Le chiffre au travail

Les pro­duc­tions des indus­tries cultu­relles, au-delà des faci­li­tés qu’elles s’octroient pour cap­ter les atten­tions, se nour­rissent sou­vent à un fonds socié­tal pour mobi­li­ser l’intérêt. Ain­si, dans le film Casi­no Royale, l’agent 007, qui se plaît à pro­non­cer son nom à l’envi, doit affron­ter un enne­mi qui « n’en n’a pas » : il s’appelle Lechiffre. Le « méchant » est un ban­quier du ter­ro­risme inter­na­tio­nal et ne recule devant aucune traî­trise ou vio­lence pour assu­rer ses gains. Bien des pré­oc­cu­pa­tions qui tra­versent le corps social sont ain­si convo­quées : « l’économie casi­no », l’illégalité de bien des pro­fits, la vio­lence de ce qu’Alain Tou­raine appel­le­ra les forces « imper­son­nelles » ou encore « inhu­maines ».

Mais les évo­ca­tions socié­tales des pro­duits des indus­tries cultu­relles doivent être mises au tra­vail s’il s’agit de ne pas se conten­ter du fris­son d’inquiétude qu’elles peuvent sus­ci­ter avant qu’une autre émo­tion som­maire ne prenne sa place. En par­ti­cu­lier, il convient de ne pas s’abandonner sans réflexion aux dicho­to­mies qui sont pré­sen­tées : le quan­ti­ta­tif contre le qua­li­ta­tif, les méchants contre les bons. Il faut donc mettre l’image du chiffre au tra­vail pour qu’elle puisse nous aider à mieux com­prendre et à agir. Nous allons ten­ter cet exer­cice à pro­pos du monde du tra­vail lui-même, en essayant de mettre en lumière quelques usages sociaux du « chiffre », lorsqu’ils sont mis au ser­vice de la domi­na­tion.

UNE LOGIQUE ILLIMITÉE, UN SYSTÈME ABSURDE

Luc Bol­tans­ki et Eve Chia­pel­lo rap­pellent que le sys­tème capi­ta­liste n’a qu’un objec­tif : « la trans­for­ma­tion per­ma­nente du capi­tal, de biens d’équipements et d’achats divers (…) en pro­duc­tion, de pro­duc­tion en mon­naie et de mon­naie en nou­veaux inves­tis­se­ments. » Ils ajoutent que le carac­tère abs­trait du capi­tal (son déta­che­ment des formes maté­rielles de la richesse) rend le pro­ces­sus d’accumulation per­pé­tuel :« Dans la mesure où l’enrichissement est éva­lué en termes comp­tables, le pro­fit accu­mu­lé sur une période étant cal­cu­lé comme la dif­fé­rence de deux bilans de deux époques dif­fé­rentes, il n’existe aucune limite, aucune satié­té pos­sible, comme c’est au contraire le cas lorsque la richesse est orien­tée vers les besoins de consom­ma­tion y com­pris de luxe. »[1]

Nous avons affaire en quelque sorte à un sys­tème absurde, puisque les sala­riés sont spo­liés de la pro­prié­té de leur tra­vail et que les capi­ta­listes « sont enchaî­nés à un pro­ces­sus sans fin et insa­tiable »[2].

D’où la néces­si­té de lui trou­ver des jus­ti­fi­ca­tions qui per­mettent la mobi­li­sa­tion des domi­nés et leur enga­ge­ment par­tiel dans un sys­tème qui est par­ve­nu à convaincre qu’il est « le seul pos­sible ».

Ce tra­vail de jus­ti­fi­ca­tion de l’organisation capi­ta­liste du tra­vail s’appuie notam­ment sur des usages sociaux du « chiffre » qu’il peut être utile de décons­truire.

« LES CHIFFRES », UN ACTEUR NON HUMAIN

Les opé­ra­tions d’abstraction (de chif­frage) qui peuplent désor­mais notre uni­vers cultu­rel reposent en fait sur une double tra­duc­tion qui ne dit pas sou­vent son nom : il faut d’abord réduire la réa­li­té à cer­taines de ses dimen­sions quan­ti­ta­tives, et il faut ensuite faire par­ler les chiffres obte­nus.

Comme l’affirmait dès 1992 Jean-Louis Bes­son en s’appuyant sur Jean-Claude Pas­se­ron : « Les sta­tis­tiques ne disent rien : il faut les faire par­ler ; elles sont alors vic­times de sur-séman­ti­sa­tion ».[3] L’auteur rap­pelle ain­si que « Les chiffres que vous lisez dans votre jour­nal ou votre maga­zine sont ain­si à l’extrémité de toute une chaîne d’interprétation : au début de cette chaîne se trouve le ques­tion­naire qui a fixé la grille d’observation, puis nous avons les contraintes tech­niques qui ont limi­té le trai­te­ment de l’information brute, la sélec­tion faite par le sta­tis­ti­cien à la publi­ca­tion, la dif­fu­sion des « prin­ci­paux résul­tats » et l’extraction par le jour­na­liste de quelques chiffres chocs. »[4]

En sui­vant les socio­logues de l’Acteur Réseau, nous dirons alors que « les chiffres » consti­tuent un inter­mé­diaire qui cir­cule entre des acteurs, que cet inter­mé­diaire, mal­gré son carac­tère non humain, est agis­sant dans le rap­port de force qui relie et oppose des caté­go­ries d’acteurs. Nous allons en don­ner deux exemples fon­da­men­taux.

LES CHIFFRES AU SERVICE DE L’EXTERNALISATION DE LA CONTRAINTE

Une des manières pour les acteurs domi­nants de l’organisation capi­ta­liste du tra­vail de « jus­ti­fier » ce sys­tème d’action est de dépla­cer le conflit qui pour­rait les oppo­ser à leurs sala­riés. L’entreprise est alors pré­sen­tée comme en dan­ger immi­nent de som­brer au vu de la concur­rence extrême à laquelle elle est sou­mise, et qui exige la mobi­li­sa­tion de tous, sup­po­sés « se trou­ver dans le même bateau ». La contrainte est pré­sen­tée comme uni­que­ment externe, comme tou­chant tous les acteurs de l’entreprise, qui se doivent de s’unir pour sur­vivre.

La pra­tique du « bench­mar­king » (des études com­pa­ra­tives chif­frées) est pré­cieuse dans ce tra­vail de jus­ti­fi­ca­tion, puisqu’elle per­met de mon­trer à peu de frais que « les autres font mieux » et d’installer un vécu du dan­ger immi­nent.

Sauf que très sou­vent, ces études com­pa­ra­tives res­sor­tissent à un curieux tra­vail de découpe qui consiste « à pré­le­ver un mor­ceau du pré­sent de manière à le rendre signi­fi­ca­tif. Cette découpe-là sup­pose d’une part que le mor­ceau en dira davan­tage que le Tout, et d’autre part que le tout sera caché par le mor­ceau. »[5]

En termes tech­niques, on dira que les cor­ré­la­tions ne consti­tuent pas d’office des cau­sa­li­tés , qu’il y a bien des variables qui peuvent être cachées et que com­pa­rer des « popu­la­tions » dont la struc­ture est dif­fé­rente est source de bien des erreurs…et que toute cette rhé­to­rique a le grand mérite de réduire les oppo­sants au silence.

LES CHIFFRES AU SERVICE DE LA « RESPONSABILISATION » COMME TECHNIQUE D’ASSUJETTISSEMENT

Un autre fonc­tion­ne­ment pré­gnant consiste à rai­son­ner « au résul­tat » : une pra­tique pro­fes­sion­nelle est réduite à un domaine qui est expri­mé en résul­tats chif­frés, au départ d’objectifs tra­duits, sou­vent hâti­ve­ment, en « indi­ca­teurs ».

Le carac­tère absurde du rai­son­ne­ment trans­pa­raît par­fois : ain­si lorsque Nico­las Sar­ko­zy, alors pré­sident, avait deman­dé à un cabi­net d’audit de fixer des indi­ca­teurs chif­frés de résul­tats pour l’action de ses ministres et que l’indicateur des « parts de mar­chés des films fran­çais » avait été rete­nu pour le Minis­tère de la Culture (comme si ces parts dépen­daient seule­ment de l’action minis­té­rielle…).

Mais au-delà de l’absurdité, le carac­tère hasar­deux de l’entreprise échappe le plus sou­vent à l’attention, comme le notent Sté­pha­nie Cha­te­lain-Pon­roy et Samuel Spo­nem : « Les recherches menées dans les entre­prises montrent d’ailleurs que l’application stricte de la ges­tion par les résul­tats engendre un surin­ves­tis­se­ment des objec­tifs chif­frés, du stress, des com­por­te­ments oppor­tu­nistes et des mani­pu­la­tions visant à amé­lio­rer l’apparence des résul­tats. Dans les orga­ni­sa­tions publiques, des phé­no­mènes simi­laires semblent s’être déve­lop­pés. Ain­si, le direc­teur de la sécu­ri­té publique de l’Hérault aurait, devant la mon­tée de la délin­quance de son dépar­te­ment et pour mon­trer des signes de la forte acti­vi­té de ses ser­vices, fixé des objec­tifs de garde à vue à l’ensemble de ses ser­vices… y com­pris à la bri­gade canine. Un poli­cier affirme que la pres­sion hié­rar­chique est telle que l’on ne peut plus faire la part entre la réa­li­té de la baisse de la délin­quance et ce qui relève du bidon­nage » : il pour­rait même arri­ver que les com­mis­sa­riats refusent d’enregistrer les plaintes. »[6] Délin­quer par rap­port à ses mis­sions de ser­vice public pour faire bais­ser « les chiffres » de la délin­quance…

La mul­ti­pli­ca­tion des lieux pro­fes­sion­nels, mar­chands, publics ou asso­cia­tifs où sévit pour­tant ce type de rai­son­ne­ment inter­pelle ; nous pen­sons notam­ment au sec­teur de l’insertion socio-pro­fes­sion­nelle, où le rai­son­ne­ment au résul­tat pro­duit un aban­don à leur sort de bien des deman­deurs d’emploi.

Nous pen­sons que le méca­nisme doit son hasar­deux suc­cès au fait qu’il per­met d’obtenir la sujé­tion via la « res­pon­sa­bi­li­sa­tion » : lorsqu’un subor­don­né est tenu pour res­pon­sable de « résul­tats », dont on a au préa­lable fixé, sans lui, les indi­ca­teurs en mas­quant les choix qui ont conduit à leur fixa­tion, on peut l’assujettir au sens par­tiel et par­tial qu’on lui impose et le main­te­nir sous confor­table dépen­dance.

UNE MOBILISATION GÉNÉRALE QUI NE DIT PAS SON NOM

Ce der­nier point peut nous indi­quer tout le « che­min » par­cou­ru depuis les pra­tiques de l’ingénieur Tay­lor visant à obte­nir une « Orga­ni­sa­tion Scien­ti­fique du Tra­vail ». Il s’agissait, on s’en sou­vient, de don­ner congé à l’intelligence dans l’exécution, de rame­ner celle-ci à des gestes sté­réo­ty­pés et d’interpréter ceux-ci en termes exclu­sifs de vitesse.

Plus d’un auteur remarque que ces excès pro­té­geaient au moins la sub­jec­ti­vi­té des tra­vailleurs qui res­tait en dehors du rap­port de domi­na­tion vécu sur le lieu du tra­vail.

Nous n’en sommes plus là. Le mana­ge­ment moderne veut mobi­li­ser en per­ma­nence les sub­jec­ti­vi­tés, en exi­geant des tra­vailleurs qu’ils « se donnent » à fond, qu’ils montrent qu’ils y croient, qu’ils en veulent, etc.

On pour­rait pro­ba­ble­ment conclure que les usages abu­sifs des « chiffres », comme acteurs non humains qu’on fait par­ler et ser­vir aux méca­nismes de domi­na­tion dans le monde du tra­vail, pointent vers la mar­chan­di­sa­tion des sub­jec­ti­vi­tés (et donc leur chif­frage), ultime adver­saire d’un capi­ta­lisme qui s’est ména­gé, quant à lui, une irres­pon­sa­bi­li­té de prin­cipe par rap­port aux effets qu’il pro­duit, qui se résument au constat : « le capi­ta­lisme mon­dial se porte bien, les socié­tés vont mal »[7]

*Jean Blai­ron est doc­teur en phi­lo­so­phie et lettres et direc­teur de l’asbl RTA

Illus­tra­tion : Alice Bos­sut


[1] L. Bol­tans­ki et E. Chia­pel­lo, Le nou­vel esprit du capi­ta­lisme, Paris, Gal­li­mard, 1999, p. 38.

[2] L. Bol­tans­ki et E. Chia­pel­lo, op.cit., p. 41.

[3] J.L. Bes­son, « La ten­ta­tion du mode d’emploi » in La cité des chiffres , édi­tions Autre­ment, 1992, p. 190.

[4] Ibi­dem, p. 183.

[5] B. Noël, Le Sens la Sen­sure, Le Roeulx, Talus d’approche, 1985, p. 84.

[6] Ste­pha­nie Cha­te­lain-Pon­roy, Samuel Spo­nem, « Culture du résul­tat et pilo­tage par les indi­ca­teurs dans le sec­teur public » in Ber­nard Pras (coord.). Mana­ge­ment : enjeux de demain, Vui­bert, pp.163 – 171, 2009.

[7] L. Bol­tans­ki et E. Chia­pel­lo, op.cit., p. 21.

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