Entretien avec Jean-Michel De Waele

Le foot, miroir social et levier politique

Illustration : Sylvie Bello

Jean-Michel De Waele est pro­fes­seur en sciences poli­tiques à l’université libre de Bruxelles. Il a été l’un des pre­miers uni­ver­si­taires à consi­dé­rer le foot­ball comme un thème de recherche per­ti­nent. Il a long­temps consta­té un cer­tain mépris de la part de ses pairs quant à cet objet d’étude jugé « trop popu­laire » et pour lequel il était de bon ton de lan­cer des juge­ments défi­ni­tifs. Y com­pris à gauche. Petit tour d’horizon de quelques pon­cifs rela­tifs au foot et de sa déli­cate rela­tion avec les milieux intel­lec­tuels de gauche qui délaissent sou­vent un for­mi­dable levier pour­tant utile pour (re)prendre contact avec la popu­la­tion et dia­lo­guer avec elle.

Le dernier Mondial a montré un certain chauvinisme en Belgique qui a accompagné l’avancée de l’équipe belge dans la compétition. Cela repose la question : les compétitions de football rendent-elles les individus plus nationalistes ?

Tout le monde surin­ves­tit le foot­ball de qua­li­tés dans un sens comme dans l’autre. Il est cen­sé être la cause du racisme, du fas­cisme, de l’homophobie, du natio­na­lisme… Ou à l’inverse, il serait la réponse à tous les pro­blèmes de la socié­té : le foot va lut­ter contre le racisme, rap­pro­cher les peuples, il faut faire du foot en pri­son, dans les ban­lieues… On a donc deux cari­ca­tures qui se répondent : soit la dénon­cia­tion tous azi­muts du foot­ball, qui est paré de tout ce qui ne va pas dans nos socié­tés, soit voir dans ce sport tout un ensemble de ver­tus thé­ra­peu­tiques pour la socié­té. Ce n’est évi­dem­ment ni l’un ni l’autre. Le sport n’est qu’un miroir défor­mant de notre socié­té : il nous dit quelque chose, il peut rendre visible, ralen­tir, accé­lé­rer un cer­tain nombre de ten­dances ou phé­no­mènes, mais ce n’est pas lui qui les crée. Ce n’est donc pas le foot­ball qui va créer une iden­ti­té natio­nale belge, ni créer du chau­vi­nisme ou du racisme. Ain­si, si on constate que s’exprime par­fois un cer­tain racisme des sup­por­ters avec le rejet de joueurs étran­gers, il est à mettre en rela­tion avec le racisme ordi­naire de nos socié­tés, tout aus­si impor­tant.

Alors, est-ce que les com­pé­ti­tions rendent plus natio­na­listes ? Dans un sens oui. Mais ce n’est pas que la ques­tion de la nation : elles peuvent rendre plus Saint-Gil­lois, plus Ander­lech­tois, plus Bru­geois, plus Fla­mand, plus Wal­lon, plus Belge, cer­tai­ne­ment… Dans le même temps, le foot­ball est net­te­ment moins local et net­te­ment moins natio­nal qu’il y a 30 ans. Aujourd’hui, on n’est plus seule­ment sup­por­ter du club de la ville près de laquelle on habite, on s’intéresse aus­si à des com­pé­ti­tions qui ont eu lieu à l’étranger et on est aus­si sup­por­ter de la Juven­tus, du Real Madrid ou du PSG. On constate donc aujourd’hui un atta­che­ment local plus impor­tant parce qu’il y a la glo­ba­li­sa­tion et qu’on perd tous ses repères iden­ti­taires. Et les équipes de foot, parce que c’est un sport col­lec­tif, per­mettent très bien un rat­ta­che­ment local ou à la nation. Mais tout ça se pro­jette dans un cadre ter­ri­ble­ment inter­na­tio­nal. Pour le citoyen lamb­da, c’est quand même un des moments où il est le plus connec­té au monde… Donc à la fois oui, on sou­tient la Bel­gique contre la France, on peut s’énerver, on peut se dis­pu­ter avec ses amis fran­çais, bien sûr, mais dans un cadre inter­na­tio­na­liste que la com­pé­ti­tion crée où on peut tout autant se prendre de sym­pa­thie pour l’équipe came­rou­naise ou pour tel joueur serbe…

La critique de gauche associe souvent le foot à une dimension type « le pain et les jeux », comme un instrument qui vise à faire oublier les conditions matérielles de vie et les revendications politiques aux « masses »…

Oui, le stade, c’est un endroit où les gens peuvent aller chan­ter, aller dan­ser et qui pos­sède tout un aspect com­mu­nau­taire. C’est une sorte de car­na­val avec tout le côté exé­cu­toire que ça sup­pose. Est-ce qu’on est contre les exé­cu­toires ? Qu’est-ce qu’on veut, une socié­té lis­sée et poli­cée ? Évi­dem­ment donc que le foot, c’est un déri­va­tif. Mais d’une part, je ne pense pas que si on avait sup­pri­mé le foot­ball, la révo­lu­tion se serait pro­duite… Et d’autre part, je trouve ça un peu mépri­sant. Je ne me per­met­trais pas moi d’estimer que la danse ‒ qui ne m’intéresse pas ‒ est une dis­trac­tion qui nous détourne des com­bats poli­tiques… Cette cri­tique d’une gauche très éli­tiste, qui a eu sou­vent pignon sur rue, y com­pris dans les uni­ver­si­tés dis­cré­dite sys­té­ma­ti­que­ment ce qui est d’essence popu­laire et semble dire que fina­le­ment, ce qui est bien, c’est la culture bour­geoise des élites. Du reste, le foot­ball n’a jamais empê­ché les contes­ta­tions sociales, au contraire même ! Dans bien des cas, il les a même accom­pa­gnées…

On entend aussi fréquemment que le foot, « ce sont des prolétaires qui s’ébahissent en regardant jouer des millionnaires »…

Ce qui est éton­nant dans cette cri­tique, c’est qu’on se pola­rise uni­que­ment sur le des­sus de la pyra­mide. Quand ces cri­tiques parlent « du foot », ils parlent en réa­li­té uni­que­ment de 1 % des joueurs et du foot fric qui évi­dem­ment est une vraie plaie. C’est comme si, pour par­ler de notre socié­té, on évo­quait uni­que­ment le 1 % des ultra-riches qui est en haut. Or, le foot­ball, c’est d’abord celui qui est joué dans la rue, dans la cour de récréa­tion, dans les parcs, c’est les matchs entre copains, c’est tout ce foot de vil­lage avec des arbitres béné­voles, c’est le plus grand orga­ni­sa­teur de mani­fes­ta­tions asso­cia­tives en Bel­gique et en Europe… Qu’est-ce que tout ça a à voir avec les mil­lion­naires ? Il faut d’ailleurs sou­li­gner que les « mil­lion­naires » ne repré­sentent vrai­ment qu’une très forte mino­ri­té des foot­bal­leurs pro­fes­sion­nels de pre­mière et de deuxième divi­sion en Europe. La majeure par­tie d’entre eux connaissent un des­tin social incer­tain et vivent dans des condi­tions pré­caires.

Rap­pe­lons aus­si que le foot­ball, né dans les col­lèges hup­pés anglais au 19e siècle mais récu­pé­ré par la classe ouvrière, est deve­nu en Europe, que ça plaise ou non à mes amis de gauche, le sport emblé­ma­tique de la classe ouvrière ! Même si aujourd’hui, les taux d’écoute des matchs retrans­mis à la télé­vi­sion sont tel­le­ment mas­sifs qu’il est impos­sible de dire que seule la classe ouvrière le regardent. Le foot­ball est deve­nu tout public et inté­resse toutes les classes sociales.

Comment fait-on pour concilier son éventuel amour du jeu et ses valeurs politiques avec les excès du foot business ?

C’est une de nos ter­ribles contra­dic­tions : en tant que sup­por­ter, à la fois on n’aime pas du tout ce foot fric, et à la fois tout en étant conscients de ça, on ne peut pas s’empêcher de regar­der. Je pense que le foot­ball fonc­tionne parce qu’il nous dit des choses sur nos vies quo­ti­diennes et sur le rap­port des citoyens à l’inégalité. Le foot­ball, encore une fois, joue comme miroir social. Il montre bien les dif­fi­cul­tés de mobi­li­sa­tion actuelles. Pour­quoi vou­drait-on que les sup­por­ters aient plus de conscience poli­tique et sortent mieux que les autres de l’apathie géné­rale qui touche toute la popu­la­tion (y com­pris mon uni­ver­si­té) ? Les sup­por­ters sont conscients que tout ce pognon et ce mode de fonc­tion­ne­ment, c’est abso­lu­ment inac­cep­table, mais qu’est-ce qu’ils font ? Cela illustre plus géné­ra­le­ment les dif­fi­cul­tés à orga­ni­ser toute contes­ta­tion.

Pour­quoi deman­der au foot­ball d’être plus par­fait que la socié­té dans laquelle il prend place ? Pour­quoi vou­drait-on que le foot échappe à des mou­ve­ments de fond qui nous touchent tous ? On vit dans une socié­té pour­rie par le néo­li­bé­ra­lisme… Le foot­ball a un tel suc­cès aujourd’hui notam­ment parce qu’il cor­res­pond aux règles du néo­li­bé­ra­lisme : l’excellence en per­ma­nence, la modé­li­sa­tion mathé­ma­tique de tout (le nombre de fois où tel joueur a tapé du pied gauche ou du pied droit), le clas­se­ment omni­pré­sent (le meilleur buteur, le meilleur pas­seur etc.). Tout le monde sur le ter­rain est clas­sé, audi­tion­né, éva­lué en per­ma­nence. Joueurs et entrai­neurs sont jetés à la pou­belle en moins de deux en fonc­tion de leurs résul­tats… Et ça touche l’ensemble du foot, pas seule­ment les stars. La deuxième, la troi­sième divi­sion jusque dans le foot ama­teur… C’est l’idéologie du fric, c’est la bataille cultu­relle qu’on a per­due par ailleurs…

Quel est votre jugement sur l’attitude de la gauche vis-à-vis du football ?

Je pense que la gauche a un vrai pro­blème. C’est très éton­nant com­bien la gauche a eu ou devrait-on plu­tôt dire com­bien une série d’intellectuels de gauche (parce que les élec­teurs de gauche s’intéressent eux au sport et au foot­ball) ont eu un pro­blème vis-à-vis du foot­ball en par­ti­cu­lier et du sport en géné­ral. Est-ce que c’est parce que c’est une com­pé­ti­tion où tout le monde part à zéro (par un 0 – 0) et où est pos­sible que le petit gagne ? Ce qui va à rebours d’une ana­lyse mar­xiste où il y a des gagnants et des per­dants, des exploi­teurs et des exploi­tés… Est-ce que c’est une rai­son que l’on se donne pour expli­quer notre propre défaite cultu­relle, celle que pen­dant long­temps on a mise sur le dos de la reli­gion ? Un « opium du peuple » vite assé­né en rem­pla­çant un autre ? Disons que c’est dur de pen­ser ce foot­ball glo­ba­li­sé qui est quelque chose d’assez neuf. C’est tou­jours dif­fi­cile pour la gauche de pen­ser des phé­no­mènes nou­veaux, on est sou­vent fri­leux ou dans le fan­tasme comme on l’a été avec inter­net par exemple. Une fri­lo­si­té ren­for­cée par l’accumulation de défaites idéo­lo­giques qui fait qu’on se ren­ferme sur nos cer­ti­tudes.

Alors, je veux bien qu’on cri­tique le foot ‒ qui mérite vrai­ment d’être régu­lé ‒ comme on a cri­ti­qué la télé­vi­sion, inter­net, les réseaux sociaux etc. mais je crois qu’on oublie qu’on peut aus­si s’en ser­vir, qu’ils peuvent aus­si consti­tuer des outils. Car le foot touche l’ensemble de la popu­la­tion. On peut tous lire les blogs que l’on veut, on peut être abon­né à Média­part ou à Agir par la culture, ce n’est jamais que nous qui lisons ça… Alors plu­tôt que d’être dans la condam­na­tion en bloc et tenir un dis­cours type « bande de cré­tins, c’est l’opium du peuple, vous êtes des pauvres qui regar­dez des riches, c’est un grand com­plot du capi­ta­lisme pour vous endor­mir », ce serait peut-être plus utile d’essayer de sou­te­nir des micro-ini­tia­tives qui inventent un autre foot­ball, de voir com­ment on peut sau­ver le foot­ball de vil­lage, de voir com­ment on peut régu­ler le foot fric mais aus­si de voir le foot comme un levier et un porte-voix. Il faut refaire de la poli­tique, sur le ter­rain. C’est ce que la gauche nous a ensei­gné depuis le 19e siècle. Qu’est-ce qu’on croit, que les mai­sons du peuple, c’était le sum­mum de la culture savante ? [rires] Il faut donc y aller si on veut se rendre compte de ce que vit, pense, dit une par­tie de la popu­la­tion et com­ment elle réflé­chit. Bref, sor­tir des espaces d’entre-soi habi­tuels de la gauche.

Dernier livre paru : Soutenir l’équipe nationale de football. Enjeux politiques et identitaires (Avec Frédéric Louault), ULB, 2016

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