Entretien avec Sébastien Kennes

Faire de l’éducation populaire à l’écologie

Illustration : Sylvie Bello

Pour dépas­ser les oppo­si­tions entre social et envi­ron­ne­men­tal, l’éducation popu­laire est une des voies royales pour que les réflexions, mobi­li­sa­tions ou ini­tia­tives de « tran­si­tion » prennent en compte la ques­tion des inéga­li­tés. Car elle per­met à des groupes de s’emparer de ces ques­tions, de les repo­li­ti­ser et de resi­tuer les enjeux éco­lo­giques dans une dimen­sion plus col­lec­tive. Et rendre ce fai­sant plus popu­laire et inclu­sive une éco­lo­gie sou­vent per­çue comme contrai­gnante. Entre­tien avec Sébas­tien Kennes, ani­ma­teur à Ren­contre des Conti­nents (RdC), asso­cia­tion par­ti­cu­liè­re­ment impli­quée sur l’éducation popu­laire à l’écologie, abor­dée notam­ment par l’entrée de l’alimentation, en allant bien au-delà des seuls dis­cours d’écoconsommation en vogue.

Comment faire réfléchir et mobiliser sur les sujets relatifs à l’écologie ? De quelle manière est-ce que vous utilisez l’éducation populaire dans le cadre de vos différents ateliers ?

L’éducation popu­laire, c’est plu­tôt une pos­ture et un moyen qu’une fina­li­té. Dans l’éducation popu­laire, on dit que « per­sonne n’éduque d’autrui, on s’éduque ensemble ». On n’a pas, nous, plus à appor­ter aux autres que ce que les autres ont à nous appor­ter, y com­pris sur des ques­tions de l’écologie prise au sens large. C’est-à-dire avec une vision et sur des enjeux qui vont bien au-delà des seules ques­tions de pré­ser­va­tion ou de pro­tec­tion de l’environnement. La convi­via­li­té, la ques­tion sociale et démo­cra­tique, ou la recherche d’une plus grande hori­zon­ta­li­té sont ain­si des choses qui s’intègrent plei­ne­ment aus­si dans la ques­tion de l’écologie.

Tout va donc se jouer dans la manière dont on crée des dis­po­si­tifs et dans les situa­tions dans les­quelles on est ame­né à tra­vailler avec dif­fé­rents publics, publics dont on consi­dère qu’ils sont tous concer­nés par ces enjeux et ont tous quelque chose à dire. On se réfère donc plu­tôt à l’éducation popu­laire en tant que cou­rant socio­pé­da­go­gique, comme manière de réflé­chir, de ques­tion­ner, de trou­ver des réponses plus col­lec­tives aux enjeux des socié­tés qui nous ques­tionnent, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans le champ de l’écologie : com­ment on arrive à créer ensemble des espaces où on peut se réap­pro­prier ces ques­tions, des dis­po­si­tifs qui vont nous per­mettre de se poser des ques­tions ensemble sur les thèmes qui nous pré­oc­cupent ?

On a des publics mili­tants qui viennent à nous, en demande de for­ma­tion, mais on passe aus­si par des acteurs relais asso­cia­tifs ou sociaux qui nous connectent avec toute sorte de publics plus au moins sen­si­bi­li­sés ou poli­ti­sés sur les ques­tions éco­lo­giques.

Il s’agit notamment de sortir de la posture du sachant qui doit « convaincre » son public, posture très fréquente sur les thématiques liées à l’écologie…

En fait, dans un « pro­ces­sus d’éducation… » (« édu­ca­tion trois petits points » comme on les appelle à RdC) c’est-à-dire à l’éducation à l’écologie, la soli­da­ri­té, la pro­mo­tion de la san­té, etc., on pense que les gens auront davan­tage ten­dance à se ques­tion­ner sur, à accro­cher et s’intéresser à un sujet, via dif­fé­rentes portes d’entrée, si cela repart de leurs pré­oc­cu­pa­tions, de leurs points de vue et réa­li­tés de ter­rain. De ce qui se passe dans les ter­ri­toires et les espaces phy­siques et sym­bo­liques où ils cir­culent, vivent, séjournent. De ce qu’ils font déjà en matière d’écologie… Et si ça répond à leurs besoins, aux ques­tions qu’ils se posent.

L’idée n’est donc pas de les faire ren­trer dans un moule phi­lo­so­phique, poli­tique ou socio­lo­gique pré­con­çu. L’idée n’est pas d’emblée de convaincre. On a plus des pistes que des réponses à don­ner puisque le prin­cipe de nos dis­po­si­tifs, c’est bien d’amener les gens à se poser des ques­tions. Et bien sou­vent, on remarque que ces ques­tion­ne­ments rejoignent ceux qu’on a aus­si.

Sur des ques­tions rela­tives à l’écologie comme d’autres, on ne change pas le monde en convain­quant les gens. Les gens changent parce qu’eux-mêmes réa­lisent des expé­riences dans un par­cours indi­vi­duel ou dans un cadre col­lec­tif.

Quelle question cela pose-t-il sur la posture de l’intervenant sociopédagogique ?

On peut don­ner toute une série d’ingrédients d’un dis­po­si­tif péda­go­gique qui per­mettent aux ani­ma­teurs et ani­ma­trices d’adopter une pos­ture basse. Ain­si, repar­tir de la vision du monde qu’ont les gens sur un sujet don­né, accep­ter de ne pas tout savoir et de se remettre en ques­tion, accep­ter de valo­ri­ser les savoirs et savoir-faire des per­sonnes avec qui on tra­vaille et être le plus sou­vent pos­sible dans la co-construc­tion. Par exemple en allant cher­cher au maxi­mum les réponses dans le groupe et non pas dans nos res­sources à nous. Mais aus­si lais­ser de la place à l’imprévisible, viser le pro­ces­sus et non le résul­tat… Et puis c’est éga­le­ment accep­ter qu’on n’est pas que tra­vailleur-se d’une asso­cia­tion — qui a une pos­ture, une his­toire plus ou moins grande poli­ti­que­ment -, mais qu’on est aus­si nous-mêmes citoyen, mili­tant, et qu’on a aus­si un avis per­son­nel sur ces enjeux-là.

En accep­tant le fait qu’on n’a pas la réponse, que nous ne sommes pas les experts de la ques­tion (même si on a le pri­vi­lège d’avoir davan­tage le temps de se ques­tion­ner sur ces choses-là), que les autres sont aus­si por­teurs d’un bout de la réponse, on place l’ensemble des membres du groupe (animateur/trice com­pris-e) en posi­tion de cher­cheurs, dans une pos­ture de recherche-action. Ce qui per­met de faire émer­ger de nou­velles ques­tions qui nous per­mettent de mettre en place des actions. En fait, plus les gens ont des ques­tions à la sor­tie d’un pro­ces­sus, mieux ce sera. Car c’est ça qui les ren­dra plus acteurs de leur vie et qui crée­ra de la puis­sance d’agir. Dans des pro­ces­sus liés à l’alimentation, notre but, ce n’est donc pas qu’ils mangent des carottes bio, locales, de sai­son, etc. à la fin, mais que ça ques­tionne leur rap­port au monde, à l’économie, aux poli­tiques publiques…

Or, on constate glo­ba­le­ment que tra­vailler avec cette pos­ture d’éducation popu­laire et de ne pas avoir cette recherche de résul­tat aura davan­tage d’impacts. On le voit dans les retours for­mels ou infor­mels que ça fait davan­tage bou­ger les lignes, dans leur vie per­son­nelle d’individu, mais aus­si les lignes col­lec­tives dans les groupes, quand on mène les choses de cette manière-là plu­tôt que de leur dire : « main­te­nant, il faut aller man­ger, local, de sai­son, pay­san, éthique, etc. ».

Globalement, on a plutôt inscrit la responsabilité des changements climatiques dans la sphère privée, celles des comportements individuels plutôt que la sphère publique, celles des choix collectifs et des structures sociales. Est-ce que vous êtes attentifs à RdC à repolitiser une question qui a été fortement dépolitisée par l’écoresponsabilité ?

Pour nous, tout l’enjeu, c’est clai­re­ment d’arriver à en refaire des ques­tions col­lec­tives, à les repo­li­ti­ser, en veillant à ne pas dire quoi pen­ser, en n’étant pas dans la pres­crip­tion morale, mais bien en se posant des ques­tions ensemble. En fait, si les gens s’intéressent par eux-mêmes à un sujet, ils seront davan­tage enclins à le poli­ti­ser, à par­tir de leur situa­tion, que si cela pro­vient de mes­sages issus de l’extérieur, pré­con­çus et à prendre ou à lais­ser.

L’alimentation, qui est à RdC une de nos portes d’entrée prin­ci­pale, en est un très bon exemple. C’est une ques­tion tel­le­ment cultu­relle, socié­tale, émi­nem­ment poli­tique qu’on ne va fon­da­men­ta­le­ment rien chan­ger si on réduit la ques­tion à celle de chan­ger de régime ali­men­taire. Man­ger bio quand Car­re­four et autres en pro­posent, ce n’est pas ça qui va bou­le­ver­ser les rap­ports de force pour contrer l’industrie capi­ta­liste de l’agroalimentaire, ni dimi­nuer le pou­voir des mul­ti­na­tio­nales de la grande dis­tri­bu­tion. Or, c’est bien de cela dont on a besoin si on veut retrou­ver une ali­men­ta­tion qui soit saine et de qua­li­té pour tous et toutes.

On répète aux gens qu’en man­geant bio, com­merce équi­table, avec moins de viande, etc., tout va aller mieux. Ce côté injonc­tions, pres­crip­tions, éco­con­som­ma­tion et éco­res­pon­sa­bi­li­té a pour l’instant le des­sus. C’est encore une vic­toire de l’idéologie néo­li­bé­rale et de l’individu maitre de tout. Et même si pour cer­taines per­sonnes, ça peut consti­tuer une porte d’entrée, ça ne doit jamais res­ter la seule, car ce n’est pas du tout ça qui suf­fi­ra à inver­ser la vapeur. On entend même par­fois par­ler de « consom­ma­teur res­pon­sable ». Cela vou­drait-il dire que tous les autres, que tous ceux qui ne sont pas dans une ini­tia­tive X ou Y, sont des irres­pon­sables ? Non, la res­pon­sa­bi­li­té est col­lec­tive.

On doit arri­ver à réflé­chir à com­ment et pour­quoi on a de la bouffe de merde acces­sible à tout le monde et pour­quoi c’est dif­fi­cile de pou­voir col­lec­ti­ve­ment garan­tir notre sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, de pro­duire et se nour­rir sans détruire notre san­té, celle de la pla­nète et de tous ses habi­tants ! J’adore cette phrase de Gil­bert Car­don dans le docu­men­taire La Jungle étroite qui tra­duit ce que j’entends par-là : « Je pré­fère bouf­fer de la merde à plu­sieurs que man­ger bio tout seul ». Même chose dans d’autre domaine, il faut réflé­chir à ce qui rend dif­fi­cile de ne pas pro­duire des déchets en masse ou ce qui nous empêche d’organiser une mobi­li­té plus propre. Dans nos inter­ven­tions édu­ca­tives, on doit être atten­tif à repoin­ter les res­pon­sa­bi­li­tés là où elles se trouvent, c’est-à-dire dans les poli­tiques publiques et dans le chef de tous ceux qui pen­dant long­temps ont pous­sé et déve­lop­pé ce modèle hyper pro­duc­ti­viste et capi­ta­liste.

Manger différemment ne suffira donc pas ?

Quand on com­mence à tirer les ficelles de ce qui se cache der­rière le conte­nu de notre assiette, on est obli­gé d’être radi­cal car ça va tou­cher à tous les domaines de la socié­té : cultu­rel, éco­no­mique, éner­gé­tique, le pou­voir des mul­ti­na­tio­nales, celui des 1 %, le manque de démo­cra­tie à l’échelle pla­né­taire sur des actes aus­si néces­saires que de se nour­rir… Il s’agit de recon­naitre que chan­ger son ali­men­ta­tion à titre indi­vi­duel, que nos enga­ge­ments per­son­nels à man­ger dif­fé­rem­ment, ne suf­fi­ront pas.

On a tel­le­ment mis la res­pon­sa­bi­li­té sur les consom­ma­teurs qui devraient agir en « consom’acteur » sous peine d’être des cra­pules ! Or, quand on a une approche cultu­relle, au sens large, au sens anthro­po­lo­gique et qu’on réa­lise un pro­ces­sus d’éducation popu­laire de manière sérieuse, com­plète, sur le temps long, en pre­nant les choses dans leur com­plexi­té, avec une approche plus glo­bale et plus sys­té­mique, quand on arrive à com­prendre ensemble où sont les vraies res­pon­sa­bi­li­tés, alors l’écologie ne parait plus impo­pu­laire. Elle n’est plus vécue comme une contrainte, une jux­ta­po­si­tion de petites mesures ou une perte de confort, mais comme une évi­dence. La ques­tion qui se pose sur base de ces constats peut alors deve­nir : com­ment peut-on agir pour chan­ger les choses struc­tu­rel­le­ment, au niveau de la socié­té ?

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