Raffaele Simone

Le monstre doux contre la gauche

Raf­faele Simone est pro­fes­seur de lin­guis­tique à l’Université de Rome. Il a publié en 2010 aux Edi­tions Gal­li­mard « Le monstre doux, l’occident vire-t-il à droite ? ». Ce livre a connu un vif suc­cès et a secoué la réflexion sur la gauche. Dans le cadre de Phi­lo, les ren­contres phi­lo­so­phiques de PAC en col­la­bo­ra­tion avec Phi­lo­so­phie Maga­zine, il est venu débattre à Bruxelles avec Paul Magnette en novembre 2011 sur l’avenir du socia­lisme. Entre­tien sur les ques­tion­ne­ments et erre­ments de la gauche.

Depuis 2008, c’est la crise du capitalisme, une crise bancaire et financière, et en même temps, la gauche européenne, comme on l’a vu aux élections européennes de juin 2009, perd les élections ? Comment conciliez-vous cet apparent paradoxe :

C’est une belle remarque que vous faites et il me semble que c’est une très juste véri­té. On aurait atten­du après la crise ou même pen­dant la crise que les gens se déplacent au fur et à mesure vers la gauche, car même les gou­ver­ne­ments de droite, tels que celui de Bush à l’époque, ont dû prendre des mesures de gauche, comme natio­na­li­ser ou contri­buer de manière lourde au finan­ce­ment des banques et des entre­prises finan­cières. Mais mal­heu­reu­se­ment cette attente ne s’est pas réa­li­sée. Pour­quoi ?

À mon avis, la réponse est conte­nue dans le titre même de mon livre. Les gens sont tel­le­ment péné­trés par les monstres doux, la culture du monstre doux, que l’on ne se rend même plus compte du fait qu’il y a des moments où les mesures de gauche sont néces­saires. On est tel­le­ment infil­tré par ce para­digme que l’on n’arrive même pas à faire valoir ses propres inté­rêts.

Dans les moments de crise, la gauche est néces­saire, et les crises sont des moments où elle se révèle de la manière la plus effi­cace. Mal­heu­reu­se­ment, ce signal n’a pas été reçu par les élec­teurs, en Europe tout au moins. Ce n’est donc pas un para­doxe, c’est un tour­nant his­to­rique qui se mani­feste là.

Vous expliquez dans votre livre que nous vivons sous la forme d’un Léviathan médiatico-financier, une forme de pieuvre suave où les mots d’ordre sont aujourd’hui pour les gens : consommer, s’amuser, rester jeunes. La gauche apparaît à l’inverse comme le parti de la compassion, du sacrifice, des limites, de la renonciation. Comment dépasser l’alternative entre ces deux conceptions de valeurs culturelles ?

Ce n’est pas à moi heu­reu­se­ment d’indiquer les voies par les­quelles il faut modi­fier les atti­tudes actuelles des élec­teurs. C’est plu­tôt une tâche des poli­tiques en tant que telles au sein de la gauche. La gauche a raté, une série très impor­tante de ren­dez-vous his­to­riques. Par exemple, elle n’a pas com­pris la valeur et le sens de la révo­lu­tion numé­rique. On l’a consi­dé­ré tout d’abord comme une sorte d’amusement, une sorte d’entretien super­fi­ciel alors que la révo­lu­tion numé­rique allait modi­fier en pro­fon­deur jusqu’à notre esprit même. De plus, ils n’ont pas com­pris la signi­fi­ca­tion véri­table des phé­no­mènes d’émigration de masse, d’émigration clan­des­tine et non-clan­des­tine. La quan­ti­té de ren­dez-vous his­to­riques que la gauche a raté explique le fait qu’elle ne soit pas encore à la hau­teur des temps pré­sents.

Dans cette époque, comme le consu­mé­risme l’a empor­té pra­ti­que­ment par­tout, la néces­si­té de se sen­tir jeune, de pra­ti­quer les sports, de s’adonner aux soins du corps, etc., cela cor­res­pond par contraste à la réduc­tion gra­duelle de la com­pas­sion et de la soli­da­ri­té. Et donc, on délègue, on trans­fère la soli­da­ri­té aux orga­ni­sa­tions de cha­ri­té comme Méde­cins sans fron­tières, Emer­gen­cy, etc., mais ce fai­sant, on réduit la mesure dans laquelle on fait per­son­nel­le­ment de la soli­da­ri­té.

Il y a un autre élé­ment, me semble-t-il, que vous n’avez pas men­tion­né dans ce para­digme, c’est celui que la culture numé­rique qui joue un rôle essen­tiel dans ce pano­ra­ma actuel et qui a contri­bué de manière extrê­me­ment lourde et même dra­ma­tique, à brouiller, dans les esprits, la dis­tinc­tion entre le fait réel et le fait repré­sen­té c’est-à-dire entre le fait « dur » et sa repro­duc­tion sous forme d’images, de pixels, d’écrans d’ordinateurs ou de télé­vi­sion. Si cette confu­sion ne per­siste pas dans les esprits les plus aver­tis, la confu­sion est totale dans l’esprit des foules, dans le peuple au sens réduc­teur qu’il faut par­fois attri­buer à ce terme. À par­tir de quoi voit-on ce fait qui, pour moi, est extrê­me­ment grave ? À par­tir du fait que, par exemple, on peut s’amuser dans un contexte de guerres, de rébel­lions, de mas­sacres : là, on peut faire de belles pho­tos, on peut faire des prises de vue par por­tables et les dis­tri­buer dans le monde entier par You­Tube ou via d’autres forums sociaux. Donc, la confu­sion est conti­nue et totale. On pro­duit par­fois des faits sim­ple­ment pour qu’ils soient repro­duits en images. C’est donc une arti­fi­cia­li­sa­tion de faits qui a contri­bué à faire trem­bler la dis­tinc­tion qui est à la base de la conscience ration­nelle de l’Occident.

Est-ce le prolongement des analyses d’Alexis de Tocqueville, du despotisme doux, dont vous dites dans votre livre « Le monstre doux » : on a hébété la volonté plutôt que de chercher à la briser ?

C’est une cita­tion de Toc­que­ville que j’ai sou­vent employée et dis­cu­tée dans mon livre parce qu’il me semble que ce petit texte, ces quelques pages de son « De la démo­cra­tie en Amé­rique », contient une sorte de pro­phé­tie fou­droyante. Il l’a for­mu­lé par rap­port à son époque, mais cette des­crip­tion s’adapte, me semble-t-il, par­fai­te­ment à la situa­tion actuelle. Il y a quelqu’un qui dis­pose de nous et qui veut que l’on s’amuse sans souf­frir, mais en se sou­met­tant à des volon­tés qui ne sont pas les nôtres.

Vous êtes italien. L’Italie vit un moment politique important. Silvio Berlusconi vient de quitter le pouvoir. Il a été remplacé comme Premier ministre par Mario Monti et ce que d’aucuns appellent un gouvernement de technocrates. Cela vous laisse-t-il perplexe ou bien est-ce pour vous une espérance pour le renouveau de votre pays ?

Tout d’abord, on a fait la fête pour célé­brer le départ de ce mon­sieur qui a mar­qué d’une manière si dure, si triste et mépri­sable presque 20 ans de notre his­toire. Mais après la fête, on a com­men­cé à se deman­der : qu’est-ce que cela repré­sente ce gou­ver­ne­ment « tech­nique », comme on le dit en Ita­lie, for­mé sur­tout de pro­fes­seurs d’université, mais sur­tout de pro­fes­seurs d’université qui sont pour la plu­part des pro­fes­sion­nels impor­tants, puis­sants, richis­simes, et donc qui ne repré­sentent pas au sens propre les inté­rêts de la popu­la­tion d’un pays comme l’Italie.

Pour l’instant on a des espoirs vis-à-vis de ce gou­ver­ne­ment mais les per­plexi­tés sont nom­breuses pour les rai­sons que je viens de décrire. En plus, il y a un grand ban­quier dans ce gou­ver­ne­ment dont le rôle est le plus impor­tant de tout le cabi­net. Il y a beau­coup de catho­liques, peut-être un peu trop par rap­port à la com­po­si­tion natu­relle de la popu­la­tion ita­lienne.

De toute façon, on adresse les féli­ci­ta­tions les plus fortes à ce gou­ver­ne­ment qui va assu­mer une tâche énorme qui est celle de recons­truire un pays qui a été ter­ras­sé par une admi­nis­tra­tion catas­tro­phique. En plus, il faut recons­truire, avec une patience reli­gieuse, la mora­li­té publique, car le moral de mon pays est aus­si com­plè­te­ment à plat.

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