Le temps des « humiliations » flamandes

Matilde Gony

En se disant fon­ciè­re­ment belges et par­ti­sans d’une Bel­gique unie et soli­daire, nombre de fran­co­phones ignorent, en toute bonne foi, qu’ils ne parlent pas de la même Bel­gique ni du même rap­port à celle-ci que leurs com­pa­triotes fla­mands : celle qui, pour eux, fait figure de « mère-patrie » est aus­si celle qui, dès l’indépendance, a aban­don­né à leur sort ses enfants fla­mands en choi­sis­sant le fran­çais pour seule langue offi­cielle. C’est là le ter­reau du cli­vage oppor­tu­né­ment appe­lé « centre – péri­phé­rie », bien qu’il soit sou­vent rame­né à de simples « que­relles lin­guis­tiques Nord-Sud ». Il y est bien ques­tion de langues, certes, mais aus­si de domi­na­tion socio­cul­tu­relle et de rap­port de classes.

Dans sa fresque his­to­rique de 1838, De Vlaamse leeuw (Le lion des Flandres), l’écrivain fla­mand Hen­drik Conscience raconte l’épopée fon­da­trice du peuple fla­mand : la bataille des Épe­rons d’or du 11 juillet 1302, ain­si nom­mée en rai­son des épe­rons des che­va­liers fran­çais que les vain­queurs, les milices com­mu­nales de Flandre, pour­tant deux fois moins nom­breuses, ramas­sèrent sur le champ de bataille, près de Cour­trai[1].

En popu­la­ri­sant ce haut fait d’armes, le roman de Conscience ini­tie le culte de 1302 et dote le mou­ve­ment fla­mand nais­sant d’un sym­bo­lisme nou­veau autour d’un pas­sé natio­nal mythique[2]. Ce récit popu­laire contri­bue­ra à faire éclore la conscience d’une « iden­ti­té » fla­mande auprès des Fla­mands de la classe moyenne qu’il vou­lait sor­tir de leur léthar­gie. Elle n’a tou­te­fois rien d’anti-belge à cette époque…

Sous le règne du français, point d’unité 

La classe diri­geante belge est alors exclu­si­ve­ment fran­co­phone, que ses repré­sen­tants pro­viennent de Bruxelles et de Wal­lo­nie ou de Flandre. Dès sa nais­sance, pour­tant, la Bel­gique doit com­po­ser avec la plu­ra­li­té des réa­li­tés régio­nales et la dua­li­té des cultures et des langues pré­sentes sur ce petit mor­ceau de ter­ri­toire. Ses gou­ver­nants n’en optent pas moins pour un pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion admi­nis­tra­tive du nou­vel État « com­po­site » avec le fran­çais pour (seule) langue offi­cielle. C’est pour eux un moyen de for­ger l’unité encore embryon­naire du pays. Mais c’est pré­ci­sé­ment en rai­son de ce choix peu ins­pi­ré que l’entreprise natio­nale-belge n’aboutira jamais vrai­ment.

État rela­ti­ve­ment arti­fi­ciel, la Bel­gique de 1831, rap­pelle oppor­tu­né­ment Vincent de Coore­by­ter, « n’est pas au même degré que les États voi­sins le point d’aboutissement d’un pro­ces­sus de for­ma­tion natio­nale »[3]. La forte auto­no­mie locale des villes, com­munes et pro­vinces – fait his­to­rique majeur, voire déter­mi­nant, en ce qui concerne le rap­port d’appartenance des popu­la­tions – est la consé­quence des pri­vi­lèges accor­dés par les anciennes puis­sances étran­gères pour mieux asseoir leur pou­voir.

Le fran­çais, qui béné­fice par­tout en Europe de l’aura du pro­grès, de la culture et de l’universalisme des Lumières, est la langue des classes supé­rieures, y com­pris en Flandre. À l’image de la noblesse, l’intelligentsia, la magis­tra­ture, la grande bour­geoi­sie et la haute hié­rar­chie de l’Église l’ont adop­té comme langue de culture et de com­mu­ni­ca­tion, mais aus­si comme outil de pro­mo­tion et de pres­tige social, notent Els Witte et Jan Craey­be­ckx dans leur ouvrage de réfé­rence[4].

En Flandre, le reste de la popu­la­tion (2,5 mil­lions de per­sonnes), arti­sans, pay­sans, ouvriers et petite classe moyenne, uti­lise le « néer­lan­dais », une langue, il est vrai, non uni­for­mi­sée à l’époque et décli­née en divers dia­lectes. Ce qui ne man­que­ra pas d’affaiblir long­temps la cause lin­guis­tique et cultu­relle fla­mande. On note­ra que les quelques 1,8 mil­lion de locu­teurs « fran­co­phones » offi­ciel­le­ment réper­to­riés lors du recen­se­ment de 1846, s’expriment eux-mêmes, en écra­sante majo­ri­té, dans des dia­lectes wal­lons par­fois assez éloi­gnés du fran­çais.

Un mouvement d’inspiration petite-bourgeoise

En deve­nant, jusqu’à la fin du 19e siècle, la langue unique des tri­bu­naux, de l’administration, de l’armée, de l’enseignement, de la culture et des jour­naux, le fran­çais hégé­mo­nique conduit très vite aux pre­mières expres­sions des « griefs » du mou­ve­ment fla­mand. La reven­di­ca­tion du bilin­guisme offi­ciel dans les pro­vinces fla­mandes est le fait d’une poi­gnée de lit­té­ra­teurs et d’intellectuels dont l’activité effer­ves­cente autour de la culture fla­mande a pour public une classe moyenne atta­chée à ses dia­lectes.

Par­mi eux, Hen­drik Conscience mais aus­si Jan-Frans Willems sont à l’origine du « péti­tion­ne­ment » de 1840, puis du Mani­feste fla­mand de 1847. Leur demande d’égalité de trai­te­ment est une ques­tion d’équité juri­dique, mais aus­si un enjeu stra­té­gique : se don­nant exclu­si­ve­ment en fran­çais à par­tir de 14 ans, l’enseignement moyen et supé­rieur ver­rouille l’accès des strates inter­mé­diaires fla­mandes aux emplois qua­li­fiés, notam­ment les postes de l’administration publique uni­lingue fran­co­phone. Ce qui freine l’ascension éco­no­mique et sociale des membres de la petite classe moyenne de Flandre.

C’est bien à eux, dont il réclame l’émancipation lin­guis­tique et sociale indi­vi­duelle, plus qu’au peuple fla­mand, que s’adresse le mou­ve­ment fla­mand, d’inspiration clai­re­ment cultu­relle et petite-bour­geoise dans sa pre­mière phase.

Les gou­ver­ne­ments belges suc­ces­sifs ignorent tout bon­ne­ment les demandes fla­mandes, dont les auteurs et leurs quelques appuis n’ont ni influence poli­tique, ni droit de vote. Mais un acteur va chan­ger quelque peu la donne : le bas cler­gé de Flandre[5]. Les curés et les vicaires, qui parlent le fla­mand à leurs parois­siens et qui redoutent, pour eux, la pro­pa­ga­tion du fran­çais assi­mi­lé aux idées libé­rales et socia­listes athées, font leur la « ques­tion fla­mande ». Via la défense du fla­mand, il s’agit pour nombre d’entre eux de ten­ter d’apporter, sur le ter­rain, une réponse chré­tienne (farou­che­ment anti­so­cia­liste) à la « ques­tion sociale » : la condi­tion misé­rable du peuple fla­mand, qu’il soit pay­san ou ouvrier. Quitte, pour cela, à s’attirer les foudres de leur hié­rar­chie.

Ce contexte per­met de com­prendre com­ment, en Flandre, à la dif­fé­rence de ce qui s’est pas­sé dans les centres indus­triels wal­lons, la ques­tion sociale a été en quelque sorte pha­go­cy­tée par les dyna­miques, elles-mêmes entre­croi­sées, d’un mou­ve­ment fla­mand peu sen­sible au sort du « petit peuple », d’une part, d’un monde catho­lique davan­tage sou­cieux de main­te­nir le même petit peuple fla­mand sous sa seule influence que pré­oc­cu­pé de son éman­ci­pa­tion sociale, d’autre part. La nature de la socio­lo­gie éco­no­mique et sociale de la Flandre en est une consé­quence, aujourd’hui encore.

La spirale des frustrations

Le gain en visi­bi­li­té et en légi­ti­mi­té de la cause fla­mande pro­duit un cer­tain effet sur les élus fla­mands, mais il n’émeut tou­te­fois que peu le pou­voir cen­tral. Lequel ne prend, à chaque fois, que bien tard la mesure des reven­di­ca­tions fla­mandes ; et il y répond de façon tou­jours timo­rée. Trop peu et trop tard pour les fla­min­gants. Le néer­lan­dais n’est pro­cla­mé seconde langue offi­cielle, au tra­vers de la « loi d’égalité », qu’en 1898, après son intro­duc­tion (légis­la­tive) dans le domaine judi­ciaire (1873), dans l’administration (1878) et dans l’enseignement moyen (1883) mais pas dans le supé­rieur (l’Université de Gand n’accueille les pre­miers cours en néer­lan­dais qu’en 1930). Et la mise en œuvre effec­tive des mesures concé­dées sur le plan juri­dique prend, elle, sou­vent plus de temps encore pour être géné­ra­li­sée sur le ter­rain…

Cela va entrai­ner l’émergence au sein du mou­ve­ment fla­mand d’une posi­tion plus com­bat­tive, plus poli­tique aus­si, moins patriote-belge et plus natio­na­liste fla­mande, sur­tout. Vers 1910 – 1912, les héri­tiers de Conscience méta­bo­lisent leurs frus­tra­tions dans une aspi­ra­tion à la libé­ra­tion du fran­çais et dans une hos­ti­li­té décla­rée à l’État belge fran­co­phone. Peu à peu, l’unilinguisme de la Flandre rem­place le bilin­guisme comme reven­di­ca­tion majeure. Elle sera satis­faite en 1932 quand est voté le prin­cipe de l’unilinguisme des régions fla­mandes et wal­lonnes et du bilin­guisme à Bruxelles. C’est tou­jours le régime actuel. Aux ten­sions autour de la fron­tière lin­guis­tique et de l’arrondissement Bruxelles-Hal-Vil­voorde près…

La muta­tion de l’ADN ini­tia­le­ment patrio­tique du mou­ve­ment fla­mand ira jusqu’à la col­la­bo­ra­tion, plus stra­té­gique qu’idéologique, de cer­taines de ses com­po­santes avec l’occupant alle­mand lors des deux guerres mon­diales. La répres­sion d’après-guerre qui les frap­pe­ra en 1945 – 46 lais­se­ra des traces dans une par­tie de la popu­la­tion fla­mande, qui n’y a vu que la conti­nui­té de la domi­na­tion arbi­traire de l’État belge fran­co­phone.

Faute d’un tra­vail de mémoire col­lec­tive réel­le­ment natio­nale, la rhé­to­rique iden­ti­taire d’exclusion du natio­na­lisme fla­mand se per­met à l’envi d’instrumentaliser ce ter­reau his­to­rique. Car même s’il est exa­cer­bé par le tison natio­nal-popu­liste des De Wever et consorts, le sen­ti­ment vic­ti­maire demeure soli­de­ment ancré dans l’imaginaire d’une Flandre pour­tant deve­nue majo­ri­taire à tous points de vue. La mécon­nais­sance des res­sorts de ce sen­ti­ment, chez nombre de fran­co­phones, est par­fois per­çue, de l’autre côté de la fron­tière lin­guis­tique, même chez les moins natio­na­listes, comme une forme ultime de mépris ou de condes­cen­dance de la part d’une cer­taine Bel­gique fran­co­phone qui se com­plait dans la nos­tal­gie d’une uni­té belge qui n’a jamais exis­té.

[1] Jo Tol­le­beek, « La Bataille des Épe­rons d’or. Le culte de 1302 et la lutte fla­mande », in Anne Morel­li (dir. par), Les grands mythes de l’histoire de Bel­gique, de Flandre et de Wal­lo­nie, EVO-His­toire, 1995.

[2] Autre mythe lar­ge­ment véhi­cu­lé : celui des troupes mas­si­ve­ment fla­mandes envoyées à la mort dans les tran­chées de 1914 – 18 par des offi­ciers fran­co­phones dont elles ne com­pre­naient pas les ordres (cf. Anne Morel­li, op. cit.).

[3] Les par­tis et la démo­cra­tie, Dos­sier n° 64 du CRISP, décembre 2005.

[4] La Bel­gique poli­tique de 1830 à nos jours, Labor, 1987.

[5] Le prêtre ouvrié­riste alos­tois Adolf Daens, por­té à l’écran dans la magni­fique fresque sociale épo­nyme de Sti­jn Coninx, en reste la figure la plus connue.

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