Misanthropie 5

L’idéal explosif d’Unabomber !

Par Denis Dargent

Le 3 avril 1996, Theo­dore Kac­zyns­ki est arrê­té par le FBI, dans une cabane à proxi­mi­té du bourg de Lin­coln, État du Mon­ta­na. C’est la fin d’une traque extrê­me­ment coû­teuse qui aura duré près de 18 ans. Né en 1942, entré à l’université Har­vard à l’âge de 16 ans et deve­nu doc­teur en mathé­ma­tique, Kac­zyns­ki entame dès 1978 une véri­table croi­sade contre le com­plexe indus­tria­lo-tech­no­lo­gique, res­pon­sable selon lui du condi­tion­ne­ment sans cesse crois­sant des êtres humains et de la réduc­tion des liber­tés indi­vi­duelles qui en découle.

Déter­mi­né à détruire le sys­tème par tous les moyens et ne croyant pas à une solu­tion poli­tique, notre homme se lance dans la fabri­ca­tion de bombes arti­sa­nales (sou­vent consti­tuées de pièces de bois), qu’il dis­si­mule dans cer­tains endroits ou envoie par la poste. Il cible essen­tiel­le­ment les per­sonnes com­plices du sys­tème com­bat­tu : scien­ti­fiques et pro­fes­seurs d’université, patrons de com­pa­gnies aériennes, ven­deurs de maté­riel infor­ma­tique… D’où le sur­nom d’Unabomber (contrac­tion de Uni­ver­si­ty and Air­line Bom­ber) que le FBI, faute de mieux, accole à ce ter­ro­riste par­ti­cu­liè­re­ment fur­tif.

Kac­zins­ky est bien un ter­ro­riste, en effet. Les 16 bombes qu’il a fabri­quées (toutes scru­pu­leu­se­ment numé­ro­tées) auront coû­té la vie à 3 per­sonnes et en auront bles­sé 23 autres. Ce mode d’action, Una­bom­ber le reven­dique et le jus­ti­fie dans son texte le plus célèbre : L’avenir de la socié­té indus­trielle. Il écrit : « Afin de pré­sen­ter notre mes­sage avec quelque chance de pro­duire une impres­sion durable sur le public, nous avons dû tuer des gens. »

Ce mani­feste est publié une pre­mière fois en sep­tembre 1995 par le Washing­ton Post et le New York Times, à la demande des auto­ri­tés. Una­bom­ber avait mena­cé de per­pé­trer d’autres atten­tats si son texte n’était pas dif­fu­sé par les médias. La pre­mière tra­duc­tion fran­çaise que l’on doit au roman­cier et essayiste Jean-Marie Apos­to­li­dès, date de la même période. A bien des égards, L’avenir de la socié­té indus­trielle anti­cipe le monde numé­rique en deve­nir. Ses pages les plus mar­quantes sont consa­crées à la res­tric­tion des liber­tés impo­sées par la tech­no­lo­gie triom­phante, sub­sti­tut à toute forme d’idéologie et force sociale plus puis­sante que le désir de liber­té. « Lorsqu’une fois on a intro­duit une inno­va­tion tech­nique, écrit encore Ted Kac­zyns­ki, les gens en deviennent si dépen­dants qu’ils ne peuvent s’en pas­ser, à moins qu’on ne la rem­place par une autre inven­tion encore plus per­for­mante. Non seule­ment les gens deviennent dépen­dants d’un nou­vel objet tech­nique à titre indi­vi­duel, mais de plus le sys­tème déve­loppe la même dépen­dance à titre col­lec­tif. (…) A l’avenir, les sys­tèmes sociaux ne s’adapteront pas aux besoins des êtres humains, ce seront les êtres humains qui seront adap­tés aux besoins du sys­tème. (…) Si la socié­té indus­trielle sur­vit, il est pro­bable que la tech­no­lo­gie fini­ra par inven­ter quelque chose proche du contrôle total des com­por­te­ments humains. »

Una­bom­ber plai­da cou­pable. Il a été condam­né à la pri­son à per­pé­tui­té le 4 mai 1998.