Les mots importent

Illustration par Marco Chamorro

« Les mots peuvent être comme de minus­cules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet et voi­là qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sen­tir ». Cette cita­tion de l’analyste du dis­cours nazi Vic­tor Klem­pe­rer nous rap­pelle que les mots, uti­li­sés quo­ti­dien­ne­ment peuvent avoir une impor­tance déter­mi­nante sur le long terme dans la manière de construire notre uni­vers social et de dési­gner les rap­ports poli­tiques. Et qu’il est dès lors indis­pen­sable de déter­mi­ner la riposte à déve­lop­per dans ce com­bat séman­tique, bien avant que les mots du pou­voir nous empêchent la cri­tique.

Les mots importent. Dans la vie poli­tique et syn­di­cale, le choix des mots n’est jamais ano­din. En effet, le lan­gage n’est pas un simple outil qui reflète le réel, mais il crée éga­le­ment du réel en orien­tant les com­por­te­ments et la pen­sée. Pour le dire autre­ment, le lan­gage revêt une impor­tance capi­tale par sa capa­ci­té à impo­ser l’usage de cer­tains mots ou de cer­taines expres­sions, tout en en inter­di­sant l’usage d’autres.

MOTS ET VISIONS DU MONDE

La langue pense à notre place, dirige aus­si nos sen­ti­ments et régit tout notre être moral d’autant plus natu­rel­le­ment que l’on s’en remet incons­ciem­ment à elle. Cet outil de com­mu­ni­ca­tion s’avère par consé­quent aus­si être un puis­sant outil de domi­na­tion. Et vivre dans l’omission de cette évi­dence peut faire des ravages.

Les mots portent, emportent avec eux une vision du monde, une logique poli­tique, des marques de démar­ca­tion. Les mots classent, trient, déli­mitent. Les élé­ments de lan­gage situent et en disent long sur ceux qui les uti­lisent. Et les fon­dés de lan­gage du capi­tal n’ont eu de cesse de décré­ter quels étaient les mots usés et les mots obso­lètes. Truismes, géné­ra­li­tés et for­mules creuses abondent, foi­sonnent et fonc­tionnent comme un écran de fumée lexi­cal pour brouiller la donne. Et si nous n’y pre­nons garde, ber­cés que nous sommes par cette petite musique lan­ci­nante et constante, nous finis­sons nous-mêmes par ne plus par­ler notre propre langue mais la leur. Celle qui occulte le conflit et natu­ra­lise à tout-va pour mieux ancrer en nous les dogmes de l’idéologie néo­li­bé­rale et pour cacher le conflit. Celle qui colo­nise notre tré­sor de mots pour les rem­pla­cer par les mots issus de la ges­tion et de l’économie. Une natu­ra­li­sa­tion qui conduit tout aus­si natu­rel­le­ment à une dépo­li­ti­sa­tion de la poli­tique publique.

CONSTRUIRE LA RÉALITÉ SOCIALE ET POLITIQUE

Comme le concept de « gou­ver­nance » l’indique, les mots sont rien moins qu’innocents : à tra­vers les mots, ce sont aus­si des com­por­te­ments et des atti­tudes en défi­ni­tive que l’on fait naitre, que l’on pres­crit ou pros­crit selon le cas. Les mots par­ti­cipent et abou­tissent à une nou­velle construc­tion de la réa­li­té poli­tique et sociale. Une construc­tion où « le lan­gage de la gou­ver­nance nous pousse à confondre un monde social sans ten­sion et un monde social sans mots évo­quant des ten­sions. »[1]

Le lan­gage sera donc des­ti­né, selon les cas, à faire accep­ter le monde tel que les inté­rêts de la classe domi­nante le façonnent ou à désar­mer ceux qui auraient tout inté­rêt à lut­ter contre ce monde pour en faire adve­nir un autre. Le lan­gage connote et ce fai­sant, il induit des posi­tion­ne­ments sub­jec­tifs : nom­mer fait exis­ter. En d’autres termes : celui qui impose à l’autre son voca­bu­laire, lui impose ses valeurs, sa dia­lec­tique et l’amène sur son ter­rain à livrer un com­bat inégal. Les muta­tions lan­ga­gières visent à nous faire inté­rio­ri­ser une idéo­lo­gie por­tée et véhi­cu­lée par le lan­gage.

Trois exemples pour illus­trer notre pro­pos. Tout d’abord, dans le cadre de la ques­tion des réfu­giés, la N-VA parle sys­té­ma­ti­que­ment de « trans­mi­grants », impli­quant par là que les per­sonnes qui arrivent sur le sol belge n’ont pas voca­tion à y res­ter et qu’il est donc tout à fait jus­ti­fié de pro­cé­der de la manière dont Theo Fran­cken agit. L’usage de ce terme a été inté­rio­ri­sé dans le Nord du pays et est deve­nu incons­cient, ce qui est loin d’être le cas en Bel­gique fran­co­phone et il n’est pas illu­soire de voir un lien entre la résis­tance contre la poli­tique migra­toire et l’absence de recours à ce terme.

Deuxième exemple : l’administration Trump a éta­bli une liste de mots et d’expressions qui ne doivent plus être uti­li­sés par les orga­nismes de recherche et les agences pla­cés sous la tutelle du minis­tère amé­ri­cain de la san­té et des ser­vices sociaux. Dans ses édi­tions du 15 et 16 décembre 2017, le Washing­ton Post a ain­si révé­lé que les termes « fœtus », « trans­genre », « vul­né­ra­bi­li­té », « diver­si­té », « pré­ro­ga­tive » ou encore « fon­dé sur la science » seraient désor­mais inter­dits d’usage dans les docu­ments offi­ciels pro­duits par les agences fédé­rales de san­té et de recherche bio­mé­di­cale[2]. Si les mots n’importaient pas et ne créaient pas une per­cep­tion de la réa­li­té, il va de soi que cette même admi­nis­tra­tion ne pren­drait pas la peine de s’atteler à un contrôle idéo­lo­gique des mots.

Der­nière illus­tra­tion : dans sa lutte per­pé­tuelle contre la pré­ten­due « rage taxa­toire », la pré­si­dente de l’Open VLD s’oppose au droit de suc­ces­sion en les taxant « d’impôt sur le cha­grin ». Elle table ain­si sur l’effet per­for­ma­tif et dis­qua­li­fiant de l’expression : la répé­ti­tion des mêmes mots en appa­rence neutres et inof­fen­sifs impose, à notre insu, une vision du monde. Le choix des « élé­ments de lan­gage » influence et condi­tionne notre libre arbitre.

Le constat étant posé, faut-il s’en offus­quer ? Oui et pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, « par­ler et donc pen­ser avec les mots de l’adversaire, c’est déjà rendre les armes » comme le pré­cise Pas­cal Durand[3]. Ensuite, res­ti­tuer leur vraie signi­fi­ca­tion aux mots, c’est don­ner leur véri­table sens aux actes. En outre, dans une socié­té où le conflit est lis­sé par le recours à l’euphémisation, à l’uniformisation et à la réduc­tion du voca­bu­laire par la géné­ra­li­sa­tion de la langue mana­gé­riale, cette vigi­lance séman­tique per­met de remettre dans le dis­cours l’adversaire à sa place et de rendre à nou­veau visible le rap­port de forces.

APPEL À LA DÉSOBÉISSANCE SÉMANTIQUE

Que faire face à ces mots qui sont par­tout mais dont la défi­ni­tion n’est nulle part, face à ces termes qui saturent l’espace lexi­cal dis­po­nible, au point de rendre les autres termes caducs, face à ces dis­cours auto­ma­tiques dont nous pen­sons être les locu­teurs alors que ce sont eux, en fait, qui parlent à notre place ? Rien, en rire et pas­ser à autre chose ou éclai­rer le vam­pire, dévoi­ler les impos­tures séman­tiques et pra­ti­quer la déso­béis­sance séman­tique pour opé­rer des ren­ver­se­ments de pers­pec­tive ? Ne serait-il pas oppor­tun de resi­gni­fier dans un sens favo­rable à notre vision du monde ces termes et mots-clés res­sen­tis et per­çus par la majo­ri­té comme étant natu­rels et apo­li­tiques, quitte à ne plus par­ler la même langue que les autres après cet exer­cice ?

Et ain­si, pro­cé­der éga­le­ment à un tra­vail sys­té­ma­tique de traque et de décons­truc­tion de ces pirouettes séman­tiques, de ces ruses de lan­gage afin de faire le tri entre les mots qui libèrent et les mots qui oppriment, d’accroitre notre vigi­lance et notre luci­di­té et de prô­ner une déso­béis­sance séman­tique, syno­nyme du refus du prêt-à-pen­ser idéo­lo­gique. En somme, comme l’énonce Pierre-Luc Bris­son, puisque le « lan­gage porte en lui des inten­tions et des détour­ne­ments, une par­tie de la lutte sociale [se joue] dans l’appropriation des termes eux-mêmes »[4]. Et par cette réap­pro­pria­tion poli­tique des mots, nous rap­pelle Alain Deneault, nous pour­rons ren­for­cer notre puis­sance de trans­for­ma­tion du monde et mili­ter « pour le retour à des mots inves­tis de sens, tous ceux que la gou­ver­nance a vou­lu abo­lir, cari­ca­tu­rer ou récu­pé­rer : la citoyen­ne­té, le peuple, le conflit, les classes, le débat, les droits col­lec­tifs, le ser­vice public, le bien com­mun… Ces notions ont été trans­for­mées en “par­te­na­riat”, en “socié­té civile”, en “res­pon­sa­bi­li­té sociale des entre­prises”, en “accep­ta­bi­li­té sociale”, en “sécu­ri­té humaine”, etc. Autant de mots-valises qui ont expul­sé du champ poli­tique des réfé­rences ration­nelles qui avaient du sens. Le mot “démo­cra­tie” lui-même est pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cé par celui de “gou­ver­nance”. Ces mots méritent d’être réha­bi­li­tés, comme ceux de “patient”, d’usager, d’abonné, spec­ta­teur, qui ont tous été rem­pla­cés par celui de “clients”. Cette réduc­tion de tout à des logiques com­mer­ciales abo­lit la poli­tique et mène à un éva­nouis­se­ment des réfé­rences qui per­mettent aux gens d’agir »[5].

Car les mots sont des forces poli­tiques : « la recon­quête idéo­lo­gique sera lexi­cale ou ne sera pas »[6], et la bataille des mots est indis­so­ciable de la bataille des idées. La vigi­lance est donc de mise : pré­fé­rons les mots adé­quats et clairs au lan­gage pré­fa­bri­qué et stan­dar­di­sé !

Illus­tra­tion : Mar­co Cha­mor­ro


[1] Fran­cis Daspe et Céline Piot, Le vol des mots, le voile des mots, Édi­tions du Cro­quant, 2017

[2] Cité par Le Monde du 18/12/2017 

[3] Pas­cal Durand, La cen­sure invi­sible, Actes Sud, 2006, p.70

[4] Pierre-Luc Bris­son, L’âge des déma­gogues, Lux, 2016

[5] Alain Deneault, in Les Inrocks, 01/12/2015

[6] Col­lec­tif Le Res­sort, Recon­quis­ta, pre­miers rebonds du Col­lec­tif Le Res­sort, Le Ceri­sier, 2009 p. 66

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code