Les mots importent

 

Par Olivier Starquit

 

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir ». Cette citation de l’analyste du discours nazi Victor Klemperer nous rappelle que les mots, utilisés quotidiennement peuvent avoir une importance déterminante sur le long terme dans la manière de construire notre univers social et de désigner les rapports politiques. Et qu’il est dès lors indispensable de déterminer la riposte à développer dans ce combat sémantique, bien avant que les mots du pouvoir nous empêchent la critique.

 

 

Les mots importent. Dans la vie politique et syndicale, le choix des mots n’est jamais anodin. En effet, le langage n’est pas un simple outil qui reflète le réel, mais il crée également du réel en orientant les comportements et la pensée. Pour le dire autrement, le langage revêt une importance capitale par sa capacité à imposer l’usage de certains mots ou de certaines expressions, tout en en interdisant l’usage d’autres.

 

MOTS ET VISIONS DU MONDE

La langue pense à notre place, dirige aussi nos sentiments et régit tout notre être moral d’autant plus naturellement que l’on s’en remet inconsciemment à elle. Cet outil de communication s’avère par conséquent aussi être un puissant outil de domination. Et vivre dans l’omission de cette évidence peut faire des ravages.

Les mots portent, emportent avec eux une vision du monde, une logique politique, des marques de démarcation. Les mots classent, trient, délimitent. Les éléments de langage situent et en disent long sur ceux qui les utilisent. Et les fondés de langage du capital n’ont eu de cesse de décréter quels étaient les mots usés et les mots obsolètes. Truismes, généralités et formules creuses abondent, foisonnent et fonctionnent comme un écran de fumée lexical pour brouiller la donne. Et si nous n’y prenons garde, bercés que nous sommes par cette petite musique lancinante et constante, nous finissons nous-mêmes par ne plus parler notre propre langue mais la leur. Celle qui occulte le conflit et naturalise à tout-va pour mieux ancrer en nous les dogmes de l’idéologie néolibérale et pour cacher le conflit. Celle qui colonise notre trésor de mots pour les remplacer par les mots issus de la gestion et de l’économie. Une naturalisation qui conduit tout aussi naturellement à une dépolitisation de la politique publique.

 

CONSTRUIRE LA RÉALITÉ SOCIALE ET POLITIQUE

Comme le concept de « gouvernance » l’indique, les mots sont rien moins qu’innocents : à travers les mots, ce sont aussi des comportements et des attitudes en définitive que l’on fait naitre, que l’on prescrit ou proscrit selon le cas. Les mots participent et aboutissent à une nouvelle construction de la réalité politique et sociale. Une construction où « le langage de la gouvernance nous pousse à confondre un monde social sans tension et un monde social sans mots évoquant des tensions. »[1]

Le langage sera donc destiné, selon les cas, à faire accepter le monde tel que les intérêts de la classe dominante le façonnent ou à désarmer ceux qui auraient tout intérêt à lutter contre ce monde pour en faire advenir un autre. Le langage connote et ce faisant, il induit des positionnements subjectifs : nommer fait exister. En d’autres termes : celui qui impose à l’autre son vocabulaire, lui impose ses valeurs, sa dialectique et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal. Les mutations langagières visent à nous faire intérioriser une idéologie portée et véhiculée par le langage.

Trois exemples pour illustrer notre propos. Tout d’abord, dans le cadre de la question des réfugiés, la N-VA parle systématiquement de « transmigrants », impliquant par là que les personnes qui arrivent sur le sol belge n’ont pas vocation à y rester et qu’il est donc tout à fait justifié de procéder de la manière dont Theo Francken agit. L’usage de ce terme a été intériorisé dans le Nord du pays et est devenu inconscient, ce qui est loin d’être le cas en Belgique francophone et il n’est pas illusoire de voir un lien entre la résistance contre la politique migratoire et l’absence de recours à ce terme.

Deuxième exemple : l’administration Trump a établi une liste de mots et d’expressions qui ne doivent plus être utilisés par les organismes de recherche et les agences placés sous la tutelle du ministère américain de la santé et des services sociaux. Dans ses éditions du 15 et 16 décembre 2017, le Washington Post a ainsi révélé que les termes « fœtus », « transgenre », « vulnérabilité », « diversité », « prérogative » ou encore « fondé sur la science » seraient désormais interdits d’usage dans les documents officiels produits par les agences fédérales de santé et de recherche biomédicale[2]. Si les mots n’importaient pas et ne créaient pas une perception de la réalité, il va de soi que cette même administration ne prendrait pas la peine de s’atteler à un contrôle idéologique des mots.

Dernière illustration : dans sa lutte perpétuelle contre la prétendue « rage taxatoire », la présidente de l’Open VLD s’oppose au droit de succession en les taxant « d’impôt sur le chagrin ». Elle table ainsi sur l’effet performatif et disqualifiant de l’expression : la répétition des mêmes mots en apparence neutres et inoffensifs impose, à notre insu, une vision du monde. Le choix des « éléments de langage » influence et conditionne notre libre arbitre.

Le constat étant posé, faut-il s’en offusquer ? Oui et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, « parler et donc penser avec les mots de l’adversaire, c’est déjà rendre les armes » comme le précise Pascal Durand[3]. Ensuite, restituer leur vraie signification aux mots, c’est donner leur véritable sens aux actes. En outre, dans une société où le conflit est lissé par le recours à l’euphémisation, à l’uniformisation et à la réduction du vocabulaire par la généralisation de la langue managériale, cette vigilance sémantique permet de remettre dans le discours l’adversaire à sa place et de rendre à nouveau visible le rapport de forces.

 

APPEL À LA DÉSOBÉISSANCE SÉMANTIQUE

Que faire face à ces mots qui sont partout mais dont la définition n’est nulle part, face à ces termes qui saturent l’espace lexical disponible, au point de rendre les autres termes caducs, face à ces discours automatiques dont nous pensons être les locuteurs alors que ce sont eux, en fait, qui parlent à notre place ? Rien, en rire et passer à autre chose ou éclairer le vampire, dévoiler les impostures sémantiques et pratiquer la désobéissance sémantique pour opérer des renversements de perspective ? Ne serait-il pas opportun de resignifier dans un sens favorable à notre vision du monde ces termes et mots-clés ressentis et perçus par la majorité comme étant naturels et apolitiques, quitte à ne plus parler la même langue que les autres après cet exercice ?

Et ainsi, procéder également à un travail systématique de traque et de déconstruction de ces pirouettes sémantiques, de ces ruses de langage afin de faire le tri entre les mots qui libèrent et les mots qui oppriment, d’accroitre notre vigilance et notre lucidité et de prôner une désobéissance sémantique, synonyme du refus du prêt-à-penser idéologique. En somme, comme l’énonce Pierre-Luc Brisson, puisque le «  langage porte en lui des intentions et des détournements, une partie de la lutte sociale [se joue] dans l’appropriation des termes eux-mêmes »[4]. Et par cette réappropriation politique des mots, nous rappelle Alain Deneault, nous pourrons renforcer notre puissance de transformation du monde et militer « pour le retour à des mots investis de sens, tous ceux que la gouvernance a voulu abolir, caricaturer ou récupérer : la citoyenneté, le peuple, le conflit, les classes, le débat, les droits collectifs, le service public, le bien commun… Ces notions ont été transformées en “partenariat”, en “société civile”, en “responsabilité sociale des entreprises”, en “acceptabilité sociale”, en “sécurité humaine”, etc. Autant de mots-valises qui ont expulsé du champ politique des références rationnelles qui avaient du sens. Le mot “démocratie” lui-même est progressivement remplacé par celui de “gouvernance”. Ces mots méritent d’être réhabilités, comme ceux de “patient”, d’usager, d’abonné, spectateur, qui ont tous été remplacés par celui de “clients”. Cette réduction de tout à des logiques commerciales abolit la politique et mène à un évanouissement des références qui permettent aux gens d’agir»[5].

Car les mots sont des forces politiques : « la reconquête idéologique sera lexicale ou ne sera pas »[6], et la bataille des mots est indissociable de la bataille des idées. La vigilance est donc de mise : préférons les mots adéquats et clairs au langage préfabriqué et standardisé !

 

Illustration : Marco Chamorro

 


[1] Francis Daspe et Céline Piot, Le vol des mots, le voile des mots, Éditions du Croquant, 2017

[2] Cité par Le Monde du 18/12/2017 

[3] Pascal Durand, La censure invisible, Actes Sud, 2006, p.70

[4] Pierre-Luc Brisson, L’âge des démagogues, Lux, 2016

[5]  Alain Deneault, in Les Inrocks, 01/12/2015

[6] Collectif Le Ressort, Reconquista, premiers rebonds du Collectif Le Ressort, Le Cerisier, 2009 p. 66

Ajouter un Commentaire

Test


Code de sécurité
Rafraîchir

Site propulsé par Joomla!, logiciel libre sous licence GNU/GPL.
Réalisation : Présence et Action Culturelles.