Football féminin : reprises de volée sexistes et passements de genres

Le foot­ball fait encore par­tie de ces sports consi­dé­rés comme mas­cu­lin. Et pour­tant. Non seule­ment les femmes jouent au foot, mais de plus en plus de femmes jouent au foot et s’en réap­pro­prient les codes. Bous­cu­lant les habi­tudes, le ter­rain devient aus­si, et quelques fois mal­gré les joueuses, un espace de défi­ni­tion de ce que c’est que la fémi­ni­té. Sou­vent loin des consi­dé­ra­tions fémi­nistes mais jamais très dis­tant des dérives sexistes, l’existence du foot­ball fémi­nin suf­fit-elle à remettre en ques­tion nos normes de genre ?

Quand les pre­mières équipes de femmes se forment en Europe au tour­nant du 20e siècle, des voix mas­cu­lines s’élèvent très vite contre ce qui est per­çu comme une dépra­va­tion, une exhi­bi­tion gro­tesque du corps fémi­nin, et une mise en dan­ger du rôle qui leur est exclu­si­ve­ment réser­vé, la repro­duc­tion. Sous des pré­textes moraux et pseu­do-médi­caux, le foot­ball fémi­nin est presque par­tout condam­né, voire par­fai­te­ment inter­dit. Ce n’est qu’à la fin des années 60 que les clubs fleu­ri­ront à nou­veau à tra­vers l’Europe. La FIFA orga­ni­se­ra la pre­mière Coupe du monde fémi­nine offi­cielle en 1991 seule­ment.

Aujourd’hui, si le foot­ball fémi­nin manque cruel­le­ment de visi­bi­li­té, il existe bel et bien. En 2017, une enquête de la FIFA recen­sait plus de 30 mil­lions de joueuses. En revanche, elle sou­li­gnait que seule­ment 7 % des entraineur·es au sein des 177 asso­cia­tions membres sont des femmes et que celles-ci res­tent sous-repré­sen­tées dans leurs comi­tés exé­cu­tifs. En Bel­gique, la pro­por­tion fémi­nine au sein des CA est de 26 % dans les fédé­ra­tions fran­co­phones, et qua­si nulle chez les néer­lan­do­phones comme chez les natio­nales. Le nombre d’affiliées à l’Union Royale Belge des Socié­tés de Foot­ball-Asso­cia­tion reste rela­ti­ve­ment modé­ré, 30 000 joueuses (contre plus de 300 000 pour les hommes) en 2018, quoiqu’en net pro­gres­sion (plus 30 % en un an)[1]. Par­tout, les écarts de reve­nus entre foot­bal­leurs et foot­bal­leuses sont frap­pants. On parle d’un rap­port de 1 à 15 en France et en Alle­magne. La FIFA a ver­sé 35 mil­lions de dol­lars à la Fédé­ra­tion alle­mande après la vic­toire de son équipe mas­cu­line lors de la Coupe du monde en 2014, mais seule­ment 2 mil­lions de dol­lars à la Fédé­ra­tion états-unienne, suite à la vic­toire de son équipe fémi­nine à la Coupe du monde de 2015. En effet, la com­pé­ti­tion mas­cu­line a rap­por­té 4,8 mil­liards de dol­lars à la FIFA, alors que la fémi­nine « seule­ment » 300 mil­lions de dol­lars. Dans le même style, il en aura coû­té à la RTBF pour dif­fu­ser l’intégralité de l’Euro fémi­nin de foot­ball (les Red Flames étant dans la com­pé­ti­tion) le même prix qu’un seul match ami­cal des Diables Rouges[2]. Par ailleurs, une étude réa­li­sée en France en 2017 témoignent non seule­ment de l’absence cruelle de pré­sence du foot­ball fémi­nin dans la presse (en moyenne 2,1 % de la cou­ver­ture foot­bal­lis­tique), mais éga­le­ment du fait que quand on en parle, ce sont les entrai­neurs, les diri­geants de club — tous des hommes — qui sont mis en avant, cités et pris en pho­to. Mais qui de la qua­si-absence de cou­ver­ture média­tique ou du manque d’engouement de la part du public s’est abat­tu en pre­mier sur le foot­ball fémi­nin ? Le rap­port de la FIFA sou­ligne l’absence d’intérêt des spon­sors comme des médias pour le foot­ball fémi­nin, sou­te­nu essen­tiel­le­ment par les ins­ti­tu­tions publiques.

QUAND LE CORPS DES FOOTBALLEUSES ENTRE EN JEU

Consta­tant l’ancrage struc­tu­rel du sexisme dans le sport, la socio­logue et ex-hand­bal­leuse Béa­trice Bar­busse dénonce les vio­lences morales dont les femmes font quo­ti­dien­ne­ment les frais[3]. Elle voit pour­tant dans l’effort de fémi­ni­sa­tion du sport une pos­si­bi­li­té de recon­fi­gu­rer les rap­ports de genre. « Voir une fille qui joue au foot­ball, note le jour­na­liste Mickaël Cor­reia, ne serait-ce que parce qu’elle est en short, qu’elle court, qu’elle sue, qu’elle shoote dans le bal­lon, qu’elle se blesse, qu’elle sert les genoux, etc., ça met en scène une autre vision du corps fémi­nin qui est vrai­ment à l’opposé des sté­réo­types de genre de la fémi­ni­té occi­den­tale. » En cela, le foot­ball fémi­nin semble offrir un champ pro­met­teur d’émancipation.

Preuve de l’existence de poli­tiques volon­ta­ristes, la France met en œuvre en 2014 un plan de fémi­ni­sa­tion du sport et en 2013 la Fédé­ra­tion Fran­çaise de Foot­ball (FFF) place une femme à sa direc­tion. Néan­moins, le sou­ci de pro­mou­voir « les femmes » dans le sport s’exprime quelques fois de façon per­verse, pour reprendre le mot de Béa­trice Bar­busse. Après avoir appli­qué « la poli­tique du tailleur » dans les années 90, inci­tant les foot­bal­leuses à por­ter une jupe lors des pré­sen­ta­tions publiques, la France lance des cam­pagnes de publi­ci­té : en 2006, quatre membres de l’équipe de France posent nues pour atti­rer l’attention sur le manque d’intérêt des médias pour leur qua­li­fi­ca­tion à l’Euro. Le ton se veut pro­vo­quant : « Faut-il en arri­ver là pour que vous veniez nous voir jouer ? ». Sous pré­texte de détour­ner les codes, les femmes se retrouvent à la place où on les a si sou­vent trou­vées. En 2010, la FFF nomme Adria­na Karam­beu « ambas­sa­drice de charme ». Flan­quée de slo­gans gir­ly où l’on parle de fringues et de mas­ca­ra, l’ex-mannequin femme de foot­bal­leur, appa­rait hyper-éro­ti­sée dans des poses dignes d’un maga­zine de mode. En fond de tableau, les joueuses font les potiches, sou­riantes et lis­sées. « Le foot­ball a besoin de plus de femme comme Adria­na », nous dit-on. Un nou­veau témoi­gnage de la dif­fi­cul­té pour les femmes de sor­tir de la posi­tion subal­terne où on a ten­dance à les main­te­nir.

LE FOOTBALL FÉMININ PEUT-IL ÊTRE FÉMINISTE ?

Dans son article « Pour­quoi les spor­tives ne sont-elles par fémi­nistes ? », la cher­cheuse Chris­tine Men­nes­son explique que le monde du sport, et du foot­ball en par­ti­cu­lier, est per­çu par les mili­tantes fémi­nistes comme l’apanage d’une viri­li­té exa­cer­bée, si bien qu’elles rechignent à s’en empa­rer. Pour les foot­bal­leuses, depuis l’internationale fran­çaise Mari­nette Pichon jusqu’aux joueuses ama­teures de la Bel­gian Babes foot­ball League (BBFL) ‒ une jeune asso­cia­tion d’équipes exclu­si­ve­ment fémi­nines (mais créée par des hommes) et qui se reven­dique « a-poli­tique » ‒ c’est avant tout l’opportunité de jouer qui compte en dehors de toutes reven­di­ca­tions. Chris­tine Men­ne­son explique que la figure fémi­niste fait plu­tôt office de repous­soir pour celles qui cherchent à s’intégrer dans un milieu aux réfé­rences plus popu­laires qu’intellectuelles. Face aux injures et au mépris[4], cer­taines choi­si­ront soit de tout faire pour se démar­quer de carac­tères pré­ten­du­ment « fémi­nin » comme la fai­blesse ou la fri­vo­li­té, soit au contraire d’affirmer, en dehors du ter­rain, une fémi­ni­té sté­réo­ty­pée conforme au modèle domi­nant. Para­doxa­le­ment, parce que le foot­ball est per­çu comme mas­cu­lin, il est un lieu pro­blé­ma­tique de défi­ni­tion de la fémi­ni­té[5]. Il s’agit de prou­ver qu’une foot­bal­leuse peut être jolie, qu’elle réponde aux normes hété­ro­sexuelles et que sur­tout, l’acte déjà si sub­ver­sif pour une fille de taper dans un bal­lon ou même de vou­loir voir un match de foot[6], n’ira pas jusqu’à ébran­ler les modèles gen­rés qui struc­turent les rap­ports de pou­voir. Ain­si, remarque encore Chris­tine Men­ne­son, même les femmes qui accèdent à des postes impor­tants dans le sport auront ten­dance à adop­ter des pos­tures consen­suelles et modé­rées pour se faire accep­ter. Béa­trice Bar­busse regrette l’absence de conscience col­lec­tive néces­saire à une mobi­li­sa­tion, les spor­tives favo­ri­sant plu­tôt l’image moins inquié­tante de la self-made girl qui a per­cé grâce à son talent.

Tou­te­fois, quelques ini­tia­tives voient le jour. En France, les Dégom­meuses sont « une équipe de foot mais aus­si un groupe mili­tant ayant voca­tion à lut­ter dans le sport et par le sport contre le sexisme, les LGBT-pho­bies et toutes les dis­cri­mi­na­tions »[7]. L’association vise l’empo­werment des femmes et une plus grande liber­té de leur corps. Au risque de res­ter confi­den­tiel, le foot­ball qu’elles pro­posent et les réseaux de mani­fes­ta­tions spor­tives mili­tantes dont elles font par­tie se déve­loppent en marge des grandes fédé­ra­tions mais se veulent plus inclu­sifs. En Bel­gique, les espaces de ren­contres entre le foot­ball fémi­nin et les reven­di­ca­tions poli­tiques semblent rares. En 2017, l’association Anti­fas­cis­ti Bruxelles orga­ni­sait un tour­noi de fut­sal[8] anti­ra­ciste auquel ont par­ti­ci­pé des équipes fémi­nines. Une joueuse de la BBFL a témoi­gné pour nous de l’atmosphère de res­pect qui y régnait, contrai­re­ment à d’autres tour­nois mixtes comme ceux orga­ni­sés par la Wapa Foot­ball League où l’ambiance entre les hommes et les femmes sur le ter­rain semblent mal­heu­reu­se­ment encore très tri­bu­taire d’une vision hié­rar­chi­sée des com­pé­tences des un·es et des autres, en dépit de bonnes inten­tions.

RECUPERATION MARCHANDE OU RECUPERATION DES CORPS ?

L’avenir qu’on sou­haite au foot­ball fémi­nin se situe dans un inter­stice, en dehors des sché­mas com­mer­ciaux et de plus en plus vio­lents du sport mas­cu­lin, loin d’une vision sté­réo­ty­pée et subal­terne de la fémi­ni­té, oscil­lant entre la mère et la putain. Pen­ser le rôle des femmes dans le sport n’est pas cher­cher à se faire une place dans un monde d’homme, c’est explo­rer de nou­velles moda­li­tés d’être femme ou homme, inté­grant d’infinies varia­tions entre les deux. La mixi­té des équipes consti­tue une piste inté­res­sante à cet égard. Car la non-mixi­té sou­vent impo­sée au pré­texte d’une inégale per­for­mance, nie « qu’il existe des dif­fé­rences entre les groupes de sexe eux-mêmes » et « inter­dit toutes les autres formes de mixi­tés, Grands/petits, Valides/handicapés, Lents/rapides, etc. » créant des murs infran­chis­sables entre les dif­fé­rentes sub­jec­ti­vi­tés.

Pour finir, doit-on conti­nuer de se plaindre que les médias et les spon­sors négligent le foot­ball fémi­nin ? Est-il sou­hai­table que les pires mul­ti­pli­ca­teurs d’une vision sexiste et consu­mé­riste des femmes s’emparent d’un espace où le corps n’est jus­te­ment plus contrô­lable, lan­cé à toute allure der­rière le bal­lon rond ? Et si l’on se posait plu­tôt la ques­tion d’une plus juste répar­ti­tion des res­sources et d’un meilleur par­tage des espaces. Les équi­pe­ments spor­tifs publics, sup­po­sé­ment ouverts à tous et finan­cés par les contri­buables res­tent fré­quen­tés majo­ri­tai­re­ment par des hommes. Sans par­ler de la rue elle-même, qui donne l’occasion au foot­ball d’être « une expé­rience qua­si-uni­ver­selle »[9] selon les mots de Mickaël Cor­reia, mais dont les femmes sont encore aujourd’hui, par­tiel­le­ment exclues.

[1] Noé­mie Jan­doulle et Marie Fran­ki­net, « Le foot une his­toire de femme », Mous­tique, 13 juin 2018.

[2] Le Soir, 14 février 2017

[3] Béa­trice Bar­busse, Du sexisme dans le sport, Ana­mo­sa, 2016.

[4] Béa­trice Bar­busse, op. cit.

[5] Voir le témoi­gnage d’Alice Macia

[6] Voir sur ce sujet les films Hors jeu (2006) de Jafar Panai ou Joue-la comme Beckam (2002) de Gurin­der Chadha.

[7] Extrait du texte de pré­sen­ta­tion de l’association lesdegommeuses.org

[8] Né dans les années 30 en Uru­guay pour pal­lier le manque de ter­rain de foot­ball, le fut­sal (contrac­tion de fút­bol de salón — foot­ball de salon) est une variante du foot­ball qui se joue sur un ter­rain de hand­ball avec des équipes de 5 per­sonnes (au lieu de 11) et sur un temps plus court (2 x 20’au lieu de 2 x 45’).

[9] Mickaël Cor­reia, Une his­toire popu­laire du foot­ball, La Décou­verte, 2018.

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