Le retour des somnambules ?

Les com­mé­mo­ra­tions de la Pre­mière Guerre Mon­diale ont com­men­cé dans le recueille­ment, le sou­ve­nir, la digni­té, la nation récon­ci­liée pour un temps dans la mémoire de cette bou­che­rie uni­ver­selle. Cha­cun a étu­dié, en prin­cipe, cet impi­toyable engre­nage qui com­mence en 1903 par un san­gui­naire coup d’État en Ser­bie pour abou­tir à l’assassinat à Sara­je­vo par un natio­na­liste, Gra­vi­lo Prin­cip, de l’archiduc héri­tier du trône d’Autriche-Hongrie, Fran­çois-Fer­di­nand. Puis qui, par une méca­nique infer­nale de jeux d’alliance entre les puis­sances euro­péennes, conduit droit à la guerre dès les pre­miers jours d’août 1914. Mal­gré les ten­ta­tives de stop­per la marche vers le gouffre, celui qui essaie­ra de faire bar­rage à l’horreur sera assas­si­né le 31 juillet 1914. Jean Jau­rès tombe sous les balles de Raoul Vilain à Paris au café du Crois­sant. Pre­mière vic­time de la guerre.

La suite, l’abomination d’une guerre de tran­chées, figée pour quatre années dans le sang, la mort, la mitraille, les gaz, les rats, le déses­poir et les mil­lions de vic­times, est nichée dans un recoin de la conscience de chaque Euro­péen. Puis le Trai­té de Ver­sailles. L’humiliation de l’Allemagne. Le natio­na­lisme revan­chard qui condui­ra au nazisme, au fas­cisme, à la Shoah jusqu’à l’effondrement du « Reich de mille ans » à Ber­lin en mai 1945. Fin d’un des cycles les plus tra­giques de l’Histoire moderne, voire de l’histoire humaine tout court. Nou­velle étape, certes plus construc­tive, l’alliance fran­co-alle­mande, scel­lée par De Gaulle et Ade­nauer, embryon de l’Union euro­péenne, espace de paix entre les nations du vieux conti­nent, depuis plus de soixante années.

Il aura fal­lu trois guerres, 1870, 1914, 1940, et des dizaines de mil­lions de cadavres pour paci­fier les deux rives du Rhin. Et ce, en plein cœur de la moder­ni­té, après les pro­messes de la rai­son et du pro­grès des Lumières. Après les pro­jets de paix per­pé­tuelle et du règne de cos­mo­po­li­tique d’Emmanuel Kant. Mal­gré la Décla­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen, mal­gré les rêves de Jean-Jacques Rous­seau, mal­gré les avan­cées des sciences, le train lan­cé sur la voie du bon­heur euro­péen s’est fra­cas­sé sur Ausch­witz. Goethe, le grand savant alle­mand, rap­pe­lait qu’il pré­fé­rait une injus­tice à un désordre. Il y eu géno­cide et le désastre ver­ti­gi­neux de la guerre. « Wei­mar est à quelques kilo­mètres de Buchen­wald ». Et après les camps d’extermination, il y eu la solen­nelle pro­cla­ma­tion de « Plus jamais ça ». Et il y a eu Phnom Penh, Kiga­li, le Dar­four…

Avec en fili­grane cette lan­ci­nante ques­tion : quelles leçons peuvent tirer les hommes de la mémoire de leur his­toire ? L’œil rivé au rétro­vi­seur, on serait ten­té de se mur­mu­rer : aucune. Reve­nons, ici encore, sur les imper­ti­nents pro­pos de Régis Debray. La poli­tique, « cette ges­tion de l’impuissance », l’incessante acti­vi­té pour trans­for­mer la socié­té, nous cache le poli­tique, les prin­cipes qui struc­turent et immo­bi­lisent les socié­tés à tout jamais. Ces pro­pos visent à « cou­per l’élan » de nos rêves en poli­tique, à « frus­trer le désir », à « connaître les limites imma­nentes à toute entre­prise poli­tique ». Bref, der­rière toute la volon­té de chan­ger le monde et de sacri­fier au nou­veau, il y a un filet d’archaïsmes qui nous enserre de manière indé­pas­sable. Les furieux bon­dis­se­ments du pro­grès vont de pair avec des reculs immé­mo­riaux. Le livre du phi­lo­sophe, « Jeu­nesse du sacré » l’illustre à mer­veille, des pré­toires des palais de jus­tice aux com­mé­mo­ra­tions lunaires des révo­lu­tions « pro­gres­sistes ». Les sou­ter­rains incons­cients qui forgent le sens et le des­tin d’un groupe ou d’une com­mu­nau­té ne varient pas. Avec ou sans Face­book. Il y a des inva­riants anthro­po­lo­giques que le temps, la science ou les réseaux sociaux n’érodent pas.

Au fond, c’est toute la phi­lo­so­phie de l’Histoire qui est inter­ro­gée au tra­vers de la res­sou­ve­nance de cette époque de sang, de chair et d’acier. Face à ceux qui croient que l’Histoire ne nous apprend rigou­reu­se­ment rien, car elle jus­ti­fie tout et contient tout, se dressent les monu­men­tales syn­thèses de l’enchainement cau­sal des faits qui des­sinent un des­tin, un sens pour l’humanité. Phé­no­mé­no­lo­gie de l’esprit de Hegel où l’odyssée des hommes pour­suit un des­sein bien pré­cis : la mani­fes­ta­tion pro­gres­sive de l’Esprit à lui-même, où tout, même les pires hor­reurs, ont une rai­son car il faut savoir « per­ce­voir la rose sur la croix du pré­sent » et où l’aboutissement s’incarne dans la tra­ver­sée d’Iéna par Napo­léon sur son che­val. Maté­ria­lisme his­to­rique de Marx et Engels qui ren­verse la dia­lec­tique idéa­liste de Hegel et où les lois de l’Histoire suivent des stades en fonc­tion du déve­lop­pe­ment des tech­niques et de l’état des forces pro­duc­tives. Jusqu’aux thèses récentes et très contro­ver­sées de Fran­cis Fukuya­ma sur la fin de l’Histoire qui, par la chute des régimes « socia­listes », devrait enfin s’arrêter, ayant épui­sé la tota­li­té des formes pos­sibles qu’elle pou­vait emprun­ter, et « mar­que­rait la vic­toire défi­ni­tive et sans appel du capi­ta­lisme comme mode de pro­duc­tion uni­ver­selle ». Triomphe de la démo­cra­tie de mar­ché comme stade ultime de l’organisation opti­male des socié­tés. Mais il y eut depuis cette thèse qui fit grand bruit, le « choc des civi­li­sa­tions » de Samuel Hun­ting­ton, le 11 sep­tembre ou les révo­lu­tions arabes…

Plus encore la belle his­toire, comme la décrit Hubert Reeves, celle de notre pla­nète, de l’émergence de la vie et des civi­li­sa­tions depuis le Big-Bang, impro­bable pers­pec­tive grâce à un ajus­te­ment inouï et d’une finesse qua­si magique de forces qui se com­binent, bref le récit des sciences de la nature, rejoint celui des sciences de l’homme, abou­tis­se­ment de la moins belle his­toire, celle du dérè­gle­ment poten­tiel­le­ment mor­tel pour l’homme des éco­sys­tèmes. Entre­croi­se­ment com­plexe des nar­ra­tions scien­ti­fiques et des sciences humaines qui certes ont exis­té dans le réel de tout temps, mais dont l’interaction des effets devient à terme déter­mi­nante pour la suite de la vie sur terre. Pro­fond bou­le­ver­se­ment des para­digmes où la nature, jadis neutre dans l’histoire humaine, réser­voir inépui­sable où l’on pou­vait se ser­vir à satié­té, réin­tègre enfin toute sa place dans l’indispensable et périlleux équi­libre entre la déme­sure du pro­jet humain et les limites maté­rielles de la bio­sphère. Impos­sible de réflé­chir comme aupa­ra­vant au sens de la des­ti­née his­to­rique sans y intro­duire le pre­mier acteur du spec­tacle du monde, la nature, non plus comme élé­ment pas­sif de retrans­for­ma­tion au pro­fit exclu­sif des hommes mais comme agent dyna­mique et inter­dé­pen­dant dont le rythme des cycles affecte en pro­fon­deur nos acti­vi­tés et néces­site impé­ra­ti­ve­ment tem­pé­rance et pré­ser­va­tion. Pour faire men­tir la ter­rible pro­phé­tie de Cio­ran : « l’homme est un ani­mal qui a tra­hi et l’histoire est sa sen­tence ».

Ain­si, et pour reve­nir au cen­te­naire du début de ce court XXème siècle, comme le qua­li­fie Eric Hobs­bawm (1914 – 1989), il est frap­pant de consta­ter avec quelle ardeur, avec quelle incons­cience, les jeunes de France et d’Allemagne étaient par­tis, au cœur de l’été 1914, la fleur au fusil, ivres de fier­té natio­nale, « cas­ser du boche ». Pierre Lemaitre, dans son roman « Au revoir là-haut », qui a obte­nu le prix Gon­court, décrit remar­qua­ble­ment dès les pre­mières lignes l’incroyable force de pro­pa­gande qui fit croire à toute une nation que la guerre contre l’ennemi « héré­di­taire » serait gagnée en quelques semaines. Même l’internationale des tra­vailleurs, lien si puis­sant entre les pro­lé­taires de tous les pays, explo­se­ra en quelques jours. L’identité natio­nale trans­cen­de­ra-t-elle tou­jours la classe sociale ? Et du côté des cou­sins ger­mains, même scé­na­rio, même enthou­siasme, même foi inébran­lable en une vic­toire courte et rapide. Du poi­lu au chef d’état-major, même céci­té, même aveu­gle­ment, même illu­sion. Des erreurs qui « coûtent » plu­sieurs mil­lions de morts devraient faire réflé­chir. On sait, depuis Munich en 1938, qu’il n’en est rien. Sans par­ler du maré­chal de Ver­dun à Vichy pour res­ter dans le même contexte.

Et qui furent ces serial killers de 1914, des fana­tiques sla­vo­philes aux cata­ly­seurs d’intérêts impé­ria­listes ? « Des gens ordi­naires, appa­rem­ment sen­sés, bons pères de famille, peut-être bons époux, sou­vent intel­li­gents, tou­jours culti­vés » écrit Guy Konop­ni­cki. Et ce sont eux qui vont enclen­cher la bou­che­rie uni­ver­selle qui ne se clô­tu­re­ra qu’en 1945 tant la Seconde Guerre mon­diale est la consé­quence de la Pre­mière. Comme quoi, comme le disait Paul Valé­ry, « la confu­sion men­tale est patho­lo­gique quand on est seul, nor­male quand on est plu­sieurs ». Ces som­nam­bules, incons­cients du gouffre vers lequel ils pré­ci­pi­taient leurs peuples, il faut aujourd’hui plus que jamais s’en sou­ve­nir. Car un autre désastre se pro­file. D’une tout autre nature. D’une tout autre ampleur. Celui de l’effondrement des éco­sys­tèmes et du cli­ma­ti­cide. Com­bien seront som­nam­bules ? Com­bien seront réveillés ?

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