Martin Buxant

« Je n’ai pas hésité à faire le grand saut !»

Photo : André Delier

Petite infi­dé­li­té à l’égard du prin­cipe édi­to­rial de cette rubrique rebap­ti­sée « Ami­ca­le­ment Nord ». En effet, nous avons choi­si de vous pré­sen­ter Mar­tin Buxant qui quitte sa fonc­tion de jour­na­liste poli­tique au jour­nal « De Mor­gen » pour rejoindre la rédac­tion de « L’Écho » en tant qu’éditorialiste poli­tique. C’est dans le cadre de son pas­sage à « De Mor­gen » que nous avons vou­lu recueillir le sen­ti­ment d’un fran­co­phone par­mi une rédac­tion néer­lan­do­phone. Une pre­mière expé­rience du genre ! Ren­contre.

Martin Buxant, vous êtes journaliste politique. Pourquoi avoir fait ce choix d’écrire dans un journal néerlandophone ?

Ste­ven Samyn, un ami jour­na­liste poli­tique au Stan­daard et moi avons écrit un livre « Bel­gique, un roi sans pays » qui raconte un peu les cou­lisses du pou­voir poli­tique du Roi. Ensuite, Ste­ven est pas­sé au Mor­gen pour en deve­nir chef poli­tique. Pour ma part, cela fai­sait huit ans que j’étais au sein de la rédac­tion de La Libre Bel­gique. En 2011, il m’a pro­po­sé de rejoindre l’équipe du Mor­gen en tant que jour­na­liste poli­tique. Je n’ai pas hési­té long­temps. Il s’agissait plu­tôt d’un choix humain et per­son­nel dou­blé d’une envie de tra­vailler avec ces per­sonnes-là, de m’ouvrir à autre chose. Je com­men­çais sérieu­se­ment à tour­ner en rond à La Libre. Je dési­rais aller de l’autre côté du miroir pour voir in situ com­ment cela se pas­sait avec les amis fla­mands. Ce fut une expé­rience fan­tas­tique. Ce début novembre, je suis retour­né dans la presse fran­co­phone et suis deve­nu édi­to­ria­liste poli­tique à L’Écho. C’est éga­le­ment un fameux chal­lenge. L’Écho étant un jour­nal éco­no­mi­co-finan­cier, je vais lui appor­ter une dimen­sion poli­tique. Il veut deve­nir une réfé­rence en la matière. Je suis content de retrou­ver la langue fran­çaise qui m’a énor­mé­ment man­quée.

Est-ce que l’on traite de la même manière l’information dans un journal flamand que dans un journal francophone ?

Concer­nant l’écriture, j’avais un peu sous-esti­mé la dif­fi­cul­té. En effet, les articles que je rédi­geais en 20 minutes à La Libre me pre­naient 2 heures au Mor­gen… Mais, De Mor­gen avait aus­si les moyens de ses ambi­tions. C’est-à-dire que pen­dant deux ans, j’ai pu suivre des cours par­ti­cu­liers à un rythme sou­te­nu avec une pro­fes­seure hol­lan­daise. C’était du matra­quage lin­guis­tique, mais il le fal­lait. Ce qui a fait que mon niveau oral a très vite évo­lué : je pou­vais par exemple par­ler à la VRT. Il ne faut pas se leur­rer, écrire avec un cer­tain niveau lit­té­raire, c’est très com­pli­qué. Heu­reu­se­ment que les cor­rec­teurs pre­naient du temps pour cor­ri­ger mes papiers.

Dans la manière de trai­ter l’information, la presse fla­mande est beau­coup plus inci­sive, plus mor­dante, plus à la recherche. La prime que l’on accorde aux scoops ou aux news, à l’information est bien plus impor­tante que du côté fran­co­phone, où cela ron­ronne quelque peu. Côté fla­mand, ils ont beau­coup plus de moyens que du côté fran­co­phone. La presse fran­co­phone est en crise depuis des années. Par contre, la concur­rence est sans mer­ci, vous avez De Stan­dard, De Mor­gen, De Tijd, les trois gros jour­naux de qua­li­té qui se livrent une guerre jour­na­lis­tique impor­tante, tou­jours en quête de la meilleure infor­ma­tion. Dans la manière de trai­ter l’information, au Mor­gen, il y a un degré de pro­fes­sion­na­lisme très éle­vé. C’est-à-dire qu’il y a un sui­vi depuis le lan­ce­ment du jour­nal jusqu’au soir. Il existe un ver­rouillage, une sur­veillance de ce qui va figu­rer dans l’article. De Mor­gen recherche la qua­li­té du pro­duit final, il ne s’agit pas de réécrire ce qui a été écrit dans un autre jour­nal. Il faut vrai­ment appor­ter de la nou­veau­té. On se sent par­fois en liber­té sur­veillée, mais fina­le­ment la qua­li­té du pro­duit est très pous­sée. Dans la manière de tra­vailler, nous sommes beau­coup plus enca­drés.

La rédaction du Morgen est une rédaction plus jeune ?

C’est une rédac­tion très jeune. J’ai 34 ans, j’étais un des papys sur­tout dans la rédac­tion des ser­vices Bel­gique qui s’occupent de la poli­tique inté­rieure belge. Je suis pas­sé de La Libre Bel­gique, un jour­nal monar­chiste, de tra­di­tion catho­lique (j’y suis res­té près de neuf ans), à un jour­nal répu­bli­cain, pro­gres­siste de gauche enga­gé, mili­tant, urbain. J’ai fait le grand saut !

Vous êtes très actif sur les réseaux sociaux notamment Twitter qui est pourtant limité par le nombre de caractères, cela ne vous pose pas de problème ? Pourquoi n’êtes-vous pas sur Facebook ?

C’est un choix. J’ai accro­ché à Twit­ter très tôt. C’est un réseau qui me cor­res­pond bien. À la fois inci­sif, il y a moyen d’être drôle, d’amener une réflexion, c’est sou­vent le point d’accroche. Je ne suis pas sur Face­book pour une rai­son pra­tique. Je n’ai pas le temps et l’énergie pour me lan­cer sur Face­book. J’ai aus­si un a prio­ri, j’ai l’impression qu’on y met sur­tout des pho­tos de famille, de vacances. Je lui pré­fère Lin­ke­din, selon moi plus pro­fes­sion­nel, pour y ren­con­trer des gens, nouer des contacts pro­fes­sion­nels. Twit­ter c’est un peu comme un cercle éli­tiste, plus orien­té jour­na­lis­ti­co-poli­tique, Face­book est plus grand public. Peut-on mettre les mêmes infos sur Twit­ter que sur Face­book ? Je ne pense pas, ce qui sup­pose que je devrais re-réflé­chir, com­ment les écrire. Je n’ai pas encore trou­vé ce temps et la manière d’entrer sur Face­book.

Comment avez-vous été perçu par les hommes politiques néerlandophones ?

Bien, car quand j’étais à La Libre, je trai­tais pas mal l’actualité poli­tique fla­mande et donc je les connais­sais déjà. Ils ont appré­cié que quelqu’un ose fran­chir le pas et par­ler en néer­lan­dais.

Vous étiez le premier dans le cas ? Il n’y avait pas de précédent ?

Non, dans la presse poli­tique, je n’en connais pas. Le contact est vrai­ment bien pas­sé. Ils sont contents aus­si d’avoir un relais, c’était un par­tage d’informations. Cela a per­mis de faire bou­ger cer­tains pré­ju­gés, de mon­trer qu’il ne fal­lait cer­tai­ne­ment pas me dire qu’un Wal­lon est pares­seux… Je tra­vaillais plus qu’eux, je rame­nais plus d’informations, cela a fait tom­ber les masques.

Quel personnage néerlandophone le plus intéressant parce que le plus inattendu vous a marqué ?

Ste­ven Vana­ckere m’a mar­qué de manière « néga­tive ». J’ai beau­coup écrit sur les dérives fis­cales des démo­crates chré­tiens fla­mands, l’ACW (le mou­ve­ment ouvrier chré­tien fla­mand).

Quelqu’un a essayé de vous déstabiliser ?

Pour tout ce qui concerne le fisc, nous avons subi beau­coup de pres­sion, le sujet est très déli­cat. L’ACW est une énorme machine qui contrôle tous les lob­byings. Nous avons assis­té au recul de l’ACW, il fai­sait de la haute finance, en effet, il pla­çait de l’argent dans les para­dis off-shore, ce n’est pas éthique.

Ces gens qui se pré­sen­taient un peu comme les parents de la morale et de la ver­tu en disant qu’il ne fal­lait pas uti­li­ser les inté­rêts notion­nels, étaient les pre­miers à avoir recours à des méca­nismes d’ingénierie fis­cale que par ailleurs ils dénon­çaient !

Celui qui m’a mar­qué, je pour­rais dire Bart De Wever, mais je le connais­sais d’avance. Je tra­vaillais déjà avec lui à La Libre Bel­gique. Il reste égal à lui-même. Il a juste une aver­sion pour De Mor­gen car c’est tout ce qu’il n’aime pas ! C’est pro­gres­siste, mili­tant, de gauche, urbain. Faut dire que De Mor­gen le lui rend bien dès qu’il y a moyen de lui taper sur la tête ! De Mor­gen est aus­si un jour­nal un peu résis­tant, un peu de la contre-culture, contre le mains­tream fla­mand qui lui est effec­ti­ve­ment plus de centre droit.

Une femme politique qui vous a étonné ?

Il y a une femme poli­tique que je ne connais pas bien mais qui m’a fait bonne impres­sion, c’est Gwen­do­lyn Rut­ten, la nou­velle pré­si­dente des libé­raux fla­mands. Je trouve qu’elle a quelque chose de frais, j’aime bien les gens qui appelle un chat un chat, qui ne sont pas dans les cal­culs… j’ai l’impression qu’elle avance à visage décou­vert, j’apprécie. Au-delà des idées, il y a des gens vrai­ment inté­res­sants dans tous les par­tis. C’est chaque fois vers ceux-là que j’aime bien me tour­ner.

Bart De Wever semble perdre de sa superbe ? Croyez-vous pour autant que le sentiment d’indépendantisme en Flandre va s’estomper ?

Je pense que les gens ont été gavés de com­mu­nau­taire, de réformes de l’État, de BHV et donc d’institutionnel. Main­te­nant, on sent bien que le mes­sage de la scis­sion du pays n’est plus un véhi­cule por­teur. Les gens ont envie de se concen­trer sur le socio-éco­no­mique, le mieux-être de la popu­la­tion. Peu importe par quelle mesure cela doit pas­ser mais on voit bien que le com­mu­nau­taire n’a plus le vent en poupe.

Il y a un autre point qui est inté­res­sant et qui vrai­ment m’interpelle. La méforme actuelle de De Wever dans les son­dages s’explique peut-être par le fait qu’il s’est enfer­mé en par­lant trop. En effet, il a pro­mis à toute la Flandre qu’il serait bourg­mestre d’Anvers jusqu’en 2018. Il est donc à Anvers et il ne peut plus vrai­ment ser­vir de tête de pont, de repré­sen­tant fla­mand. Au vu des élec­tions, il pour­rait très bien se pro­fi­ler comme can­di­dat Pre­mier ministre. Soit il tient sa pro­messe et il reste jusqu’en 2018 bourg­mestre, mais devient donc peu cré­dible pour mener une cam­pagne fédé­rale et être au pre­mier plan. Soit il renonce à sa pro­messe, il quitte Anvers et se pré­sente au fédé­ral ou même à la Région fla­mande. Mais la popu­la­tion anver­soise risque de mal prendre la chose. À ce stade, il est vrai­ment entre le mar­teau et l’enclume.

Il doit faire un choix et quel que soit son choix, il y lais­se­ra de toute façon des plumes. La NVA a dévoi­lé l’ensemble de son pro­gramme au congrès poli­tique de ren­trée, toutes ses idées socioé­co­no­miques, mais De Wever l’a pré­sen­té en tant que bourg­mestre d’Anvers. Dès lors, logi­que­ment il devrait les mettre en forme s’il les pro­pose. Il existe là un sérieux dilemme.

La rumeur MR et NVA, rapprochement compatible, reste de l’ordre de la rumeur ou un effet d’annonce ?

Non. Il y a d’abord les faits. Si vous pre­nez le pro­gramme socioé­co­no­mique de la NVA et le pro­gramme socioé­co­no­mique du MR, ce n’est pas un calque mais nous n’en sommes pas loin ! Que ce soit la limi­ta­tion du chô­mage dans le temps voire la réduc­tion, que ce soit l’indexation auto­ma­tique des salaires, que ce soit des coupes dans les dépenses publiques dans la fonc­tion publique aus­si. Tout cela ce sont des choses pour les­quelles ils se retrouvent. Ils peuvent le chan­ter sur tous les tons, ce sont les pro­grammes les plus com­pa­tibles côté fran­co­phone et côté fla­mand. Le MR reste le par­ti poli­tique le plus proche de tous les par­tis fla­mands. Si on réflé­chit en théo­rie, si la NVA devait mon­ter au pou­voir, elle serait plus ten­tée de prendre le MR dans ses valises Main­te­nant, il faut voir de quelle manière, le PS va se posi­tion­ner par rap­port à la NVA ? Je ne vois venir qu’un choc des titans PS-NVA.

Vous êtes un journaliste passionné ?

Oui, j’adore ce que je fais et par­fois je réflé­chis dans l’absolu à ce que je pour­rais faire d’autre et je ne vois pas. Ce qui m’interpelle très fort c’est l’impression que j’ai que le jour­na­lisme poli­tique n’attire plus vrai­ment les jeunes. Ils ont envie de cou­vrir d’autres rubriques, du jour­na­lisme spor­tif, etc. Je ne sais pas si cela tient au fait que nous n’avons pas d’horaires. L’actualité tombe quand elle le veut ! Je les encou­rage pour­tant, car j’ai envie qu’il y ait davan­tage de concur­rence sur le point de vue poli­tique, plus d’émulation. Nous avons vrai­ment la chance d’être dans un pays où nous avons notre mot à dire, où tout se décide au niveau poli­tique, par­fois même exa­gé­ré­ment dans cer­tains cas. Nous sommes aux pre­mières loges pour obser­ver et se défendre. Si on com­pare avec nos voi­sins fran­çais, les res­pon­sables poli­tiques sont beau­coup plus inac­ces­sibles. En Bel­gique, nous dis­cu­tons beau­coup au télé­phone avec eux, le contact est direct et s’établit faci­le­ment.

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