Le médiatique entre rempart et « dégagisme »

Illustration : Vanya Michel

La dés­in­té­gra­tion de nos socié­tés, la défiance crois­sante envers ses ins­ti­tu­tions et les pra­tiques mora­le­ment ou juri­di­que­ment condam­nables de man­da­taires publics ancrent de plus en plus la place du mer­can­ti­lisme et de l’individualisme for­ce­né. Mais faut-il pour autant se rési­gner à la perte de l’homme… qu’il soit poli­tique ou jour­na­liste ? 

On sait que le poli­tique est expo­sé à une sérieuse crise de défiance. Laquelle est à l’œuvre dans de larges couches de la popu­la­tion dont le rap­port aux élus, aux gou­ver­nants et aux par­tis s’est for­te­ment alté­ré. La nature de cette crise est plu­rielle, glo­bale et dif­fi­ci­le­ment lisible. Cela en rend l’appréhension pro­blé­ma­tique. Tant dans le monde poli­tique que dans les rédac­tions et dans la socié­té en géné­ral. Ce qui peut expli­quer, alors, le phé­no­mène, en quelque sorte com­pen­sa­toire, qui en résulte : une cris­tal­li­sa­tion du malaise démo­cra­tique et de la contes­ta­tion sur ce qui est accep­table et ce qui ne l’est pas dans les mœurs poli­tiques.

« Affaires » (Kaza­kh­gate, Publi­fin, Samu­so­cial) et « gou­ver­nance » ont été, de ce point de vue, les objets cen­traux de l’information poli­tique durant les six pre­miers mois de l’année 2017. De façon incon­tes­ta­ble­ment légi­time dans le prin­cipe. Faute de pour­suites judi­ciaires (hors cadre vu l’absence de trans­gres­sion de textes juri­diques) et en l’absence méca­nismes démo­cra­tiques de contrôle adé­quats, la mise au pilo­ri média­tique est sans doute, avec les exclu­sions effec­ti­ve­ment pro­non­cées, une des rares sanc­tions dont éco­pe­ront les hommes et les femmes poli­tiques impli­qués dans des pra­tiques dou­teuses, immo­rales, anti­so­ciales… De même, dans nos socié­tés de l’image, l’exposition à la vin­dicte publique peut consti­tuer la seule pres­sion pos­sible sur eux à l’avenir. Et, faute de lois et de régle­men­ta­tions effec­tives, dont l’étanchéité est garan­tie à cent pour cent, la fonc­tion d’alerte et de contre-pou­voir des médias devient le seul rem­part. Pour le meilleur et pour le pire.

LA DÉRIVE DU STRATÉGISME

Ain­si, une fois le prin­temps échu, l’attention des médias s’est-elle dépla­cée des scan­dales et du débat sur la gou­ver­nance au coup de force esti­val de Benoît Lut­gen : le divorce auto­pro­cla­mé du CDH de son par­te­naire socia­liste dans les dif­fé­rentes majo­ri­tés gou­ver­ne­men­tales du Sud et du Centre du pays. Ici, la média­ti­sa­tion a construit la nar­ra­tion sur le modèle d’une série d’Arte ou de Net­flix. En situant la chose poli­tique quelque part entre Bor­gen et House of Cards. Le pro­blème, à nos yeux, n’est tou­te­fois pas tant le recours au registre du jeu ou du stra­te­go poli­ti­cien qui consti­tue bien une dimen­sion de l’action poli­tique. Il est ailleurs.

Il tient à ce que le cadrage jour­na­lis­tique prin­ci­pal s’est por­té, sans beau­coup de recul, sur l’expression forte du « dégoût » du pré­sident du CDH à l’égard des pra­tiques de man­da­taires socia­listes, et sur la prio­ri­té affi­chée par plu­sieurs for­ma­tions poli­tiques en matière de gou­ver­nance. Rien de répré­hen­sible en soi. Que la sur­ex­po­si­tion du débat sur la gou­ver­nance ait pu contri­buer, en fin de compte, à accen­tuer le sen­ti­ment géné­ral de confi­ne­ment et de décon­nexion du monde poli­tique est somme toute logique et impu­table d’abord aux man­da­taires incri­mi­nés.

Dans ce cadre, la feuille­ton­ni­sa­tion média­tique n’a fait qu’épouser les effets de sur­en­chère, de tac­tique ou de guerre de posi­tions aux­quels ont pris part les acteurs concer­nés. Ce fai­sant, le feuille­ton quo­ti­dien a don­né corps et forte visi­bi­li­té à la pièce mon­tée par le plus célèbre citoyen de Bas­togne. Mais, au-delà, cédant aux sirènes de l’information-spectacle, il en a sol­li­ci­té les res­sorts, le déploie­ment, le gros­sis­se­ment, les rebon­dis­se­ments pour en faire un grand théâtre d’été de la scène publique fran­co­phone. Il a mis en scène l’attente fébrile de l’épisode tou­jours à venir, inti­tu­lé « Le déscot­chage d’Olivier Main­gain » mais en fin de compte jamais dif­fu­sé.

La limite de pareil cadrage des choses dans l’information n’est pas le manque de per­ti­nence du cadre, ni du ques­tion­ne­ment qu’il met en œuvre. Elle réside bien davan­tage dans le carac­tère mono­po­lis­tique de la théâ­tra­li­té de la vie poli­tique comme mode d’interprétation de ce qui est en jeu. On peut y voir une dérive de l’information que l’on nom­me­ra, ici, le stra­té­gisme : la stra­té­gie des ténors et des états-majors et leur com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique comme seuls fac­teurs d’explication ou de lec­ture du champ poli­tique dans l’information. Le péri­mètre et l’horizon du poli­tique sont rame­nés aux riva­li­tés, aux coups et aux éclats pour la conquête et pour l’exercice du pou­voir.

LA MODE DE LA RAILLERIE ET DU TRIVIAL

Cette approche relègue aux abysses de la sous-infor­ma­tion tout ce qui ne se voit pas ou ce qui ne bouge pas assez en ver­tu des cri­tères de l’info-spectacle. De fait, inter­ve­nant de façon pri­vi­lé­giée « à chaud », la média­ti­sa­tion tend à sous-trai­ter les dos­siers de fond : ceux liés aux accords de gou­ver­ne­ment, par exemple, et, à ce titre, ins­crits dans la durée, longue et si peu « média­tique », du tra­vail gou­ver­ne­men­tal et par­le­men­taire. Et elle sous-estime de la sorte, dans ce qu’elle donne à en voir, la dif­fi­cul­té, en poli­tique, de poser des gestes et, sur­tout, de poser les bons gestes, dans un cadre tou­jours contraint.

Tout semble se pas­ser, fina­le­ment, comme si l’information vou­lait mon­trer la poli­tique en fai­sant l’économie du poli­tique (dans sa part de pro­duc­tion, de créa­tion, de réso­lu­tion, de réforme, d’engagement…) Et on peut se deman­der, à la lumière de ceci, si l’étroitesse de la per­cep­tion média­tique ordi­naire du champ poli­tique n’est pas, elle-même, la rai­son prin­ci­pale du cli­mat d’excès – dénon­cé par l’eurodéputé CDH Claude Rolin – qui a pré­va­lu autour de la chose et de la per­sonne poli­tique dans la « séquence » de cet été. N’est-ce pas la réduc­tion répé­tée du poli­tique aux scan­dales, aux cumuls, au car­rié­risme, au clien­té­lisme, à l’«assistanat »… qui a auto­ri­sé le média­tique à s’ériger lui-même moins en don­neur d’alerte qu’en magis­tère doc­tri­nal et moral ?

On assiste, de fait, à une cri­tique du per­son­nel poli­tique inédite par son âpre­té, si pas sa bru­ta­li­té, par ses ver­dicts aus­si pré­coces que lapi­daires, par son ton com­mi­na­toire ou ses pro­pos aga­cés. La dis­qua­li­fi­ca­tion, l’impatience, l’injonction sont deve­nues mon­naie cou­rante. Ain­si la raille­rie ou la moque­rie, sou­vent très médiocre et pure­ment déni­grante, que se per­mettent des jour­na­listes de l’audiovisuel vis-à-vis de leurs invi­tés poli­tiques (dans cer­taines « cases » en par­ti­cu­lier), est-elle deve­nue l’ultime régres­sion d’une cer­taine dérive du jour­na­lisme poli­tique vers la « mode » de l’amusement ou du tri­vial. À Pierre-Yves Der­magne, nou­veau chef de file de l’opposition PS au Par­le­ment wal­lon, a-t-il été ain­si deman­dé, sur la chaîne publique, le jour même de l’annonce du pas de côté fait par Lau­rette Onke­linx, si c’était là le signe que les « dino­saures de la poli­tique » en avaient « marre du Poli­tik-Park et des réseaux sociaux » ? Ou si lui-même ne se sen­tait pas, du coup, « pous­ser des ailes » ?

LIQUIDATION SANS INVENTAIRE ? 

Si son pou­voir ne doit en rien ni jamais être sacré, c’est-à-dire abso­lu, la désa­cra­li­sa­tion du poli­tique dans son ensemble, consti­tue, à nos yeux, un risque pour une démo­cra­tie « ver­ti­cale » en proie au doute et fra­gi­li­sée, car ques­tion­née sur son fonc­tion­ne­ment (plus que sur ses fon­de­ments). C’est plus vrai encore si l’on prend en consi­dé­ra­tion l’effacement des repères et la frag­men­ta­tion des prin­cipes orga­ni­sa­teurs des socié­tés qui carac­té­risent ces temps bou­le­ver­sés. Faire des­cendre le poli­tique de son pié­des­tal, sous pré­texte qu’il l’occupe depuis trop long­temps, peut-il en quoi que ce soit contri­buer à tem­pé­rer la crise de défiance actuelle ?

Dans ce contexte, il faut prendre garde, me semble-t-il, à la ten­ta­tion du « déga­gisme » : la ten­ta­tion, sans prendre le temps d’un inven­taire rigou­reux, de liqui­der les vec­teurs et mar­queurs du régime repré­sen­ta­tif de la démo­cra­tie, mais aus­si, dans la fou­lée, de pous­ser vers la sor­tie celles et ceux qui sont sup­po­sés les incar­ner, en rai­son de leur âge et de leur lon­gé­vi­té au pou­voir. Ceux-là mêmes que l’on invi­tait et que l’on conti­nue à invi­ter, pour­tant, sur les pla­teaux de télé­vi­sion, avec l’appétit de leur noto­rié­té et la gour­man­dise de l’audimat.

Acides ou dis­sol­vants puis­sants pour la démo­cra­tie, les réseaux sociaux jouent, eux, dans cette affaire, un rôle d’accélérateur de par­ti­cules de défiance. Cher­cher à en inté­grer, fût-ce par­tiel­le­ment, la teneur de la vitu­pé­ra­tion dans l’information poli­tique tra­di­tion­nelle repré­sente un autre risque. Celui de trans­for­mer le rôle de « chien de garde de la démo­cra­tie », au prix d’une inter­pré­ta­tion trop lit­té­rale, en aboie­ments indis­tincts, et d’en faire la défi­ni­tion et la fina­li­té même du jour­na­lisme, comme le pointe Fan­ny Min­guet dans un récent et excellent tra­vail de fin d’études consa­cré au « jour­na­lisme construc­tif »1

La socié­té du mépris, peut-on lire dans la pré­sen­ta­tion d’un numé­ro de la revue La pen­sée de midi n’est pas celle où des hommes en font souf­frir d’autres volon­tai­re­ment, c’est celle où l’idée de fina­li­té est en voie d’oubli total et où la stricte logique des moyens s’applique sans limi­ta­tion à tout et à tous.

  1. Fan­ny Min­guet, « En quoi le jour­na­lisme construc­tif est-il en mesure de pro­po­ser une grille de com­pré­hen­sion de l’actualité qui dépasse les limites de l’information mains­tream ? », IHECS, sep­tembre 2017.

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