La vie large ou l’atonie

Illu : Vanya Michel

Octobre 2018, une faible hausse de 2,9 cen­times du litre d’essence met­tait le feu aux poudres en France et déclen­chait le mou­ve­ment des Gilets jaunes. Le mou­ve­ment sera dure­ment répri­mé et, pour res­ter dans la méta­phore de la com­bus­tion, se consu­me­ra len­te­ment. Depuis lors, nous avons connu une infla­tion galo­pante avec le prix des den­rées ali­men­taires à la hausse, une explo­sion des fac­tures d’énergie sans oublier le tarif de l’essence à la pompe. Com­ment expli­quer l’absence de réac­tions popu­laires d’une large ampleur face à cette situa­tion autre­ment plus alarmante ?

Plu­sieurs élé­ments contex­tuels tout d’abord. Il serait men­son­ger de dire que le gou­ver­ne­ment Vival­di n’a rien fait et n’a rien mis en place. Suite aux reven­di­ca­tions syn­di­cales, la TVA sur l’électricité et le gaz — impôt le plus inéga­li­taire qui soit — est pas­sé de 21 à 6%, le tarif social a été pro­vi­soi­re­ment élar­gi, diverses aides – certes peu ciblées- ont été mises en œuvre (chèques-mazout entre autres). Par ailleurs, face à l’inflation galo­pante, il est oppor­tun de rap­pe­ler que des amor­tis­seurs sociaux existent en Bel­gique et per­mettent de faire front. Au grand dam du banc patro­nal et de ses séides, la pres­sion syn­di­cale a per­mis qu’on main­tienne en l’état l’indexation auto­ma­tique des salaires (pas de saut d’index, pas de rafis­to­lage à la baisse des cri­tères de l’index déjà rabo­té par le pas­sé). Cela peut paraitre peu et ano­din, mais ce main­tien en l’état doit être salué et son rôle ne doit pas être sous-esti­mé. Indé­pen­dam­ment de l’existence de ces amor­tis­seurs sociaux, il n’est pas non plus exclu de pen­ser que ce que cer­tains appellent la classe moyenne (des pro­lé­taires avec un peu d’argent) a pu aller pui­ser dans leur bas de laine pour payer les acomptes expo­nen­tiels récla­més par les four­nis­seurs d’électricité et de gaz.

Outre le fait que la répres­sion vio­lente des Gilets jaunes peut inti­mi­der, d’autres élé­ments peuvent éga­le­ment être mis en avant pour expli­quer la basse inten­si­té des réac­tions. Outre la sidé­ra­tion face à une situa­tion nou­velle (explo­sion des fac­tures), le fait de devoir assu­rer la sur­vie immé­diate n’est pas pro­pice à l’organisation de la lutte. D’autant plus que le dis­cours poli­tique et média­tique ambiant tend à natu­ra­li­ser ce qui se passe : l’inflation est pré­sen­tée comme une chose natu­relle et ses causes sont rare­ment expli­ci­tées. Ce même dis­cours poli­tique et média­tique, par son fonc­tion­ne­ment, exerce une cer­taine influence sur le rap­port au temps de toutes et tous. Très sou­vent, la pra­tique des effets d’annonce tend à pré­sen­ter les déci­sions comme si elles étaient pliées, alors que le pro­ces­sus requis pour leur pro­mul­ga­tion laisse encore du temps et de la marge de manœuvre pour les chan­ger. Si la déci­sion est pliée, pour­quoi encore lever le petit doigt ?

Par ailleurs, pour mieux appré­hen­der cette moro­si­té ambiante, on peut aus­si faire l’hypothèse qu’après cinq décen­nies de petite musique néo­li­bé­rale, tant les citoyens que les diri­geants ont inté­gré ses ritour­nelles et sa par­ti­tion à un point tel que toute note dis­so­nante ne vient même plus à l’esprit. Ain­si, face aux fac­tures d’électricité, hors de ques­tion de remettre en cause le méca­nisme de fixa­tion des prix et la libé­ra­li­sa­tion du sec­teur ; tout au plus la taxa­tion des sur­pro­fits pour­ra-t-elle, de guerre lasse, être envi­sa­gée. Hors de ques­tion de réima­gi­ner un État stra­tège retrou­vant des leviers d’action publique par la fis­ca­li­té ; tout au plus pour­ra-t-on envi­sa­ger des vagues chèques et primes. Tous les acteurs pré­sents ont inté­gré et se sont inté­grés dans le cadre men­tal et poli­tique du néo­li­bé­ra­lisme en repre­nant ses thèses et ce fai­sant les légitimant.

LA MISE HORS-JEU DU COLLECTIF

Les règles du jeu néo­li­bé­ral reprises en chœur par la doxa insistent sys­té­ma­ti­que­ment sur l’obsolescence des solu­tions col­lec­tives et la dépo­li­ti­sa­tion des enjeux. Dans le pre­mier cas, cela se mani­feste notam­ment par l’insistance sur des solu­tions indi­vi­duelles non sys­té­miques et le rejet de la conflic­tua­li­té. Plu­tôt que de pro­mou­voir un chan­ge­ment des règles, le dis­cours poli­tique et média­tique n’aura de cesse d’insister sur les petits gestes que cha­cun et cha­cune peut poser pour trou­ver son salut : se dépla­cer moins, favo­ri­ser le vélo, cou­per les prises, réduire le ther­mo­stat, mettre un pull en plus, se momi­fier dans des plaids… Oui ! Un New Deal col­lec­tif pour iso­ler tous les bâti­ments ? Sans façon, non merci.

En outre, tout agis­se­ment col­lec­tif un tant soit peu conflic­tuel se voit psy­cho­lo­gi­sé, voire dépeint comme de la patho­lo­gie sociale. En lien avec la lita­nie des petits gestes indi­vi­duels sal­va­teurs, l’idéologie de la rési­lience s’avère être comme l’indique bien Fran­çois Bégau­deau « d’essence conser­va­trice, si l’on admet que la poli­tique advient par la contra­dic­tion et le dis­sen­sus, il appa­rait que la psy­cho­lo­gi­sa­tion de la poli­tique revient à la dépo­li­ti­ser »1. La rési­lience invite prin­ci­pa­le­ment à ne pas cher­cher de solu­tions col­lec­tives, à faire le gros dos et à attendre que l’orage passe. Et c’est ain­si que la « rési­gna­tion, pré­sen­tée comme seule posi­tion réa­liste face à un pré­sent trop com­plexe pour être com­pris par les simples citoyens, est une arme au ser­vice du main­tien de l’ordre » comme l’écrit Éve­lyne Pieiller. Ain­si, face à un sys­tème qui montre de plus en plus son inef­fi­ca­ci­té notoire et sys­té­mique, le dis­cours tenu grâce à l’invocation de la rési­lience per­met d’inciter les citoyens à prendre acte d’un trau­ma­tisme infli­gé par ce même sys­tème (une catas­trophe nucléaire, une inon­da­tion…) et de les invi­ter à (se) recons­truire sans qu’il faille remettre en cause le sys­tème. Donc, face « à la vio­lence des choix poli­tiques et mana­gé­riaux, les sala­riés et citoyens sont som­més, indi­vi­duel­le­ment, de se blin­der, de prendre sur eux et de régu­ler leurs émo­tions pour ne pas remettre en cause ce qui leur arrive » comme le déve­loppe un article du maga­zine Frus­tra­tion.

Dans ce cadre, un glis­se­ment s’est opé­ré où l’on voit que « l’acteur (col­lec­tif) au tra­vers des conflits fai­sait recu­ler la pré­ca­ri­té en dotant l’individu d’acquis sociaux. Le sujet, quant à lui, est l’expression de la déstruc­tu­ra­tion de la socié­té, d’une socié­té sans conflit. L’acteur col­lec­tif com­bat­tait les inéga­li­tés sociales, le sujet les subit et est enga­gé dans une lutte pour sa sur­vie. » comme l’analyse le socio­logue Régis Pier­ret. Pour être com­plet, nous assis­tons moins à l’extinction de la conflic­tua­li­té sociale qu’à sa dis­pa­ri­tion du champ de la démo­cra­tie par­le­men­taire repré­sen­ta­tive. Comme les Gilets jaunes, nous voyons en effet comme le sou­ligne Nico­las Bonan­ni « [l’]émer­gence d’un espace poli­tique extra­par­le­men­taire expé­ri­men­tant un autre rap­port à la poli­tique, [la] hausse de la conflic­tua­li­té sociale hors des cadres de la démo­cra­tie par­le­men­taire et de ses relais syn­di­caux et asso­cia­tifs, [la] confron­ta­tion à un pou­voir poli­tique de plus en plus raide, le tout sur un fond de crises mul­tiples. »2. Ce glis­se­ment a par ailleurs pu être faci­li­té par un fonc­tion­ne­ment un peu rou­ti­nier des orga­ni­sa­tions syn­di­cales (pres­sion sur les par­tis poli­tiques, réper­toire d’action peu renouvelé).

ACCEPTER LE CADRE DE L’ADVERSAIRE

Cette dépo­li­ti­sa­tion des enjeux est éga­le­ment nour­rie par la mise en scène d’une impuis­sance poli­tique pro­fé­rée (mais néan­moins non avé­rée) : le monde poli­tique affirme ne pas avoir les leviers pour chan­ger la donne et peut par consé­quent uni­que­ment don­ner le change. Pour­tant, suite à la mul­ti­pli­ca­tion des dos­siers jour­na­lis­tiques dénon­çant l’évasion fis­cale- un Paper chas­sant l’autre‑, il semble évident que la fis­ca­li­té reste un levier d’action publique poten­tiel très sous-employé.

Cette accep­ta­tion des règles du jeu néo­li­bé­rales (dépo­li­ti­sa­tion et mise hors-jeu du col­lec­tif) revient en fait à accep­ter le cadre impo­sé par l’adversaire et, par consé­quent à ne pou­voir adop­ter qu’une pos­ture défen­sive peu pro­pice à enchan­ter, rendre l’espoir et sus­ci­ter l’action. Et c’est alors ain­si que se mani­feste, pour le pen­seur de la gauche Rémi Lefebvre, une « inca­pa­ci­té à construire, pro­mou­voir, admi­nis­trer, impo­ser, accré­di­ter des visions du monde struc­tu­rées, des sys­tèmes d’explications du monde cohé­rentes et glo­bales »3. Pas éton­nant dès lors que la rési­gna­tion et le cha­cun pour soi donnent le la. Par­tant, au-delà du fait qu’il serait oppor­tun de « renouer avec une ago­nis­tique du conflit, rompre avec un dis­cours iré­nique et moral sur la jus­tice sociale, pro­duire un lan­gage sen­sible proche de ce que vivent les gens et poli­ti­ser leur situa­tion »4 (tout ce qui n’a pas été fait concer­nant l’inflation et la hausse astro­no­mique des fac­tures l’électricité), l’autre élé­ment essen­tiel qui peut expli­quer la moro­si­té latente et l’atonie ambiante est l’absence de projet.

Comme le sou­ligne Paul Magnette dans son der­nier ouvrage, « les repré­sen­ta­tions de la socié­té sou­hai­table sont indis­pen­sables pour don­ner un hori­zon à la colère… faute de sens, les résis­tances peuvent som­brer dans le res­sen­ti­ment et la rage impuis­sante »5. Mais ce pro­jet, cette vision cohé­rente d’un ave­nir sou­hai­table fai­sant le lien entre le bien-être social et le bas­cu­le­ment cli­ma­tique doit, pour conqué­rir les esprits et les cœurs, éga­le­ment déve­lop­per un autre rap­port au temps, loin des fastes de l’immédiateté.

Indé­pen­dam­ment de toutes ces hypo­thèses rela­tives à l’atomisation et à l’atonie des luttes sociales, il est aus­si tou­jours bon de (se) rap­pe­ler que la veille de l’embrasement de Mai 68, Pierre Vians­son-Pon­té , édi­to­ria­liste du Monde, avait écrit que la France s’ennuyait.

  1. Fran­çois Bégau­deau, Boni­ments, Amster­dam, 2023, p.104.
  2. Nico­las Bonan­ni, Que défaire ?, Le monde à l’envers, 2023, p. 91.
  3. Rémi Lefebvre, Faut-il déses­pé­rer de la gauche ?, Tex­tuel, 2022, p.78.
  4. Idem, p.156.
  5. Paul Magnette, La Vie large, Le Seuil, 2022, P.249.

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