Quand le langage administratif renforce les inégalités

Illustration : Aurélia Deschamps

Nous avons tous été confron­tés un jour ou l’autre à un cour­rier, à une situa­tion admi­nis­tra­tive qui nous dépas­sait. Rares sont ceux ou celles qui, un jour ou l’autre, n’ont pas été ame­nées à prendre « leur plus belle plume » afin de se défendre contre une injus­tice et faire valoir leurs droits. Mais com­ment le faire quand on mai­trise mal cet outil indis­pen­sable de la com­mu­ni­ca­tion qu’est la langue ? PAC a ini­tié l’Espace Écri­vain public pour lut­ter contre les injus­tices liées à la langue. Des béné­voles s’investissent dans dif­fé­rentes actions afin de rendre la langue en géné­ral et la langue admi­nis­tra­tive en par­ti­cu­lier acces­sibles à tous. Ils agissent à leur niveau, mais est-ce suf­fi­sant ou ne sont-ils que des maillons d’une chaine encore trop peu solide ?

Il y a quelque temps, j’ai reçu une lettre d’huissier me récla­mant une tren­taine d’euros pour un mois d’abonnement télé­pho­nique soi-disant non payé, aux­quels s’ajoutaient plu­sieurs cen­taines d’euros de frais de rap­pels et de pro­cé­dures. La fin de la lettre me mena­çait de près de 1000 euros de frais d’huissier, de jus­tice, etc. Après de mul­tiples démarches et coups de télé­phone, j’ai pu prou­ver que j’étais dans mon bon droit et n’avais pas à payer ce mois d’abonnement. Il m’a alors été deman­dé d’écrire une lettre expli­quant le détail de l’histoire. Ce que j’ai fait immé­dia­te­ment. Peu après, je rece­vais un cour­rier du même huis­sier qui m’informait que tout était réso­lu et que je n’avais plus rien à payer.

Suite à cette mésa­ven­ture, je me suis ren­du compte des mul­tiples com­pé­tences que j’avais dû mettre en œuvre pour arri­ver à ce résul­tat : la lec­ture et la com­pré­hen­sion d’un texte écrit dans un lan­gage admi­nis­tra­tif bien spé­ci­fique, expli­quer ma situa­tion par télé­phone et fina­le­ment faire valoir mes argu­ments dans un cour­rier. À chaque étape, j’ai dû faire preuve d’une excel­lente mai­trise de la langue d’usage.

Cela met en évi­dence une ques­tion essen­tielle : et si cette langue n’avait pas été ma langue mater­nelle ? Et même si elle l’avait été, si je n’avais pas été en mesure de mai­tri­ser les niveaux de langue néces­saire, que se serait-il pas­sé ? Peut-être que, impres­sion­né par les menaces, j’aurais payé les quelques cen­taines d’euros injus­te­ment récla­mées. Ou pire, je ne me serais pas ren­du compte de l’importance de la situa­tion et je l’aurais niée jusqu’à ce qu’il soit trop tard, que l’huissier sonne à ma porte et que je m’endette faute de pou­voir payer.

C’est à ce type d’injustices cau­sées par la non-mai­trise de la langue que sont quo­ti­dien­ne­ment confron­tés les écri­vaines et écri­vains publics de notre réseau. Sou­vent, leurs usa­gères et usa­gers viennent les trou­ver en der­nier recours, proches du déses­poir et ne sachant plus vers qui se tour­ner. Leur situa­tion, déjà pré­caire, risque de bas­cu­ler vers la grande pau­vre­té par la seule faute d’un cour­rier mal géré.

UNE FRACTURE LINGUISTIQUE

Ce qui pour moi n’a été qu’une mésa­ven­ture peu agréable et ne m’aura cou­té qu’un timbre peut entrai­ner des situa­tions sociales inex­tri­cables. La prin­ci­pale rai­son en est une dif­fi­cul­té dans la mai­trise de la langue d’usage. En effet, que l’on soit un pri­mo-arri­vant ne par­lant pas fran­çais, un ou une Belge anal­pha­bète ou n’importe quelle per­sonne ayant ou n’ayant pas fait d’études, on peut toutes et tous être confron­tés un jour ou l’autre à un registre lin­guis­tique qui nous dépasse et, si nous ne pos­sé­dons pas les res­sources néces­saires, les consé­quences peuvent être dra­ma­tiques.

Il est com­mu­né­ment admis que la langue peut être un lieu d’exclusion et de domi­na­tion[1]. Elle déter­mine non seule­ment notre rap­port au monde, mais aus­si notre place dans la socié­té. Les groupes sociaux se regroupent et se recon­naissent par le registre lin­guis­tique qu’ils uti­lisent, que l’on pense par exemple au ver­lan des « jeunes des cités ». Mais elle peut éga­le­ment exclure. Pre­nons l’exemple d’une per­sonne récem­ment arri­vée sur le ter­ri­toire qui vou­drait savoir si elle a droit aux allo­ca­tions d’études pour ses enfants et qui se retrouve face au texte sui­vant : « Les per­sonnes à charge à prendre en consi­dé­ra­tion sont celles reprises sur le der­nier aver­tis­se­ment-extrait de rôle. Sont pris en compte les reve­nus de toutes les per­sonnes qui figurent sur la même com­po­si­tion de ménage, à l’exception des reve­nus des per­sonnes qui pour­suivent des études supé­rieures de plein exer­cice. »[2] Irait-elle au bout de la démarche ou renon­ce­rait-elle à ces allo­ca­tions ?

La com­plexi­fi­ca­tion sans cesse gran­dis­sante de la langue admi­nis­tra­tive, les démarches de plus en plus tech­niques et infor­ma­ti­sées[3], l’éloignement des ser­vices publics du citoyen, mais aus­si la dimi­nu­tion géné­rale des capa­ci­tés lan­ga­gières par­mi la popu­la­tion créent, en plus de la frac­ture sociale, une frac­ture lin­guis­tique.

DES TENTATIVES DE RÉPONSES

Pour lut­ter contre ces injus­tices, des citoyennes et des citoyens mili­tants se mobi­lisent. Ils et elles sont retrai­tées, chô­meuses ou sala­riées. Ils ont en com­mun d’aimer lire et écrire et de vou­loir aider les autres, celles et ceux qui ont eu moins de chance qu’eux disent-ils sou­vent. Ces futures écri­vaines et écri­vains publics suivent 20 jours d’une for­ma­tion exi­geante. Une fois celle-ci ter­mi­née, ces béné­voles se rendent dans des com­munes, des CPAS, des biblio­thèques, des pri­sons ou encore des asso­cia­tions de tout type. Ils y rédigent des cour­riers, écrivent des mails, font des recherches inter­net, passent des coups de télé­phone… Mais sur­tout, ils écoutent, com­prennent, conseillent et luttent à leur mesure, en prise directe avec le ter­rain, contre cette frac­ture lin­guis­tique qui les révolte.

Ils sont une réelle ini­tia­tive citoyenne visant à réduire ces inéga­li­tés. Sur l’ensemble de la Wal­lo­nie et à Bruxelles, ce sont près de 150 per­sonnes qui s’investissent dans cette fonc­tion, plus de 5.000 cour­riers sont rédi­gés annuel­le­ment et autant de per­sonnes dans des situa­tions sou­vent cri­tiques sont aidées. Le point com­mun de ces situa­tions est le fait qu’elles sont cau­sées par des dif­fi­cul­tés à mai­tri­ser cer­tains niveaux de lan­gage.

Au sein de PAC, les écri­vaines et écri­vains publics sont consti­tués en réseau et se com­portent comme des « vigies sociales ». Ils sont en effet à un excellent poste d’observation des injus­tices sociales, qu’elles soient liées à la frac­ture lin­guis­tique ou à des défaillances du ser­vice public[4]. Les membres de notre réseau ren­contrent sou­vent des per­sonnes dépas­sées par des pro­blèmes admi­nis­tra­tifs, que ce soit dû à des opé­ra­teurs publics ou pri­vés d’ailleurs. Une des pre­mières tâches à laquelle ils sont confron­tés est un tra­vail de tra­duc­tion. Com­ment tra­duire des docu­ments, qu’eux-mêmes ont par­fois du mal à com­prendre, dans une langue acces­sible à des non-fran­co­phones ou à des per­sonnes mai­tri­sant mal la langue ? Leur tra­vail se voit éga­le­ment confron­té au contrôle gran­dis­sant des admi­nis­tra­tions (par exemple le Forem, l’Onem, les CPAS, etc.) vis-à-vis des per­sonnes les plus fra­gi­li­sées. De plus en plus, les écri­vaines et écri­vains publics sont ame­nés à inter­pe­ler les pou­voirs publics à pro­pos des dif­fi­cul­tés qu’ils observent.

Outre cette mis­sion de pre­mière ligne d’accompagnement à la rédac­tion de cour­riers, cer­taines et cer­tains écri­vains publics ont eu la volon­té d’effectuer un tra­vail plus en pro­fon­deur. L’objectif de ces actions col­lec­tives que nous orga­ni­sons est de per­mettre aux per­sonnes les plus fra­gi­li­sées d’exprimer les injus­tices qu’elles vivent et de les dénon­cer. Elles peuvent prendre la forme d’ateliers d’écriture, de recueils col­lec­tifs de récits de vies, de lec­tures à voix haute. Et per­mettent à des sans-papiers, des pri­mo-arri­vant, des déte­nus, des per­sonnes en réin­ser­tion sociale, etc. de trou­ver un espace d’expression et un moyen de se réap­pro­prier la langue[5]. Ce peuvent être éga­le­ment des deman­deurs d’emploi qui lors d’un ate­lier d’écriture rédigent des lettres de non-moti­va­tion ou les écrivain·e·s publics eux-mêmes qui, en for­ma­tion conti­nuée, s’amusent à s’égarer dans les méandres des dis­cours « langue de bois ».

VERS DES SOLUTIONS STRUCTURELLES

Nous le consta­tons au quo­ti­dien, le tra­vail effec­tué par les membres du réseau Espace Écri­vain public de PAC contri­bue réel­le­ment à la lutte contre les inéga­li­tés cau­sées par la langue. Tou­te­fois, les écueils sont nom­breux : mal­gré tous nos efforts, la fonc­tion reste mécon­nue du grand public, elle peut éga­le­ment être vic­time d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion ou d’une mise en concur­rence de la part des dif­fé­rents ser­vices. Et sur­tout, la fonc­tion souffre d’une absence de sta­tut et d’une réelle recon­nais­sance de la part des pou­voirs publics.

Mal­gré toute la bonne volon­té de nos écri­vaines et écri­vains publics et de nos ani­ma­teurs et ani­ma­trices, la ques­tion de la réduc­tion de la frac­ture lin­guis­tique conti­nue de se poser. Ce tra­vail est de plus en plus néces­saire, mais nous crai­gnons que devant la dimi­nu­tion des moyens et du per­son­nel des ser­vices publics[6], ils se déchargent d’une par­tie de leurs mis­sions sur les béné­voles et donc sur les écrivain·e·s publics.

Une lutte contre des inéga­li­tés aus­si impor­tantes que celles liées au lan­gage ne peut pas être confiée uni­que­ment à la soli­da­ri­té citoyenne. Il faut qu’enfin les dif­fé­rents niveaux de pou­voirs se rendent compte que les poli­tiques publiques ne peuvent pas faire l’économie d’une réelle poli­tique lin­guis­tique[7]. C’est à eux de prendre en charge de manière effi­cace la for­ma­tion de base, l’alphabétisation, le fran­çais langue étran­gère, mais aus­si l’appropriation de la langue fran­çaise, et sur­tout la mise en place d’une réelle sim­pli­fi­ca­tion de la langue admi­nis­tra­tive, juri­dique, com­mer­ciale, etc. Tant que cela ne sera pas réa­li­sé, le tra­vail de béné­voles, aus­si impli­qués soient-ils que les écri­vaines et écri­vains publics, ne sera jamais qu’un emplâtre sur une jambe de bois.


[1]J.-M. Klin­ken­berg, La langue dans la cité, Vivre et pen­ser l’équité cultu­relle, Les Impres­sions nou­velles, 2015, pp. 40 – 52.

[2]Arrê­té du Gou­ver­ne­ment de la Com­mu­nau­té fran­çaise fixant la condi­tion peu aisée des can­di­dats à une allo­ca­tion d’études ain­si que les cri­tères ser­vant à déter­mi­ner les mon­tants des allo­ca­tions d’études, du 21/09/2016, Art 1, §1.

[3] Pour res­ter sur l’exemple des allo­ca­tions d’étude, la pro­cé­dure de demande se fait désor­mais prin­ci­pa­le­ment en ligne et a mis de nom­breuses per­sonnes en dif­fi­cul­té qui se sont ren­dues chez les écri­vaines et écri­vains publics. Cela a même conduit à l’envoi d’une lettre aux ministres res­pon­sables ain­si qu’à l’administration.

[4]Voir l’article « Entre le mar­teau et la plume » de Cécile Man­tel­lo et des écri­vains publics de Liège in Agir par la culture, n°47, automne 2016, pp.26 – 27.

[5]Nous cite­rons par exemple les ate­liers d’écriture qui ont eu lieu avec des sans-papiers lié­geois et qui ont ser­vi de base au spec­tacle « Je rêvais de man­ger des crois­sants chaque dimanche » ou encore les ate­liers de la Régie de quar­tier d’Angleur qui ont accom­pa­gnés pen­dant long­temps la per­ma­nence d’écrivain public.

[6]Le Forem qui ren­voie de plus en plus sou­vent les deman­deurs d’emploi vers les écrivain·e·s publics pour rédi­ger des CV et des lettres de moti­va­tion. Cf. « Entre le mar­teau et la plume », op.cit.

[7] J.-M. Klin­ken­berg, La langue dans la cité, op.cit., p. 14.

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