Le vampire et le néant

Par Denis Dargent

Photo : Nathalie Caccialupi

Trop sou­vent, nous avons ten­dance à réduire le vam­pire à son arché­type occi­den­tal, incar­né (dés­in­car­né ?) par l’orgueilleux et très fin de race comte Dra­cu­la. C’est igno­rer que l’essence de cette créa­ture fan­tas­tique remonte à la nuit des temps, et qu’elle opère de sur­pre­nantes méta­mor­phoses dans à peu près toutes les tra­di­tions, toutes les cultures, toutes les reli­gions. De fait, on peut affir­mer que les vam­pires hantent la mémoire de l’Humanité.

En Chine ou en Malai­sie où le Prince des ténèbres s’attaque essen­tiel­le­ment aux femmes et aux nou­veaux nés, en Bir­ma­nie ou au Japon où il dévore les âmes, en Inde – patrie de la déesse Kâlî, buveuse de sang et anthro­po­phage à ses heures per­dues – où il prend volon­tiers pos­ses­sion des corps, sans par­ler des « maîtres des cime­tières » du Tibet ou des « brou­co­laques » soli­taires dont le chant résonne dans la nuit bal­ka­nique. On note­ra aus­si que dans la tra­di­tion musul­mane, où le sang n’a pas la même signi­fi­ca­tion vitale, le ou la « goule » ne suce pas celui de ses vic­times, se conten­tant d’en man­ger la chair… gou­lû­ment, dit-on.

Omni­pré­sent au ciné­ma, en lit­té­ra­ture ou à la télé­vi­sion (à l’heure où j’écris ces lignes mon fils regarde un épi­sode de « Ma baby-sit­ter est un vam­pire », c’est dire…), le mort-vivant a depuis long­temps trou­vé sa place dans les cou­loirs de l’information-spectacle. C’est que l’aura par­ti­cu­liè­re­ment néga­tive du vam­pire se prête à mer­veille à toutes les images sté­réo­ty­pées qui consti­tuent aujourd’hui l’essentiel du dis­cours poli­ti­co-média­tique. Ain­si, ceux qui s’opposent farou­che­ment à l’ultra-libéralisme ambiant uti­li­se­ront natu­rel­le­ment la méta­phore vam­pi­rique pour décrire les hor­ribles sup­pôts de la finance mon­diale qui pros­pèrent en aspi­rant le sang des peuples. Simple, mais effi­cace.

Comme l’est d’ailleurs tout autant le dis­cours très classes moyennes qui voue aux gémo­nies les chô­meurs et autres allo­ca­taires sociaux accu­sés, telles des sang­sues, de vivre sur le dos de la (bonne) socié­té. Dis­cours inter­chan­geable adap­té à une créa­ture poly­morphe qui en per­drait, pour le coup, son propre sta­tut social…

Moins accom­mo­dante, et donc beau­coup plus inté­res­sante, la théo­rie selon laquelle nous serions toutes et tous, au-delà de nos appar­te­nances (et de nos pré­ju­gés) de classes, de ter­ribles vam­pires en puis­sance… Assoif­fés de mal­heur : celui des autres en l’occurrence. En gros : tout-ce-qui-dans-la-vie-d’autrui-nous-semble-plus-con-que-dans-la-nôtre. C’est humain, la poisse des autres nous console tou­jours un peu de nos propres misères…

À ce pro­pos, il est pos­sible de recon­si­dé­rer la fameuse « absence de reflet » dans la légende vam­pi­rique. Et si, je dis bien « et si », le vam­pire, en son miroir, reflé­tait bel et bien quelque chose ? Qu’on pour­rait appe­ler… notre propre néant ? Voi­là l’idée. Si le suc­cube est aus­si pré­sent aujourd’hui dans notre monde déla­bré, c’est peut-être pour nous déli­vrer cet aver­tis­se­ment : dans un monde réel de vacui­té, l’imaginaire se mérite. Dure­ment.