Entretien avec Miguel Benasayag

Augmenter l’humain, écraser le vivant

Avec « Cer­veau aug­men­té, humain dimi­nué », le phi­lo­sophe, psy­cha­na­lyste et épis­té­mo­logue Miguel Bena­sayag donne des clefs de com­pré­hen­sion des enjeux des bou­le­ver­se­ments ame­nés par les tech­nos­ciences. Il éclaire sous un jour cri­tique l’idéologie du cer­veau aug­men­té qui réduit cet organe à n’être qu’un ordi­na­teur dont on pour­rait mul­ti­plier les capa­ci­tés et modi­fier le fonc­tion­ne­ment à l’envi, au risque de perdre ce qui nous fonde en tant qu’humain. Loin d’être tech­no­phobe, l’auteur y défend une réelle hybri­da­tion de la tech­no­lo­gie enfin mise au ser­vice du vivant et de la culture. Et nous per­met de sor­tir du fan­tasme trans­hu­ma­niste, déci­dé­ment loin d’être un huma­nisme.

Est-ce que nos cerveaux fonctionnent comme un ordinateur comme l’affirment les technosciences ?

L’émergence du monde digi­tal est un tsu­na­mi tech­no­lo­gique qui ouvre des pos­si­bi­li­tés inima­gi­nables. Ce tsu­na­mi nous pro­pose comme modes d’interprétation du réel les modes de fonc­tion­ne­ment de la machine. Ce sont des modèles inter­pré­ta­tifs très per­for­mants, qui per­mettent de connaitre beau­coup de choses. En fait, c’est typique de la pen­sée humaine d’assimiler le niveau de la tech­no­lo­gie à l’essence de l’homme. Déjà, à l’époque de Des­cartes, on disait que le corps humain fonc­tion­nait comme une hor­loge… Mais le pro­blème réside dans l’assimilation per­for­ma­tive (qui pro­duit des effets dans la réa­li­té) de ces mondes digi­taux au monde du vivant. Car le monde du vivant ne fonc­tionne pas réel­le­ment comme une machine algo­rith­mique !

Ain­si, au niveau neu­ro­phy­sio­lo­gique, le cer­veau ne fonc­tionne abso­lu­ment pas comme une machine. D’une part, il n’y a pas un hard­ware et un soft­ware. Il n’y a pas une base maté­rielle, des neu­rones, sur laquelle cir­cu­le­rait un « logi­ciel ». Dans notre livre Fabri­quer le vivant ?, je suis en désac­cord avec M. Gouyon qui sou­tient la posi­tion selon laquelle l’ADN trans­por­te­rait un code géné­tique, code que l’on pour­rait trans­po­ser sur un autre sup­port. Il y a là toute une méta­phy­sique qui fait croire qu’il existe des idées, des codes qui cir­cu­le­raient de manière éthé­rée sur la matière. Or, je répète, quand on étu­die neu­ro­phy­sio­lo­gi­que­ment le cer­veau, ce qu’on observe, c’est que ce sont les réac­tions chi­miques et élec­triques en cas­cade, arti­cu­lées et en réseau, mais aus­si en connexion avec d’autres cer­veaux (puisque nous vivons en socié­té), qui par­ti­cipent à la pro­duc­tion des idées, ou qui, en connexion avec son propre corps, font émer­ger des affects. C’est-à-dire que c’est bien la maté­ria­li­té des inter­con­nexions, des réseaux, des trans­duc­tions suc­ces­sives[1] qui est la machi­ne­rie même qui par­ti­cipe à la pen­sée et aux affects.Le cer­veau se modi­fiant d’ailleurs maté­riel­le­ment au fur et à mesure qu’on apprend des choses, qu’on est sou­mis à des affects et à des pas­sions dif­fé­rentes.

D’autre part, ce qui fait la machine, c’est qu’elle cal­cule et réa­lise des cor­ré­la­tions à par­tir d’algorithmes. Le cer­veau tente de pré­voir et émet des hypo­thèses, mais la fonc­tion cal­cu­lante du cer­veau en tant que telle, à la manière d’un algo­rithme, est en réa­li­té minime.
Bref, ce qu’on peut assi­mi­ler du cer­veau à la machine est assez infime.

Qu’est-ce que ça implique d’appliquer cette métaphore de la machine et de l’ordinateur au vivant ?

Appli­quer cette méta­phore au vivant est assez délé­tère si on se met à consi­dé­rer que ces pos­si­bi­li­tés de pré­dic­tion par Big data [méga don­nées] ou ces pos­si­bi­li­tés de cal­culs sont la tota­li­té du vivant, car il y aurait alors quelque chose du vivant qui serait écra­sé.

On nous dit qu’on est dans un monde qui est en train de s’hybrider avec la nou­velle tech­no­lo­gie mais ce n’est pas vrai. Car une hybri­da­tion sup­pose que deux enti­tés dif­fé­rentes, avec leur sin­gu­la­ri­té, s’articulent. Or, on est dans un monde où on ignore la sin­gu­la­ri­té du vivant, de la pen­sée, des affects. Il semble qu’on essaye d’assimiler, donc de colo­ni­ser, le vivant vers la machine avec tous ces délires post-orga­niques ou trans­hu­ma­nistes qui disent qu’on va amé­lio­rer les défauts de la nature. Que nos orga­nismes limi­tés vont deve­nir illi­mi­tés.

Les trans­hu­ma­nistes modé­lisent des fonc­tions humaines et les repro­duisent dans la machine. Le pro­blème, c’est que ce qu’on appelle fonc­tion dans l’humain est tou­jours une fic­tion, une fic­tion de tra­vail. Par exemple, si je dis « le cœur sert à battre le sang », je ne me trom­pe­rais pas. Mais si je dis, le cœur ne sert qu’à battre le sang, là je vais me gou­rer. Je peux déli­mi­ter des fonc­tions dans le vivant mais tout en sachant que cette déli­mi­ta­tion est arbi­traire et réduc­tion­niste. Aspect dont on ne tient plus grand compte aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’on risque de perdre dans cette colonisation technologique ?

Ça pour­ra sem­bler post-apo­ca­lyp­tique mais on risque de perdre la com­plexi­té du vivant, la capa­ci­té de réflexion com­plexe, ce qui fait toute l’essence même du vivant et qui n’est pas d’être un appa­reil per­for­mant. En effet, le vivant, qui com­prend les êtres vivants mais aus­si la culture, les affects, la socié­té est sa propre fin. Le vivant n’est pas tran­si­tif, c’est-à-dire qu’il ne doit pas ser­vir à quelque chose. Or, dans la ques­tion aug­men­ta­tive, il y a déjà une « canaille­rie » puisque ses pro­mo­teurs trans­hu­ma­nistes font une confu­sion volon­taire entre répa­ra­tion et aug­men­ta­tion. On va nous dire : « por­ter des lunettes, c’est déjà une aug­men­ta­tion » alors que c’est une répa­ra­tion. On va nous dire : « toi, tu ne veux pas qu’on gué­risse les enfants myo­pathes. » Bien sûr que je veux bien qu’on gué­risse les enfants myo­pathes ! Au contraire, vive­ment qu’on uti­lise toutes ces hautes tech­no­lo­gies pour les gué­rir et non pas pour des expé­riences trans­hu­ma­nistes hor­ribles ! La méde­cine répa­ra­trice est jus­te­ment une méde­cine qui ne va pas consi­dé­rer l’humain comme tran­si­tif, comme devant ser­vir à quelque chose. Le pro­blème, c’est que cette inuti­li­té propre au vivant est en train d’être écra­sée.

Ce qu’on risque de perdre, ce sont les limites qui donnent sens au monde du vivant. Nous sommes dans une époque un peu obs­cure et dan­ge­reuse. Je ne suis pas du tout tech­no­phobe, mais je pense qu’il faut sim­ple­ment voir ce qu’on risque de perdre, c’est-à-dire com­prendre ce que la machine n’est pas. En com­pre­nant ce qu’elle n’est pas, on arri­ve­ra à mettre la machine au ser­vice du vivant. C’est une époque com­pli­quée car on a du mal à voir ça. Et que ça va très vite.

Et qu’est-ce que la machine n’est pas ?

J’étais il y a quelque temps à un congrès à Nice où était invi­té Ke Jie, le Chi­nois et meilleur joueur de Go du monde qui avait per­du face à Alpha­Go [un pro­gramme de jeu de go déve­lop­pée par une filiale de Google NDLR]. On s’y posait la ques­tion sui­vante : qu’est-ce qui dif­fé­ren­cie Alpha­Go de la tête du joueur chi­nois ? Or, tout le monde, y com­pris le joueur chi­nois lui-même, était d’accord pour dire qu’au fond, ils étaient tous deux la même chose : deux machines à cal­cu­ler, même si Alpha­Go était beau­coup plus puis­sant que Ke Jie. Ain­si, la théo­rie domi­nant actuel­le­ment veut que la dif­fé­rence entre le cer­veau humain et la machine digi­tale soit une dif­fé­rence quan­ti­ta­tive dans laquelle le cer­veau humain ne repré­sente rien en termes de puis­sance. La ten­dance est à igno­rer la sin­gu­la­ri­té du vivant. Or, si on en arrive à une socié­té qui n’est plus capable de voir la dif­fé­rence entre Alpah­Go et le joueur de go, entre ces cir­cuits-là et ce qui est un affect, la pen­sée, jouer, ce qui va se pas­ser, c’est qu’on va écra­ser la sin­gu­la­ri­té du vivant. On en arrive à un point où il faut, devant une grande par­tie du monde scien­ti­fique, étayer le point de vue selon lequel la machine ne joue pas, ne gagne pas, ne perd pas mais qu’elle réa­lise sim­ple­ment des cal­culs algo­rith­miques qui résolvent des opé­ra­tions ! Ce qui n’est bien sûr pas « jouer au go ». Car jouer au go, pour un humain, ça signi­fie déjà un désir très com­plexe : pour­quoi jouer ? Tous les êtres vivants jouent dans le sens d’expérimenter les pos­sibles. Une machine ne joue pas. Une machine fait ce pour quoi elle est pro­gram­mée. Elle peut bien enten­du s’autoprogrammer mais tou­jours dans un sens linéaire, dans un sens d’utilité. Le vivant, non, il vit dans un monde de sens sous dépen­dance des limites : il n’y a de sens que pour des êtres limi­tés.

Qu’est-ce que ça signifie, dans la définition de l’humain, que de se débarrasser de la négativité, d’éléments comme l’oubli, la frustration, le stress, les traumatismes, les maladies, la souffrance, la douleur ?

Se débar­ras­ser du néga­tif est le pro­jet d’une seule civi­li­sa­tion : la civi­li­sa­tion occi­den­tale. Aucune autre civi­li­sa­tion ou culture n’a eu ce pro­jet-là. Toutes les autres cultures, y com­pris le mani­chéisme, qui sépa­rait le posi­tif du néga­tif, mais dans lequel le néga­tif avait un rôle, ont incor­po­ré des cycles dans les­quels il est très dif­fi­cile de déter­mi­ner ce qui est posi­tif ou néga­tif parce que tout agit évi­dem­ment de concert. On peut par exemple pen­ser, cari­ca­tu­ra­le­ment, aux yin et yang chi­nois.

La culture occi­den­tale est donc celle qui a affir­mé qu’on allait éli­mi­ner le néga­tif, c’est-à-dire tout ce qui empê­che­rait l’homme de deve­nir Dieu. Il y a déjà là une posi­tion méta­phy­sique dis­cu­table : croire que l’on pour­rait déter­mi­ner avec cer­ti­tude ce qui est néga­tif et ce qui serait posi­tif. Mais en plus, la tech­nos­cience actuelle dit que ce que la science moderne ou le com­mu­nisme n’ont pas réus­si à faire, elle, elle va le faire : elle va enfin nous libé­rer du néga­tif, nous trans­for­mer en humain modu­laire à qui on reti­re­rait du néga­tif qu’on rem­pla­ce­rait par du posi­tif, rendre notre mémoire modi­fiable à volon­té, effa­cer nos mau­vais sou­ve­nirs…

À cet égard, dans votre livre, l’exemple de la mémoire vécue comme défaillante est assez parlant. Pouvez-vous revenir sur les risques « d’augmenter » la mémoire des humains ?

En neu­ro­phy­sio­lo­gie, une mémoire saine doit suivre trois pro­ces­sus : sélec­tion­ner, trans­for­mer et oublier. Pour la tech­nos­cience, la mémoire ani­male ou humaine qui suit ces trois pro­ces­sus est jugée comme défaillante. Ils veulent donc nous implan­ter une puce dans la tête avec un fonc­tion­ne­ment basé sur le modèle du disque dur dans lequel on ne va plus ni sélec­tion­ner, ni trans­for­mer, ni oublier. Or, ce type de mémoire tota­li­sante ren­voie en réa­li­té à des psy­choses très graves dans les­quelles de pauvres gens souffrent d’état d’angoisse ter­rible, comme le détaillisme dans lequel un malade ne peut pas sélec­tion­ner et se rap­pellent de tout, ou encore de patho­lo­gies où cer­tains croient ne rien pou­voir oublier.

Ils disent qu’ils vont nous aug­men­ter mais en fait ils vont écra­ser ce qui est l’essence même de notre iden­ti­té. Car la mémoire, la mémoire phy­sique, et même la mémoire cor­po­relle – qui est d’ailleurs lais­sée de côté dans leur pro­jet – est la seule chose qu’on peut iden­ti­fier comme étant la sin­gu­la­ri­té d’un être humain : nous sommes notre mémoire, notre mémoire incar­née. Tout indi­vi­du perd en per­ma­nence ses par­ties consti­tu­tives, puisqu’un être vivant voit ces cel­lules dis­pa­raitre et se renou­ve­ler constam­ment, mais pour­tant il se sent égal aujourd’hui et demain car la seule chose qu’on a, c’est cette trace, c’est cette mémoire cor­po­relle. Pour être orga­nique, cette trace doit res­pec­ter les lois de l’organicité : perdre, cap­tu­rer, modi­fier. Je suis très content que mon ordi­na­teur n’oublie pas ce que je lui mets dedans mais c’est mon ordi­na­teur. Je ne veux pas être un ordi­na­teur. Les trans­hu­ma­nistes veulent nous aider à avoir une mémoire sans failles. Sauf qu’avoir une mémoire sans failles, cela signi­fie écra­ser l’identité même du vivant.

Les technosciences s’inscrivent dans l’idéologie du « solutionnisme technologique » selon laquelle la technologie va résoudre tous les problèmes humains, psychiques, sociaux, politiques, économiques, etc. Est-ce que l’idéologie technoscientifique remplace actuellement les grandes utopies du 20e siècle ?

Abso­lu­ment. Et elle rem­place même les uto­pies reli­gieuses puisqu’elle pro­met une vie au-delà de la vie. L’idée trans­hu­ma­niste ou, plus proche de nous, l’idée post-orga­nique (qui veut rem­pla­cer petit à petit des organes) puisent leur force dans le fait qu’elles ont récu­pé­ré la pro­messe reli­gieuse selon laquelle les corps seraient un simu­lacre. Pour Pla­ton, la vraie vie ce sont les idées, pour les reli­gieux c’est le para­dis, et pour les trans­hu­ma­nistes, c’est le monde algo­rith­mique. Aujourd’hui, cer­tains scien­ti­fiques très sérieux sont dans la croyance que tout n’est qu’information et que tout est trans­fé­rable et pensent ain­si qu’on peut tout à fait modé­li­ser le cer­veau de quelqu’un, le mettre sur un disque dur avec des algo­rithmes capables d’apprendre et dire que la vraie per­sonne est dans cette bat­te­rie d’algorithmes et non pas dans la chair de son corps. C’est toute la force du monde digi­tal que d’avoir réus­si à récu­pé­rer ce désir hor­rible de l’humanité, selon lequel la vraie vie ne serait pas dans le corps, jugé cor­rup­tible, et qu’il y aurait un monde pur, celui des idées.

Comment combattre cet imaginaire très attractif de dérégulation et d’illimité ? Comment sortir de la fascination pour un vivre plus longtemps ou celle d’avoir des yeux qui voient à travers les murs ?

Pour reco­lo­ni­ser la tech­no­lo­gie, c’est la ques­tion du sens qui doit se poser, celle du « à quoi bon ? ». Si quelqu’un dans son pro­jet de vie, artis­tique, pro­fes­sion­nel, mili­tant, de recherche, etc. a besoin de voir à tra­vers les murs, et qu’une appli­ca­tion le per­met, je n’y vois aucun pro­blème. Mais aujourd’hui, la ques­tion ne se pose pas dans ces termes. La tech­nos­cience n’offre en effet actuel­le­ment pas des moyens à des gens qui déve­loppent leurs pro­jets mais elle dif­fuse une série de moyens dans les­quels il faut se mou­ler. Il y a les appli­ca­tions que la tech­nos­cience me donne et moi je dois pas­ser mon temps à voir com­ment j’utilise ces appli­ca­tions. Je ne fais pas ce que je choi­sis, je fais ce qu’on m’offre. Or, ce ne devrait pas être aux appli­ca­tions de mar­quer mon quo­ti­dien et le sens de ma vie. La résis­tance à cela passe par la créa­tion d’une myriade d’expériences, de groupes ter­ri­to­ria­li­sés, artis­tiques, mili­tants, de soli­da­ri­té dans les­quels les gens uti­lisent tout ce qu’ils veulent uti­li­ser, toutes les tech­no­lo­gies qu’ils sou­haitent, mais au nom d’un pro­jet de vie. Et non l’inverse.

Ce serait ça une hybridation « raisonnée », au service de l’humain ?

Tout à fait, l’hybridation est irré­ver­sible, c’est une réa­li­té. Face à ce phé­no­mène, il faut néan­moins arri­ver à se dire : « je me sers seule­ment de ce qui me sert ». Il faut aller vers une uti­li­sa­tion trans­gres­sive des machines, les mettre au ser­vice de pro­jets du vivant. La ques­tion devient alors : com­ment peut-on aller vers une édu­ca­tion popu­laire, une édu­ca­tion tout court, une péda­go­gie exis­ten­tielle dans les­quelles les gens ne se laissent pas bouf­fer par des pos­sibles dont ils n’ont rien à foutre ? Car les gens qui ont une pas­sion sont plus ou moins pro­té­gés. Par exemple, un mec dont la pas­sion est la musique va uti­li­ser tout le monde digi­tal en fonc­tion de sa pra­tique musi­cale. Il ne va pas se faire bouf­fer, mais c’est au contraire lui qui va bouf­fer le monde digi­tal d’une façon hybri­dante ! Mais cela concerne une mino­ri­té de la popu­la­tion. Pour la popu­la­tion en géné­ral, ces pos­sibles tech­niques qui se pré­sentent de façon gen­tille et ludique leur bouffent leur temps de vie jusqu’à deve­nir leur sens dans la vie. Il faut donc faire en sorte que les gens par­ti­cipent à des pro­jets, cha­cun avec la puis­sance qu’il pos­sède (on n’est pas tous Bee­tho­ven mais on peut tous faire de la musique), des pro­jets qui peuvent les pro­té­ger du risque d’être bouf­fés par ces stra­té­gies de dis­ci­pline ludique enga­geante.

Il y a une forme de fascination d’une partie de la gauche pour le transhumanisme, comment l’expliquer ?

Déjà parce que le dis­cours trans­hu­ma­niste semble for­ma­té pour cor­res­pondre au mieux à la culture du pays dans lequel ils tentent d’imposer leur agen­da. Ain­si, aux États-Unis, on dit que c’est bon pour le busi­ness et pour l’Association Trans­hu­ma­niste Fran­çaise, le trans­hu­ma­nisme, « c’est de gauche » ! Pour moi, le trans­hu­ma­nisme ne peut être que réac­tion­naire et pro­duc­teur d’un inévi­table apar­theid entre ceux qui seraient trans­for­més et ceux qui ne le seraient pas, dans une vision sur le mode du monde comme ter­rain de jeu sac­ca­gé par des indi­vi­dus vivant 1000 ans et bouf­fant toutes les matières pre­mières de la pla­nète. L’essence même du trans­hu­ma­nisme, c’est de consi­dé­rer que la vie est quelque chose d’individuelle et per­son­nelle, que chaque indi­vi­du en tant qu’individu doit aug­men­ter. Or, la seule posi­tion de gauche pos­sible, disons « pro­gres­siste », est de consi­dé­rer que la vie, c’est ce à quoi cha­cun par­ti­cipe, que ma vie ne peut pas se consi­dé­rer comme sépa­rée du milieu qui me consti­tue.

Mais c’est aus­si parce que c’est dans la nature même de la gauche d’être fas­ci­née par la tech­no­lo­gie. Elle est née avec la foi dans la science et la tech­nique. Il y a ce vieux truc de mar­xisme de super­mar­ché selon lequel la machine va libé­rer l’homme. Il y a une par­tie de la gauche qui va pen­ser bête­ment que la tech­nique va résoudre tous les pro­blèmes. Aujourd’hui, être de gauche ça signi­fie donc en quelque sorte être à contre-emploi, car on doit por­ter un regard cri­tique sur la tech­nique, non pas en étant tech­no­phobe, ni for­cé­ment décrois­sant mais en tout cas, en se sépa­rant de cette fas­ci­na­tion.


[1] La trans­duc­tion de signal est, en bio­lo­gie cel­lu­laire, un pro­ces­sus par lequel une cel­lule conver­tit un type de signal ou de sti­mu­li en un autre. La trans­duc­tion sen­so­rielle est, en phy­sio­lo­gie des organes des sens, une modi­fi­ca­tion des cel­lules récep­trices sous l’effet d’une sti­mu­la­tion. D’après Wiki­pé­dia — NDLR

Miguel Benasayag, Cerveau augmenté, homme diminué, La Découverte, 2016

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