Sam Touzani

Faire le jeu de la démocratie

Photo : Hélène Fraigneux

Comé­die, télé, danse, théâtre, réflexion poli­tique, édu­ca­tion popu­laire… les champs que tra­verse Sam Tou­za­ni sont nom­breux et rare­ment le terme d’homme-orchestre n’aura été aus­si juste pour le décrire. Il est aus­si à l’aise à la ville, dans les quar­tiers et le tra­vail citoyen de ter­rain qu’à la scène dans ses pièces mêlant humour et cri­tique, lettres et mou­ve­ments. Alors que son der­nier spec­tacle « C’est ici que le jour se lève » se joue au théâtre du Public, nous l’avons ren­con­tré pour reve­nir sur son par­cours artis­tique et per­son­nel mais aus­si sur sa vision de l’humour, des dif­fé­rents com­mu­nau­ta­rismes et sur la néces­saire défense de la laï­ci­té en ces temps post-Char­lie. Entre­tien.

Comment en êtes-vous arrivé à devenir artiste ?

Avant de com­prendre ce qui m’a consti­tué en tant qu’artiste il faut com­prendre fon­da­men­ta­le­ment ce qui m’a consti­tué en tant qu’être humain. Je suis issu des classes popu­laires, de la classe ouvrière et de l’immigration maro­caine. Mes parents ont un cur­sus « tra­di­tion­nel ». Ils sont venus durant les années 1960 en Bel­gique tra­vailler pour avoir un ave­nir meilleur et sur­tout don­ner plus de digni­té à leurs enfants. J’ai eu de la chance, je suis le résul­tat de l’éducation de femmes, notam­ment ma sœur Fati­ma et ma mère, Rha­ma.

En 1972, notre famille va subir un énorme drame : ma mère et ma sœur vont aller au consu­lat maro­cain à Bruxelles et, parce qu’elles ont refu­sé de don­ner du bak­chich, elles vont être empor­tées dans les caves où elles vont se faire tabas­ser presque à mort par les ser­vices de sécu­ri­té. On va être mena­cé pen­dant plu­sieurs semaines. La police maro­caine va venir chez nous faire pres­sion pour qu’on retire notre plainte.

Heu­reu­se­ment, nous serons vite aidés par Si Moha­med el-Barou­di, un oppo­sant poli­tique maro­cain et mili­tant laïque pro­gres­siste qui est membre fon­da­teur du Regrou­pe­ment démo­cra­tique maro­cain et du col­lec­tif Alpha. Avec ma sœur, ils vont nous ser­vir de phare. Je vois ma mère, femme tra­di­tion­nelle anal­pha­bète et ma sœur Fati­ma qui disent Non. Non à l’injustice, non à la dis­cri­mi­na­tion, non au pou­voir, non à la sou­mis­sion. Et moi je gran­dis avec ce Non. À ce moment-là, j’ai 4 ans. C’est donc mon héri­tage. C’est fon­da­teur et cela va me pour­suivre jusqu’à aujourd’hui. C’est-à-dire que tout acte que je pose s’inscrit dans ce Non, que ce soit un acte créa­teur ou artis­tique, social ou poli­tique, intel­lec­tuel ou phi­lo­so­phique. C’est un Non consti­tu­tif et éman­ci­pa­teur. Ce n’est pas une abs­trac­tion de l’esprit : c’est très concret. Je l’ai vécu dans ma chair, je l’ai vécu dans ma famille. Par la suite Si Moha­med El Barou­di s’est marié avec ma sœur et va deve­nir mon père intel­lec­tuel.

Et comment avez-vous rencontré le théâtre ?

À 12 ans, une prof de fran­çais va me mettre des textes de Géo Norge dans les mains. Je com­prends assez tôt que c’est ça que je veux faire le res­tant de ma vie. À la même époque, ma sœur Zoh­ra va m’amener un jour à l’appartement de Hito­mi Asa­ka­wa, dan­seuse étoile, chez qui elle fai­sait du baby-sit­ting. Hito­mi me met à la barre, me fait faire pre­mier, deuxième plié, et dit à ma sœur que je dois abso­lu­ment faire de la danse clas­sique. Et du coup, je vais faire du clas­sique.

Je vais donc déve­lop­per un rap­port au corps et un rap­port aux mots dans une famille com­plè­te­ment tra­di­tion­nelle où à l’origine, il n’y a pas de biblio­thèque, pas de pos­si­bi­li­té de dis­cu­ter, où « la danse c’est pour les pédés » et « le théâtre c’est pour les dro­gués et les glan­deurs ».Mavie c’est un peu Billy Elliot avant l’heure (rires). En même temps, c’est consti­tuant car en s’opposant, on se construit, et on peut déployer ses ailes petit à petit. Alors, il faut lut­ter bien sûr, contre soi mais aus­si très vite contre son camp. Et moi qui suis deve­nu un mili­tant laïc et fémi­niste, j’ai vite com­pris ce que vou­lait dire lut­ter contre son propre camp. J’ai été pro­fon­dé­ment enga­gé et pro­fon­dé­ment poli­ti­sé depuis mon enfance. Je suis libre pen­seur, parce que je suis un mili­tant athée, parce que je suis pro­fon­dé­ment fémi­niste, parce que je suis apos­tat vis-à-vis de ma com­mu­nau­té d’origine, parce que j’ai été excom­mu­nié.

Et là où le poli­tique sou­vent échoue, par­fois l’art peut réus­sir, c’est en cela que c’est impor­tant. Le ter­reau artis­tique per­met de trans­po­ser, de trans­gres­ser et de for­ger sa conscience. Ce qui me relie aux autres, cette uni­ver­sa­li­té, je la trouve dans l’art, l’écriture, le théâtre, la danse, dans tout ce qui décale, ce qui met à dis­tance. Et je m’aperçois que c’est dif­fi­cile de ques­tion­ner le pré­sent parce qu’il y a beau­coup de tabous et d’interdits et parce que les valeurs des uns ne sont pas for­cé­ment celles des autres : ce qui est liber­té d’expression pour moi, c’est du blas­phème pour d’autres.

Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Tout mon tra­vail a consis­té à essayer de nom­mer les choses. Albert Camus disait que « mal nom­mer les choses, c’est ajou­ter au mal­heur du monde ». Ce qui veut peut-être dire, par exten­sion, que bien les nom­mer peut peut-être ajou­ter un peu plus de bon­heur au monde. Je crois en cela. Je crois en cette capa­ci­té que l’homme a à nom­mer, à se remettre en ques­tion, à repen­ser sa pen­sée, à dire Non. Le Non consti­tu­tif de mon enfance est omni­po­tent et pré­sent, il est tou­jours là. Du coup, on a sou­vent dit de moi que j’étais un artiste très enga­gé mais, en fait, je m’aperçois que je suis sur­tout un citoyen enga­géet pas for­cé­ment un artiste enga­gé. Ce sont donc plu­tôt les autres qui le disent de moi. Peut-être aus­si parce en Bel­gique, on ne l’est pas beau­coup et que ceux qui le sont un peu paraissent l’être énor­mé­ment… En Bel­gique, on n’est pas dans une culture de confron­ta­tion. Ça peut être chouette parce qu’on peut déblo­quer des situa­tions mais ça en laisse aus­si d’autres pour­rir dans nos fri­gos. Je parle des pro­blèmes de fron­tières lin­guis­tiques et de com­mu­nau­ta­rismes, d’où qu’ils viennent d’ailleurs.

Pour reve­nir sur cette idée « d’engagement », cela n’a pas de sens une lit­té­ra­ture où il fau­drait tous être Brecht. Je pense qu’on peut être enten­du véri­ta­ble­ment avec un dis­cours uni­ver­sa­liste, parce que tout est émi­nem­ment poli­tique et qu’à par­tir du moment où l’on se pose une ques­tion, on est poli­tique. Tout, même ton cul sur la com­mode, est un vau­de­ville poli­tique, pour peu que cela pro­voque une auto­cri­tique !

Même le rire ?

Le rire est émi­nem­ment poli­tique ! Mais alors, qu’est-ce qu’on en fait de ce rire ? Est-ce qu’on verse du côté obs­cur à la Dieu­don­né ? Est-ce qu’on est un Coluche ou un Des­proges ? Est-ce qu’on est dans la tra­di­tion de Rabe­lais ? Est-ce qu’on essaye d’avoir des vannes toutes les trois secondes jus­te­ment pour ne pas par­ler des sujets qui fâchent ? Est-ce qu’on rit de quelque chose de pro­fon­dé­ment gros­sier sans qu’en fin de compte on remette en ques­tion quoi que ce soit ?

Dans vos spectacles, vous avez quand même la volonté d’élever le spectateur sans vous limiter à le divertir ou à « faire joli » ?

Diver­tir ou faire joli c’est bien aus­si, mais tant mieux si en plus ça bous­cule nos cer­ti­tudes. Il faut qu’il y ait du sens. Je conçois toutes les dis­ci­plines artis­tiques comme des accé­lé­ra­teurs à la com­pré­hen­sion du monde.

La pre­mière fonc­tion de base d’un tra­vail artis­tique, c’est d’essayer d’amener à de l’émotion. On voyage à tra­vers les cœurs, à tra­vers les gens, on pro­pose, on prend ou on ne prend pas, j’aime. Cela pour­rait suf­fire, mais ça ne me suf­fit pas. Ensuite, si, une fois qu’on a ame­né des émo­tions en racon­tant des his­toires, on peut don­ner matière à réflé­chir alors c’est magni­fique. Au théâtre, nous ne sommes pas là pour dire com­ment il faut pen­ser, nous sommes juste là pour dire qu’il faut pen­ser.

C’est impor­tant de se le rap­pe­ler. Tu penses ce que tu veux, je m’en fous mais pen­sons : juste cela. Cela étant, il y a des spec­tacles qui sont faits pour don­ner matière à réflexion mais on ne l’accepte pas tou­jours, notam­ment pour des rai­sons poli­tiques. Par exemple, j’ai fait un défi­lé de bur­qas haute cou­ture au len­de­main du 11 sep­tembre. Tout le monde s’était fen­du la gueule. J’ai joué ce spec­tacle 11 ans plus tard, il y avait 30 mecs qui étaient là pour en découdre avec moi et on m’a mis une fat­wa sym­bo­lique sur le cul via les réseaux sociaux. Tout d’un coup, tu te dis : qu’est-ce qui s’est pas­sé ?

Vous pensez que quelque chose s’est durci ?

Je me demande com­ment sommes-nous pas­sés en 30 ans de « Touche pas à mon pote » à « Touche pas à mon fou­lard ». Je m’aperçois qu’il y a des reven­di­ca­tions iden­ti­taires qui se font de plus en plus vio­lem­ment à l’égard de cer­tains de mes spec­tacles, de mon tra­vail citoyen ou de mes bou­quins, on per­met moins. Le gros pro­blème des cultures dites ara­bo-musul­manes, c’est que la liber­té indi­vi­duelle n’existe pas vrai­ment : c’est le col­lec­tif et le « qu’est-ce qu’ils vont dire » qui gèrent. C’est pour cela que je suis tel­le­ment atta­ché à la notion de laï­ci­té, à ce magni­fique mode opé­ra­toire qui per­met de sépa­rer le tem­po­rel du spi­ri­tuel. Je pense que nous devons arrê­ter de regar­der la socié­té par le prisme du com­mu­nau­ta­risme, de l’ethnico-religieux. Nous devons la regar­der par le prisme de la citoyen­ne­té. Si nous sommes des citoyens à part entière, alors on peut dis­cu­ter, alors on peut pen­ser, alors on peut ne pas être d’accord, on peut même se mettre d’accord de ne pas être d’accord.

C’est dif­fi­cile parce que d’un côté les com­mu­nau­tés dites étran­gères le font sou­vent. Et pas seule­ment les Turcs ou les Maro­cains d’origine, mais aus­si une par­tie des Ita­liens et des Espa­gnols, il n’y a qu’à regar­der les flux et les reflux migra­toires. Et de l’autre, c’est qu’on est dans l’un des pays le plus com­mu­nau­ta­ri­sé au monde : Néer­lan­do­phones, Fran­co­phones, Bruxel­lois… Il est donc impos­sible que les autres com­mu­nau­tés ne repro­duisent pas le même sché­ma. Évi­dem­ment, j’ai envie de faire sau­ter ces ver­rous : j’aime décloi­son­ner, libé­rer les corps et la parole. Mais ce n’est pas facile car tout le sys­tème, les syn­di­cats, les par­tis poli­tiques, la gauche, la droite, le centre, cha­cun reste sur ses posi­tions. Les poli­tiques caressent les com­mu­nau­tés sou­vent dans le sens élec­to­rat du poil. C’est donc dif­fi­cile de cau­ser. C’est dif­fi­cile parce que moi, Sam Tou­za­ni, tout le monde m’aime bien mais pas de trop près. On me garde quand même à bonne dis­tance.

Pourquoi à votre avis ? Est-ce que c’est parce que vous êtes toujours l’outsider dans votre communauté d’origine ? Celui qui est devenu athée ?

Oui. Et dans la com­mu­nau­té belge, celui qui refuse de jouer l’arabe de ser­vice. Et donc du coup on se dit « mais en plus c’est un laïc, putain le mec ne va pas nous faire chier avec son athéisme, on essaye de réunir les gens mais lui il bloque avec la reli­gion ». Moi, je n’ai pas de pro­blème avec Allah, j’ai des pro­blèmes avec son fan-club ! J’ai un pro­blème avec les isla­mistes et avec ceux qui uti­lisent l’Islam à des fins poli­tiques. Au même titre que j’ai un solide pro­blème avec les extré­mistes de tous poils qui ratio­na­lisent un dis­cours de haine contre toutes les per­sonnes dont la méla­nine est un peu plus forte que celle du gau­lois de base.

Il y aus­si le fait que je suis issu d’une famille d’opposants poli­tiques maro­cains. Or, la dic­ta­ture maro­caine est très proche du pou­voir en France et en Bel­gique, c’est une réa­li­té. La dic­ta­ture maro­caine a des relais dans tous les par­tis, en Flandre comme en Wal­lo­nie. Je vois très bien com­ment ils mettent des chapes de plomb. Je vois aus­si com­ment l’exécutif des musul­mans est géré ici en Bel­gique, c’est tout de suite pilo­té par Anka­ra et par Rabat.

Et puis, notre sys­tème poli­tique fonc­tionne sur le mode du « soit tu fais par­tie de la famille, soit tu n’en fais pas par­tie », du « ou bien tu es avec moi, ou bien tu es contre moi ». Et cela, ça me dérange. J’essaie de res­ter un élec­tron libre même si bien sûr je suis pro­fon­dé­ment à gauche. D’ailleurs, ce qui me dérange ter­ri­ble­ment, c’est qu’il y a sou­vent des gens de droite qui sont plus atten­tifs et plus à l’écoute en matière de laï­ci­té que chez mes cama­rades de gauche et ce, sou­vent pour des rai­sons élec­to­ra­listes. Je crois qu’il y a vrai­ment du bou­lot à faire chez nous.

Vous avez publié avec Nadia Geerts Je pense donc je dis ? où vous abordez la laïcité, les libertés, l’humour, les identités dans l’ère post-Charlie. Vous pointez notamment le fait qu’on se retrouve pris en sandwich entre des « mystico-pétés qui ont sacralisé l’image d’un prophète et les populistes nationalistes et autres racistes qui considèrent la simple présence d’un musulman en Europe comme une insupportable invasion ». Comment sortir de cet étau ?

J’aimerais bien le savoir et je vais vous répondre par une autre ques­tion : aujourd’hui, qui fait le jeu des démo­crates ? Pas les popu­listes, pas les extré­mistes. Je pense qu’on ne pour­ra véri­ta­ble­ment être démo­crate et pro­gres­siste qu’en ayant le cou­rage de ses opi­nions, dans l’altruisme, la bien­veillance, l’émancipation et la soli­da­ri­té mais tout en étant ferme sur nos valeurs : laï­ci­té, plu­ra­li­té, mixi­té, éga­li­té, liber­té, c’est-à-dire tout ce que les États de droit mettent aujourd’hui à notre dis­po­si­tion pour vivre ensemble. Il faut réaf­fir­mer nos valeurs et mettre tous les moyens dans la citoyen­ne­té.

Mes parents, qui sont anal­pha­bètes, ils aiment la Bel­gique mais ils l’aiment vrai­ment. On entend peu d’ailleurs le dis­cours de ce qu’on appelle, vul­gai­re­ment, « la pre­mière géné­ra­tion ». Dans le repor­tage TV de Ques­tions à la Une « Faut-il être Char­lie ? » que j’ai réa­li­sé pour la RTBF et où j’essaye de réflé­chir et faire réagir autour de la mort de tous mes potes à Char­lie Heb­do, j’avais recueilli le témoi­gnage de ma mère. Je lui ai juste deman­dé : « Est-ce que tu es Char­lie ou est-ce que tu n’es pas Char­lie ? » en lui mon­trant le Char­lie Heb­do avec en cou­ver­ture le « Tout est par­don­né » et le des­sin du pro­phète qui pleure. Elle prend le jour­nal, elle le regarde et elle me dit : « Bien sûr que je suis Char­lie ! Est-ce que les gens com­prennent que ça, c’est juste un jour­nal ? Est-ce que les gens com­prennent que ce n’est pas ce papier-là ni cette cari­ca­ture-là qui va se pla­cer entre moi et ma foi ? Cela fait 50 ans que je suis en Bel­gique et per­sonne ne m’a jamais inter­dit mon Islam. Est-ce que vous com­pre­nez que cha­cun a le droit de faire ce qu’il veut que vous soyez juif, catho­lique, musul­man ou non croyant ? » C’est magni­fique com­ment une femme pay­sanne anal­pha­bète a du bon sens et là, sur le coup, c’est une véri­table phi­lo­sophe. Ce que je veux dire par là, c’est que ça s’apprend dans l’éducation, dans les valeurs. Mais il faut avoir le cou­rage de ses opi­nions, il faut avoir aus­si le cou­rage de dire Non.

Pho­to : Hélène Frai­gneux

Dans le livre par rapport à ces questions vous préférez parler « d’antimusulmanisme » plutôt que « d’islamophobie ». Pourquoi ce choix ?

D’abord parce qu’« isla­mo­pho­bie » est un mot valise qui a mal tour­né. Il faut savoir que l’on nous a, moi ou cer­tains amis fémi­nistes de gauche laïques, taxé d’être isla­mo­phobe dans le but de nous inter­dire de faire toute cri­tique non pas envers l’islamisme mais envers l’Islam. Et à au-delà de l’Islam, envers tout dogme ou reli­gion mono­théiste. Et ça, c’est dan­ge­reux.

Ce qui cor­res­pond à anti­sé­mi­tisme, racisme et xéno­pho­bie me parait plu­tôt être anti­mu­sul­man. Pour­quoi ? Parce que quand vous êtes anti­mu­sul­man vous visez un être, une per­sonne, vous l’accusez et vous le reje­tez par le simple fait qu’il est musul­man. En revanche, ce que beau­coup de gens oublient, c’est qu’on a le droit de cri­ti­quer non seule­ment l’islamisme mais aus­si l’Islam. En atta­quant l’Islam, on attaque le dogme ou la reli­gion, et non pas les musul­mans. C’est pour cela que je dis qu’il faut être non pas à côté de l’Islam mais à côté des femmes et hommes pro­gres­sistes musul­mans, c’est une dif­fé­rence de taille.

Je serais tou­jours le pre­mier à lut­ter contre tous ceux qui sont anti­mu­sul­mans. Mais je suis aus­si inquiet de la mon­tée de l’antisémitisme. Même si on n’en parle peu et même si la gauche a dif­fi­cile à la nom­mer.

Vous parlez de la nécessité de droit à la critique des religions et de la défense de la laïcité. Est-ce que cette critique passe aussi par le rire ?

Pour moi, il n’y a pas pho­to. C’est clair et net. Quand on regarde l’Histoire des reli­gions, les pre­miers que les extré­mistes reli­gieux tuent sou­vent ce sont des artistes. On tue des artistes parce qu’on les consi­dère comme fous car ils désa­cra­lisent, ils mettent à dis­tance des textes sacrés. Ce qui est dif­fi­cile à com­prendre, c’est que le sacré des uns n’est pas le sacré des autres. Il a fal­lu attendre très tard pour en sor­tir, après trois siècles et demi de guerres de reli­gion d’une vio­lence inouïe qui vient, il y a quelques années à peine, de se cal­mer en Irlande — ce n’est donc pas quelque chose qui est propre au monde ara­bo-musul­man. De cet héri­tage-là san­glant, on en est arri­vé heu­reu­se­ment à une Répu­blique en gros avec la loi de 1905 et la laï­ci­té. Ce qui m’intéresse c’est la ques­tion qui englobe toutes les autres : mais qu’est-ce qui fait que l’on va pou­voir vivre ensemble au-delà de ta reli­gion, au-delà de la mienne, au-delà de tes concepts phi­lo­so­phiques ? Ce qui nous unit ce sont nos valeurs, c’est la citoyen­ne­té. C’est tout. On peut retour­ner cela comme on veut dans tous les sens, il faut abso­lu­ment ren­for­cer le socle de valeurs com­mun, c’est-à-dire ne pas consi­dé­rer les citoyens comme des citoyens de seconde zone, ne pas les sor­tir de votre cha­peau juste à des fins élec­to­ra­listes, auto­no­mi­ser les gens, les pous­ser à une réflexion, les ame­ner à une citoyen­ne­té plus res­pon­sable. Cela veut donc dire beau­coup de risques en poli­tique.

Per­sonne ne donne à lire au citoyen Le dis­cours de la ser­vi­tude volon­taire d’Étienne de La Boé­tie qui dit : « Renon­cez à vous sou­mettre et vous voi­là libre ». Ce n’est pas fort cela ? C’est là que cela se passe d’abord. Et cela, ça se fait dans l’éducation, à l’école, dans la citoyen­ne­té, dans la cité. Mais si nous refu­sons ce pot com­mun, si nous sommes dans le repli, alors on s’éloigne. On se replie cha­cun sur son par­ti­cu­la­risme effré­né et c’est pour cela que je suis contre les accom­mo­de­ments rai­son­nables. Ce n’est pas faire preuve d’intolérances loin de là. Mais que ce soit le halal ou le casher dans les écoles, le voile à l’école ou ailleurs, tous ces par­ti­cu­la­rismes effré­nés remettent en cause le prin­cipe d’égalité. Et vous allez voir que si on conti­nue ce seront les com­mu­nau­tés qui vont se bouf­fer entre elles.

Quand j’arrive dans des écoles, je leur donne un exemple très con : « Ima­gi­nez que mon Dieu, c’est un grand spa­ghet­ti volant avec deux bou­lettes comme yeux. Ima­gi­nez que nous nous appe­lons les Pas­ta­fi­riens parce que nous sommes des adeptes de la pâte. Je ne vais pas vous obli­gez à man­ger un spa­ghet­ti bolo tous les jours quand même… — Eux : ah ben bien sûr que non ! — Je ne vais pas venir avec une pas­soire sur la tête et encore moins l’imposer à tout le monde. Tout le monde rit. Cela ne vous fait pas pen­ser à quelque chose ? » Et là, tout d’un coup, tout le monde se fige. C’est là qu’il y a un tra­vail à faire, dans le fait de dis­cu­ter et libé­rer ensemble une parole.

Ce n’est pas évident. La vio­lence est par­tout et elle com­mence par les mots. Mon grand rêve c’est de pou­voir créer un jour avec tous les citoyens une véri­table éthique de la non-vio­lence. Je crois pro­fon­dé­ment à cela. Actuel­le­ment, on ne se touche pas, on ne se ren­contre pas, on ne se parle pas, on ne se connaît pas. Je le vois dans toutes les com­mu­nau­tés, on fait sem­blant. Et même à Bruxelles qui est une ville avec 187 natio­na­li­tés, on vit en fait tous les uns à côté des autres mais pas assez les uns avec les autres.

Quels livres vous ont marqué ?

Je suis obnu­bi­lé pour ne pas dire obsé­dé par la ques­tion de l’identité qui est pour moi une vraie ques­tion uni­ver­selle. Je suis très mar­qué par Les Iden­ti­tés meur­trières d’Amin Maa­louf. Il y a quelque chose d’indépassable dans ce livre-là. Il pose un regard qui a véri­ta­ble­ment trou­vé écho chez moi. C’est comme Le dis­cours de la ser­vi­tude volon­taire, c’est comme cer­tains bou­quins de Camus, comme Sal­man Rush­die qui m’a bou­le­ver­sé par son che­mi­ne­ment per­son­nel, par son cou­rage ou Tas­li­ma Nas­reen. Ou main­te­nant les nou­veaux pen­seurs de l’Islam comme Abden­nour Bidar, Rachid Ben­zine, Lei­la Babès. Ou Kamel Daoud. Son Meur­sault contre-enquête, j’ai trou­vé cela magni­fique et bien écrit, d’une grande intel­li­gence sen­sible… Voi­là encore où l’art peut réus­sir là où le poli­tique échoue. Il fait revivre l’Arabe ano­nyme qui a été tué par Meur­sault sur la plage, il fal­lait y pen­ser, l’idée est déjà géniale en soi, Mous­sa qui est à la recherche de son frère. Mais au-delà, c’est énorme le tra­vail mémo­riel qu’il fait, de remise en ques­tion du rap­port à l’Algérie, à la France d’Algérie, à la France d’aujourd’hui, à l’Algérie d’aujourd’hui. Il per­met de mettre en pers­pec­tive à tra­vers une simple his­toire des ques­tions qui me semblent émi­nem­ment poli­tiques et essen­tielles aujourd’hui qu’on peut dif­fi­ci­le­ment arri­ver à poser dans le champ poli­tique à l’heure actuelle.

De quoi va parler votre prochain spectacle C’est ici que le jour se lève ?

C’est ici que le jour se lève s’inscrit quelque part après One Human Show et Liber­té Éga­li­té Sexua­li­té. Là encore, je m’inspire de ma vie per­son­nelle. Non pas qu’elle soit spé­cia­le­ment inté­res­sante, mais je pars du prin­cipe que pour bien par­ler des choses il faut par­ler de ce qu’on connaît ! J’ai vécu pen­dant presque 7 ans avec une magni­fique artiste fla­mande et pour diverses rai­sons, on s’est sépa­ré. Et donc, la pièce, raconte l’histoire de Karim Ben Karim, un auteur qui tombe amou­reux d’une chan­teuse fla­mande des rives de l’Yser, Kla­ra. Leur amour est très fort et très fusion­nel. Et cela se ter­mine mal. Bête et bru­tal. Cette sépa­ra­tion, c’est le début du spec­tacle… Kla­ra devient une obses­sion et il va consul­ter une psy. Ce qui va faire resur­gir toutes ses ori­gines et son sys­tème de pen­sée depuis qu’il était enfant. Il va voya­ger à tra­vers lui-même, son iden­ti­té et son ima­gi­naire jusqu’à la rési­lience, revoir son père entre ciel et terre, se plon­ger dans la lit­té­ra­ture et l’écriture comme exu­toire. C’est une intros­pec­tion très ana­ly­tique en fin de compte. Mais on est au théâtre quand même ! On n’est pas là pour se faire chier non plus ! C’est ryth­mé je ne suis pas seul sur scène, il y aura de la danse et des musi­ciens. Je n’ai pas envie de vous dire com­ment ça va se ter­mi­ner parce qu’il y a un bas­cu­le­ment qui remet tout en ques­tion. Et ça, j’aime bien. Pour­quoi ? Parce que ce qui m’intéresse dans un spec­tacle, ce n’est pas tel­le­ment la beau­té d’Achille, du héros, sa force de frappe, son cha­risme. Ce qui m’intéresse chez Achille c’est son talon. Et par le talon toute l’humanité rentre, par le talon notre fra­gi­li­té, notre sen­si­bi­li­té, celle que nous tai­sons, celle que nous occul­tons, celle que nous refou­lons, toutes ces inhi­bi­tions, tous ces sujets tabous. Plus vous les reje­tez, plus ils refont sur­face…

C'est ici que le jour se lève
De Sam Touzani, Isabella Soupart et Rolland Westreich.
Avec Sam Touzani. Du 22 octobre 2015 au 31 décembre 2015 au théâtre Le Public (Bruxelles)

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