et la goutte d’huile ! On est dans l’ambivalence. C’est pour ça que les acteurs du tra­vail de l’éducation popu­laire ne sont pas for­cé­ment tous les jours très à l’aise avec eux-mêmes par rap­port à ces ques­tions-là.

Vous donnez une autre définition de l’éducation populaire : « l’éducation populaire, c’est la dimension culturelle du mouvement social ». Comment ce lien se manifeste-t-il aujourd’hui ?

C’est assez évident selon moi, c’est une des filia­tions des cou­rants de pen­sées de l’éducation popu­laire reliée au mou­ve­ment ouvrier. Aujourd’hui, je pense que des mou­ve­ments sociaux défen­dant le droit au loge­ment, le refus de la double peine, l’antiracisme, des mou­ve­ments sociaux qui appa­raissent très spé­ci­fiques et cen­trés sur une ques­tion par­ti­cu­lière sont en même temps des mou­ve­ments d’éducation popu­laire : ils inter­pellent les rap­ports sociaux d’une manière plus glo­bale que l’objet pour lequel ils sont cen­sés s’investir. Par exemple, « Droit Au Loge­ment » mobi­lise des mal logés ou amène des gens à se mobi­li­ser à Paris pour inves­tir des bâti­ments qui ne sont pas occu­pés depuis des années.

Il y a donc une dimen­sion d’éducation popu­laire dans ces mou­ve­ments -même s’ils ne s’en réclament pas tou­jours- parce qu’il y a une conscience col­lec­tive qui se met en route, une asso­cia­tion entre l’individu et le col­lec­tif. Il y a une prise de conscience, une réflexion et une logique d’action qui inter­pellent à tra­vers un évè­ne­ment par­ti­cu­lier, qui inter­roge le rap­port entre indi­vi­du et les droits fon­da­men­taux dans cette socié­té.

Est-ce qu’on pourrait dire que l’éducation populaire se distingue de l’éducation permanente par la priorité accordée à la perspective d’émancipation collective sur celle de l’émancipation individuelle ?

Cela dépend de ce qu’on entend par « éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle ». L’émancipation indi­vi­duelle, je vais avoir une défi­ni­tion un peu sim­pliste, c’est sor­tir tout seul de la place qui nous a été assi­gnée. Par exemple, dans le dis­cours type : « J’étais chô­meur, je n’avais pas de bou­lot, j’accède à un emploi, je me suis for­mé, j’ai uti­li­sé les aides, j’ai été accom­pa­gné, et à la limite, que l’autre à côté n’ait pas d’emploi, ce n’est pas mon pro­blème, c’est le sien. Moi, ça a été le mien je l’ai réglé et voi­là ! ». Ça c’est une forme d’émancipation indi­vi­duelle. Or, selon moi, il n’y a véri­ta­ble­ment d’« édu­ca­tion popu­laire » que lorsqu’il y a un tra­vail où se ren­voient éman­ci­pa­tion col­lec­tive et indi­vi­duelle. La dimen­sion col­lec­tive me parait être un élé­ment essen­tiel de l’éducation popu­laire.

D’autre part, même si on tra­vaille sur le manque, même si on tra­vaille sur ce qui nous indigne et nous affecte, il n’y a véri­ta­ble­ment d’éducation popu­laire réus­sie que lorsque l’individu enga­gé dans ce pro­ces­sus y trouve à un moment son désir, y trouve un plai­sir.

Christian Maurel, sociologue et militant, est l’auteur de :
Éducation populaire et puissance d'agir
, Les processus culturels de l'émancipation, L’Harmattan, 2010
Éducation populaire et travail de la culture
, Éléments d'une théorie de la praxis, L’Harmattan, 2001

À lire également sur le web :  « Un immense besoin d'éducation populaire »

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