Le « Mainstream » en question

Illustration : Jean-François Rochez

La lec­ture de l’ouvrage de Fré­dé­ric Mar­tel pro­pose une nou­velle entrée de lec­ture pos­sible du monde cultu­rel en uti­li­sant le concept, par­fois poly­sé­mique, de mains­tream. C’est sur base du récit de capi­taines d’industries cultu­relles que le livre répond à la ques­tion « com­ment les pro­duits cultu­rels de masse sont fabri­qués, mar­ke­tés et ven­dus et com­ment, ce fai­sant, cela change peu à peu la manière de per­ce­voir la culture ». En met­tant la Culture mains­tream en débat, le livre ouvre cer­taines pistes de réflexion. Réflexions qui res­tent néan­moins à étayer quant aux moyens de déve­lop­per des résis­tances à ce « cou­rant cultu­rel domi­nant ».

QUEST-CE QUI S’OPPOSE AU MAINSTREAM ?

Dans la tra­di­tion amé­ri­caine, l’existence du mains­tream (d’un cou­rant cultu­rel domi­nant) n’empêche pas celles de cou­rants cultu­rels aux péri­phé­ries ou en paral­lèle. Ils peuvent se déve­lop­per à côté de lui (cultures tra­di­tion­nelles, cultures popu­laires) ou encore se déve­lop­per en sou­ter­rain. Ain­si en est-il de cette culture jus­te­ment appe­lée under­ground. Un terme évo­ca­teur puisqu’il désigne tant la pro­duc­tion artis­tique à la marge, non-com­mer­ciale (« anti­mains­tream » disent les Amé­ri­cains) qui prend place dans un réseau paral­lèle, que la résis­tance à l’oppression et à l’occupation pen­dant la guerre.

Cette résis­tance cultu­relle est de nature éphé­mère, car elle est sou­vent pha­go­cy­tée par le mains­tream, en per­pé­tuelle muta­tion et à la recherche de nou­veau­té. Ce mou­ve­ment va en retour redé­fi­nir le mains­tream. Des œuvres cultu­relles ont ain­si pu être mains­tream à une époque et être com­plè­te­ment sor­ties du champ com­mer­cial aujourd’hui (artistes célèbres puis oubliés redé­cou­verts par des mélo­manes, films popu­laires d’hier deve­nus clas­siques pour ciné­philes). À l’inverse, l’avant-garde artis­tique actuelle pour­ra être com­plè­te­ment com­mer­ciale dans quelques années, au gré des modes.

Dans cet under­ground peuvent par­ti­cu­liè­re­ment s’inclure des pra­tiques telles que les pra­tiques ama­teurs ou le mou­ve­ment do it your­self et plus lar­ge­ment l’autoproduction. Cer­taines pra­tiques sont d’ailleurs lar­ge­ment favo­ri­sées par inter­net, comme la mise à dis­po­si­tion d‘œuvres négli­gées par le mar­ché (sou­vent gra­tui­te­ment, sou­vent illé­ga­le­ment), le détour­ne­ment d’œuvres ou encore l’autoproduction et l’autodiffusion d’œuvres, de l’auteur à l’auditeur, au lec­teur, au spec­ta­teur.

LA PISTE DE LA RÉCEPTION

Dans son enquête, Fré­dé­ric Mar­tel s’intéresse avant tout aux condi­tions de la pro­duc­tion des œuvres. Ils montrent com­ment elles sont des­ti­nées avant tout à s’imposer à tout type de publics. Ce fai­sant, il reste dans un champ proche de celui du mar­ke­ting et néglige peut-être celui de la récep­tion. C’est toute la ques­tion de la dif­fé­rence entre la culture ache­tée et la culture lue, vue, écou­tée, trans­mise et inter­pré­tée. Entre les inten­tions des pro­duc­teurs et celles des récep­teurs.

N’y a-t-il pas des phé­no­mènes de récep­tion cri­tique, iro­nique ou dis­tante (« oppo­si­tion­nelle » dirait le socio­logue jamaï­cain Stuart Hall), de rejets, de détour­ne­ments, de récu­pé­ra­tion, d’interprétations très dif­fé­rentes des inten­tions des émet­teurs. La récep­tion de ces pro­duc­tions de masse n’est-elle pas plu­rielle ? Le « grand public » pas si homo­gène que ne le pensent les pro­duc­teurs ? Plus créa­tif dans son inter­pré­ta­tion des « biens » cultu­rels qui lui sont pro­po­sés comme a pu le mon­trer Michel de Cer­teau ?

LE RÔLE DE L’ÉTAT DANS LA CULTURE ?

Quel rôle les pou­voirs publics doivent-ils tenir dans ce cadre ? Un État, via ses poli­tiques cultu­relles publiques doit-il per­mettre l’émergence d’un sec­teur d’industrie cultu­relle puis­sant ou au contraire favo­ri­ser une culture moins com­mer­ciale et plus diver­si­fiée ?

Faut-il prendre place dans la guerre mon­diale des conte­nus qui voit s’affronter de grandes aires cultu­relles (États-Unis, Japon, Inde, Chine, etc.) pour la conquête de parts de mar­ché ET la pro­mo­tion de leurs valeurs. Dans cette guerre, l’Europe est « en retard » selon Fré­dé­ric Mar­tel qui estime qu’une culture natio­nale (ou même paneu­ro­péenne) qui ne s’exporte pas com­mer­cia­le­ment est pro­blé­ma­tique. Il fau­drait dès lors favo­ri­ser l’éclosion d’un sec­teur de l’industrie créa­tive euro­péenne per­for­mant et grand public afin de dif­fu­ser une culture mains­tream à l’européenne (défen­dant ses valeurs propres). Outre le fait que cela inter­roge la culture et les valeurs euro­péennes à dif­fu­ser (quelles sont-elles ?), cela pose aus­si la ques­tion : faut-il s’engager de plein fouet dans la guerre mon­diale des conte­nus avec le risque de ne faire que suivre que ce que pro­meut l’idéologie néo­li­bé­rale ? À savoir : que chaque État pos­sède son indus­trie créa­tive et que la meilleure gagne… Bref : faut-il ces­ser de lut­ter contre la mar­chan­di­sa­tion de la culture et au contraire la favo­ri­ser afin de tirer stra­té­gi­que­ment son épingle du jeu ?

Pour beau­coup, il n’est pas ques­tion de se satis­faire d’une vision du monde où le mar­ché contrô­le­rait la pro­duc­tion de la culture. Ce serait à l’État d’intervenir afin de pour­suivre des objec­tifs défi­nis par des choix poli­tiques : diver­si­té cultu­relle, patrio­tisme cultu­rel, main­tien de la dimen­sion d’élévation des esprits (pas seule­ment de celle du plaire) dans l’offre cultu­relle ou encore le sou­ci que le mar­ché ne mono­po­lise pas les repré­sen­ta­tions de la socié­té qui sont pro­po­sées à ses membres.

Par quel bout peut-il inter­ve­nir ? Faut-il enca­drer le mar­ché ? En sor­tir les biens cultu­rels (« excep­tion cultu­relle ») ? Faut-il mettre en place des mesures de pro­tec­tion (quo­tas, pro­tec­tion de la langue, sub­ven­tions publiques aux pro­duc­tions locales, aux pro­duc­tions cultu­relles peu ou pas com­pa­tibles avec les cri­tères du mar­ché) ? Faut-il viser un contrôle par­tiel des prix des biens cultu­rels (à l’exemple du prix unique du livre) ? Faut-il ins­tau­rer d’un sec­teur cultu­rel non mar­chand impor­tant (à l’exemple des biblio­thèques). Voire même, tendre vers la gra­tui­té de la culture ? Que faire face à la concen­tra­tion, à la créa­tion de conglo­mé­rats de l’industrie cultu­relle ? Inter­dire la pos­ses­sion de trop de canaux de dis­tri­bu­tion ? Pour­rait-on même ima­gi­ner aller jusqu’à déman­te­ler ces majors comme on a pu déman­te­ler des car­tels finan­ciers ou indus­triels orga­ni­sés en oli­go­pole ?

LE RÔLE DE L’ÉDUCATION POPULAIRE

Com­ment l’éducation popu­laire et per­ma­nente doit-elle se posi­tion­ner par rap­port à cela ? S’agit-il réel­le­ment de muta­tions impor­tantes ou de simples évo­lu­tions de ten­dances plus pro­fondes (recherche d’hégémonie cultu­relle, emprise du libé­ra­lisme sur la sphère cultu­relle) ?

Il faut gar­der à l’esprit que ce n’est parce qu’une culture se répand bien, se vend bien, qu’elle rem­plit cor­rec­te­ment ses fonc­tions cultu­relles. Fonc­tions qui sont mul­tiples et peuvent être – par­fois en même temps – de plaire, dis­traire, obte­nir le consen­te­ment, ins­truire, faire réflé­chir ou inté­grer socia­le­ment. Il ne fau­drait pas confondre ce qui se vend parce que cela plaît avec ce qui doit plaire.

Faut-il d’ailleurs, en édu­ca­tion per­ma­nente, se posi­tion­ner ou consi­dé­rer qu’il ne s’agit là que de la toile de fond d’un tra­vail en prise directe avec les « cer­veaux humains » qu’elle mène pour sa part d’abord en sou­ter­rain, dans l’under­ground ?

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