Jonathan Durand Folco : « Le municipalisme c’est l’autogouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple »

Propos recueillis par Aurélien Berthier

Dans « À nous la ville, Traité de municipalisme », Jonathan Durand Folco, philosophe de formation, professeur à l’École d’innovation sociale (Université Saint-Paul d’Ottawa) et spécialiste des questions de démocratie participative en milieu urbain, réhabilite la municipalité comme un espace politique et un vecteur de transformation sociale. Comment penser le rôle des villes aujourd’hui, comment en repolitiser les enjeux, et en changer les institutions pour ramener du pouvoir dans les mains des citoyen·nes ? Une vision motivante face à la vision néolibérale dominante et dépolitisante de la ville vue comme une entité à gérer à la manière d’une entreprise.

 

 

Qu’est-ce que le municipalisme, qu’on appelle aussi communalisme ?

Le municipalisme, c’est l’idée que la transformation de la société, des institutions politiques, de l’économie ou des rapports entre les gens peut se faire et doit se faire d’abord et avant tout dans les municipalités, et non pas dans l’État-nation. Ce sont en effet les lieux premiers où il pourrait y avoir une réappropriation des pouvoirs de décision ainsi que le développement de possibilités d’échanger et de débattre sur nos conditions d’existence. La commune peut donc se voir comme une sorte d’incubateur, de catalyseur des innovations citoyennes et démocratiques existantes qu’elle pourrait propulser. À condition bien sûr que les citoyens arrivent à prendre le contrôle de ses institutions.

 

En Belgique ou en France, dans le langage courant, une commune c’est un arrondissement administratif. Mais ce mot renvoie aussi, dans l’imaginaire de gauche, à la Commune de Paris. Comment l’utilisez-vous?

Le fait d’être l’échelle de gouvernement la plus proche des citoyens ne fait pas automatiquement de la commune un lieu de démocratie, de justice ou d’égalité… Dans le municipalisme, l’idéal de la commune n’est donc pas d’être une entité administrative comme une autre, mais bien de se constituer comme une communauté politique à part entière, communauté à laquelle les gens se sentent appartenir et dans laquelle ils prennent des décisions ensemble. Pour cela, les communes doivent être appropriées et transformées pour créer une forme d’autogouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Cet autogouvernement repose sur l’idée de base de la démocratie : l’autonomie. C’est-à-dire la capacité pour le peuple, pour les gens qui habitent dans un territoire, de prendre les décisions qui les concernent ensemble et de manière directe, sans délégation à des groupes de représentants professionnels devant gérer à leur place.

Dans mon livre, je fais référence à plusieurs expériences comme la Commune de Paris, mais aussi à des villes à travers l’Histoire qui ont connu des formes de reprise en main des institutions par les gens, visant à permettre de prendre des décisions ensemble dans le cadre d’une démocratie directe, délibérative et participative.

 

Au-delà de la Commune de Paris, quels sont les exemples phares actuels qui peuvent illustrer le municipalisme ?

Un des cas les plus originaux et les plus transformateurs qu’on peut voir à l’heure actuelle se déroule actuellement dans la région autonome du Kurdistan syrien, le Rojava. On y expérimente actuellement une forme de confédéralisme démocratique, de coopération et d’autogestion basée sur les théories du municipalisme libertaire. Il y a dans cette expérience de révolution démocratique une dimension assez tragique, et même dramatique puisqu’elle se développe alors même que les Kurdes se retrouvent au croisement de plusieurs conflits : la guerre civile syrienne, le combat contre l’État islamique et la répression par la Turquie d’Erdogan.

L’autre exemple emblématique se situe en Europe. Ce sont les « villes rebelles d’Espagne » comme Barcelone, Madrid, Séville ou Saragosse qu’on appelle aussi les « mairies du changement ». Partant du constat qu’occuper les places ne suffisait pas à se réapproprier les villes, des mouvements citoyens dans le sillage des Indignados se sont alliés avec différents groupes progressistes et écologistes, avec comme moteur l’idée d’occuper les institutions. Plusieurs des principales grandes villes espagnoles ont pu être conquises non pas par des partis traditionnels, mais par des plateformes citoyennes qui tentent de réinventer une démocratie radicale dans les villes. Elles sont devenues des incubateurs de changement et d’expérimentations extrêmement dynamiques en Europe.

En Belgique, la ville de Gand développe toute une expérimentation inspirante en termes de communs urbains pour faciliter des transitions multidimensionnelles. Les communs, ce sont des ressources partagées qui sont cogérées par des communautés, par des groupes citoyens selon un modèle de gestion et de droits de propriété qui n’est ni la propriété privée des moyens de production, ni la propriété publique étatique, mais une forme de propriété collective. À Gand, la ville participe directement à l’élaboration et à la mise en commun des ressources  à travers tout le territoire.

 

Cette échelle municipale et locale, c’est la seule où il serait possible de mener des expérimentations démocratiques et de porter le changement social et l’émancipation ? C’est impossible dans un cadre régional ou étatique ?

L’idée de base du municipalisme c’est qu’on doit d’abord transformer les institutions et la structure dans laquelle on vit. La commune se veut ainsi un lieu d’expérimentation et de développement d’initiatives, initiatives qu’on pourra ensuite diffuser à plus large échelle. Car si on n’est pas capable d’amener plus de démocratie, de produire du changement à une échelle communale, ça va être encore plus difficile d’envisager ça sur une échelle plus large. Il s’agit donc d’essayer une forme de décentralisation du pouvoir, tout en ayant une articulation entre ces différents niveaux. Il faut être capable de relocaliser, de reterritorialiser les décisions au niveau économique, sociale, politique, et par la suite de reconstruire par la base un système à plus large échelle, au niveau régional, par exemple dans le cadre d’un système confédéral. Mais ça ne veut pas dire qu’on doive amener une forme de repli local ou qu’on puisse tout gérer au seul niveau local. Parce qu’il y a évidemment des enjeux qui touchent la région, qui touchent la nation, qui touchent le monde entier.

 

Mais les villes sont soumises, comme le reste des échelons, aux traités internationaux, aux logiques économiques néolibérales, à une certaine centralisation des pouvoirs par l’État … Est-il possible pour une entité urbaine de faire fi et se retirer de ces dynamiques-là ?

La grande difficulté du municipalisme, c’est justement d’opérer une transformation profonde de la société dans un espace, dans un milieu, dans un cadre institutionnel qui a des pouvoirs extrêmement limités et qui sont soumis à des pressions énormes comme les traités de libres d’échange que vous évoquiez.

On peut déjà noter des actes de désobéissances de la part des villes. Ainsi, certaines d’entre elles se positionnent comme étant des « zones hors des traités de libre-échange ». Même si dans les faits, les gouvernements ou l’Union européenne ont toujours la force d’obliger une municipalité à respecter les traités de libre-échange, on constate tout de même que des communes peuvent poser des actes pour affirmer qu’elles ont à cœur le bien public, la protection des citoyens, la protection des services publics etc. J’ai aussi pu observer en Belgique un grand nombre de villes qui se déclarent comme « ville hospitalière », qui refusent la stricte application des contrôles et des « visites domiciliaires » décidées par le gouvernement fédéral. On a aussi constaté ces formes de contradiction aux États-Unis lorsque Donald Trump voulait expulser des réfugiés : des villes sanctuaires ont désobéi et indiqué qu’elles n’allaient pas appliquer les décrets pris au niveau fédéral, au nom de la protection des citoyens quelles que soient leurs origines. On voit donc se multiplier des prises de position et de confrontation avec des décisions prises à d’autres échelles jugées illégitimes ou injustes.

Par ailleurs, les grandes villes ont de plus en plus de pouvoir en termes économiques et de poids dans les décisions à l’échelle internationale. Pour les plus petites communes, c’est quelque chose de différent car toute ville n’a évidemment pas le même pouvoir non plus. Mais la création d’une sorte de solidarité intercommunale entre les villes, de réseaux transnationaux permettrait de donner un plus large poids aux villes qui auraient à cœur la justice, la démocratie et la transition écologique.

 

Cette solidarité transnationale entre les villes, c’est ce que vous appelez une « coalition des villes rebelles » ?

Oui, une forme de « coalition des villes rebelle ». On pourrait aussi imaginer un appeler ça un réseau transnational (ou translocal) de municipalités libres, franches, solidaires ou démocratiques… C’est quelque chose qui se met déjà en place à l’heure actuelle. En juin 2007, s’est ainsi déroulé à Barcelone le premier sommet international municipaliste. Il a réuni des gens de près de 150 villes à travers le monde : élus municipaux, partis politiques progressistes et écologistes, comités citoyens, réseaux et plateformes qui en ont à cœur le droit à la ville, la démocratie forte, le logement social, les enjeux de mobilité, les enjeux d’inclusion, la tentative de faire une transition écologique… On a pu constater la mise en place d’une sorte d’écosystème qui rend possible le partage d’expériences et d’idées pour essayer de construire un municipalisme fort dans plusieurs villes à travers le globe sur les cinq continents.

 

L’expérience de confédéralisme municipale du Rojava qu’on évoquait se base notamment sur les écrits de Murray Bookchine, philosophe écologiste américain et théoricien du municipalisme libertaire. Comment la pensée libertaire, l’anarchisme ou le socialisme utopique sont-ils reliés à cette action de relocalisation de l’action citoyenne ? Que deviendrait l’État dans un monde où les villes se seraient coalisées ? Est-ce qu’on doit entendre le municipalisme comme une organisation pour aller vers une société sans État ?

Murray Bookchine est l’un des principaux auteurs qui a influencé mes réflexions et mon livre. C’est en effet l’un des premiers à utiliser et à systématiser le concept de municipalisme, de communalisme comme une alternative à la fois au capitalisme et à l’État-nation centralisé. Il propose un projet global d’émancipation, de nouvelles institutions basées sur le principe d’une confédération des municipalités libres. Dans son idéal, il y aurait une forme de double pouvoir avec une construction de municipalités qui pourraient développer les zones d’autonomie, se lier entre elles et progressivement gruger du pouvoir à l’État. On irait alors vers une confrontation finale où les citoyens iraient peut-être du côté des municipalités, considérant que c’est vraiment là les lieux de la démocratie, de la légitimité et du pouvoir politique. L’État-nation serait alors brisé et pourrait se voir remplacé par une forme de confédération. On aurait encore une forme de délégation partielle des pouvoirs des communes, mais avec des contrôles démocratiques, pour permettre d’avoir un système plus horizontal, et éviter concentration des pouvoirs et bureaucratie. Le pouvoir resterait ancré dans les bases, c’est-à-dire dans les communes. C’est donc un projet de dépassement du système étatique qui vise à le remplacer entièrement.

Dans mon livre, j’essaye de montrer que ce n’est pas la seule vision possible du municipalisme. C’est en effet un courant très divers qui peut prendre des formes diverses selon les cultures et les régions et qui a des versions compatibles et d’autres incompatibles avec l’idée d’État-nation. Avec parfois des accents libertaires et anarchisants et d’autres fois, comme à Barcelone, porté par une idée de socialisme municipal et l’influence du mouvement des Indignados, qui eux ne remettent pas en question l’État-nation. Car si ces nouvelles vagues de mouvements sociaux municipalistes cherchent à amener un certain idéal de démocratie forte et directe dans les villes, elles sont compatibles avec un mouvement qui souhaiterait « prendre d’assaut » l’État espagnol.

Dans mon livre, j’ai une position pour ainsi dire « agnostique » : dans certains passages, je mets l’accent sur le fait qu’il faut vraiment se centrer sur les municipalités qui peuvent être justement contre l’État, contre la centralisation, et éventuellement devenir des lieux de refondation. Mais j’évoque également parfois une nouvelle République sociale. C’est-à-dire une forme de reconfiguration du système basé sur l’autogouvernement direct des villes et des villages qui seraient regroupés entre eux, une forme qui ne serait pas l’état représentatif bourgeois tel qu’on le connait actuellement, mais un nouvel état qui n’a encore jamais existé. J’ai parfois des influences libertaires, parfois des influences socialistes et même parfois des influences de certaines expériences sociale-démocrates intéressantes. En fait, plusieurs publics peuvent se reconnaitre dans l’idéal municipaliste.

 

Votre livre met en lumière la question sociale dans la ville et rappelle que les luttes sociales ne concernent pas seulement le travail - sur lequel l’analyse de gauche se cantonne parfois -, mais aussi le milieu de vie. Selon vous le foyer de l’analyse doit être déplacé. Est-ce que ça revient à dire pour reprendre les termes d’Eduardo Mucita que « la nouvelle usine, c’est le quartier » ?

Oui, tout à fait. C’est l’idée que j’essaye d’explorer dans mon livre.  Je mettrais cependant quelques nuances parce que d’après moi malgré tout, il reste encore de nombreuses formes d’exploitation, de domination et d’oppression dans le milieu de travail. Et ce parfois de façon insidieuse, par des systèmes de contrôle, de motivation par les indicateurs de performance, etc. qui crée dépression et burn-out. Notons aussi qu’une forme de reconfiguration du système économique fait en sorte que les luttes dans le milieu du travail deviennent par ailleurs plus complexes à mener. C’est un front et un combat qu’on doit bien sûr continuer à développer et à investir.

Mais on ne doit pas se concentrer que sur cet aspect. Dans le contexte actuel, notre émancipation a selon moi plus de chance de se développer par les milieux de vie, par des luttes sociales autour de nos conditions d’existence concrètes, celles qui touchent la question de l’espace public, de la mobilité, de la justice environnementale, des nuisances de projets de développement qui touchent les quartiers etc. Les luttes urbaines donc, mais aussi des luttes extra-urbaines et rurales contre différents projets d’extractions, gaz, mines, projets inutiles qui ont d’ailleurs donné lieu aux ZAD. Certes, on sort des milieux urbains, mais on touche d’après moi aux mêmes types d’enjeux puisqu’on est touché dans nos lieux de vie par différents projets industriels qui n’ont pas le consentement des populations locales. Ce sont des luttes qui doivent être articulées entre elles. Ce sont des lieux de mobilisation potentielle et de repolitisation forte où beaucoup de jeunes, de groupes différents, peuvent se retrouver, se reconnaitre, discuter entre eux pour trouver des solutions pratiques et des revendications afin d’améliorer concrètement leurs conditions d’existence.

On doit penser les luttes dans leur inscription au territoire. On doit donc penser l’émancipation comme une articulation de différents fronts, dont le front municipal. Le front du territoire, on pourrait dire du milieu de vie ̶ parfois nié par la vision habituelle de la gauche très focalisée sur les luttes ouvrières  ̶  doit être plus fortement investi politiquement.

 

Le municipalisme suppose une large participation de tous et toutes à la vie publique. Actuellement la « participation » des citoyens est souvent factice ou décevante parce qu’elle se limite à des réunions d’information ou à des consultations qui ont peu ou pas d’impact sur les décisions. Ce serait quoi une participation réelle ? Quel est le cadre qu’on pourrait mettre en place pour obtenir cette participation à l’échelle communale?

Il faut en effet avoir un regard extrêmement critique sur cette notion de « participation » qui est bien souvent appropriée, instrumentalisée et récupérée (comme par ailleurs celles de « gouvernance », de « développement durable », de « transition » ou d’« innovations sociales »…) et ne fait alors que reproduire des systèmes de domination et la distribution des pouvoirs actuels.

Pour qu’elle soit effective, la participation doit en effet nécessairement inclure un pouvoir décisionnel. Si c’est uniquement de l’information, de la consultation, si les citoyens n’ont pas la capacité d’avoir une influence directe sur ce qui est fait, ne disposent pas de moyens, de mécanismes ou de règles qui leur permettent d’avoir un poids dans les décisions qui sont prises, alors ce n’est pas de la participation. On va peut-être « inclure » les gens, on va « entendre » ce qu’ils ont à dire, mais si les décisions sont prises à l’avance par des personnes qui ont déjà le monopole de la décision par la loi, c’est-à-dire les représentants, alors ce n’est pas de la vraie participation. Il faut donner du vrai pouvoir si on veut faire des réformes institutionnelles.

Une fois qu’on a établi que la participation implique un pouvoir décisionnel, cela peut se réaliser à différent degré. On peut envisager des formes d’autogestion, de démocratie directe pure. Mais aussi des formes de co-construction, de co-création ou de cogestion. On peut ainsi penser à une hybridité des décisions qui ne serait pas uniquement le seul fait des citoyens ou le seul fait des élus, mais où il y aurait plusieurs types d’acteurs. On peut même envisager des gens tirés au sort qui auraient du poids dans certaines décisions. Dans tous les cas, on doit toujours se poser la question : « qui va avoir du pouvoir ? » c’est-à-dire « qui va avoir le poids de décider ? » Car c’est comme ça qu’on doit entendre la participation citoyenne : redonner du pouvoir aux gens, partager ce qui est actuellement concentré dans les mains des dirigeants pour faire circuler et distribuer le pouvoir de la façon la plus large possible.

 

Offrir des possibilités de participer ne suffit pas à ce que tout le monde participe. Comment impliquer des citoyens et citoyennes habituées à déléguer leur prise de décision ?

Imaginons en effet une grande révolution : tous les élus décident de donner du pouvoir et développer une forme de démocratie directe et participative… Du jour au lendemain, les gens ne vont pas nécessairement s’approprier ces lieux de décision et participer, non seulement pour des questions d’habitude, mais aussi parce qu’ils n’auront pas développé ces différentes formes d’engagements citoyens indispensables pour que la démocratie soit vivante et dynamique. Il y a de très fortes chances que la participation soit relativement faible. Ou alors qu’elle soit le fait de personnes qui ont du temps du libre, de personnes à la retraite, de personnes éduquées qui s’intéressent à la démocratie pour la démocratie. Comment faire ?

En fait, ce qui va faire participer les gens, ce sont souvent des enjeux très pratiques, très concrets c’est-à-dire au sujet de situations qui les touchent très directement, qui vont avoir un impact direct sur leurs propres vies. Une fois ce premier pas franchi, après avoir participé, senti qu’ils pouvaient avoir un poids sur les décisions et une influence sur leurs conditions de vie, les gens deviennent plus curieux, s’informent davantage et vont venir participer à davantage de processus de décision même si ça ne les concerne pas directement. C’est donc l’exercice de la démocratie lui-même qui peut motiver les gens : la participation citoyenne va alimenter les conditions de possibilités de l’exercice de la démocratie de façon plus large dans une boucle vertueuse.

 

 

Une utopie techno-scientiste est très prégnante actuellement, celle des « smart cities », des « villes intelligentes » bardées de capteurs qui récoltent nos données. Grâce à la technique, nous dit le marketing de grandes compagnies high-tech, l’harmonie règnerait et les besoins de tous seraient comblés… Quelle lecture faites-vous de cette utopie urbaine techno-capitaliste ?

En fait, il y a différentes visions des smart cities. La vision dominante est techno-optimiste. Elle se base sur l’idée du techno fix, c’est-à-dire du solutionnisme technologique : pour chaque problème social, environnemental, technique, humain ou démocratique, il existerait une solution technique qui va tout résoudre. C’est une forme de grande naïveté et même quelque chose de dangereux que de croire que mettre plus de capteurs, plus de technologies numériques va, en soi, amener le progrès et le bien-être. Sans compter les enjeux éthiques, politiques, sociaux et de contrôle social, liés à ces nouvelles technologies ? Par exemple : à qui appartiennent les données qui sont produites par ces outils ? C’est un buzzword qui est utilisé par les différentes élites, les grandes compagnies qui cherchent à installer des systèmes de contrôle sur les populations et qui tend à avoir beaucoup d’influences sur beaucoup d’élus.

Mais, cela dit, un usage critique, social et démocratique peut être fait de certaines technologies numériques. Ainsi, elles peuvent amener une certaine modernisation administrative en apportant plus de transparence des institutions publiques. Par exemple, pour rendre publiques et ouvertes des données qui sont extrêmement opaques à l’heure actuelle. Les citoyens pourraient mieux voir ce qui se passe et pourraient être plus à même après ça, d’avoir un impact direct, ou d’avoir une influence sur les décisions qui sont prises par les institutions.

Certaines technologies peuvent également être un outil de participation citoyenne permettant de créer des liens de solidarité entre des voisins d’une même ville, qui ne se connaissent pas du tout, de créer de nouveaux lieux d’entraide, d’être capable dans une assemblée où se prennent des décisions de les diffuser après, d’expérimenter des formes de démocraties directes au niveau numérique (qui ont aussi leurs pièges) même si on ne pourra jamais remplacer la discussion face à face, le fait de se voir, de s’entendre, de connaitre nos voisins.

 

 

Votre livre se termine sur le Manifeste « A nous la ville » qui appelle à la création d’un « front municipal ». Comment « prendre la ville » ?

Il faut organiser de façon large un front municipal c’est-à-dire une articulation de mouvements municipalistes de gauche urbaine ou de gauche rurale, qui lierait des groupes écologistes et citoyens dans une stratégie commune de réappropriation de la démocratie, dans les communes, les villes et les villages. On doit développer des plateformes, des lieux d’échange, et tisser différents réseaux qui permettent de partager nos différentes expériences. Et qui pourraient devenir le lieu d’une large coordination, de développement d’alliances entre citoyens et élus de différentes villes, sensibles à la justice sociale et environnementale, pour essayer de développer des initiatives communes afin de démocratiser les villes.

 

A nous la ville, Traité de municipalisme (Ecosociété, 2017)

 

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