Resistência !

Par Pierre Vangilbergen

Photo : CC BY-NC-ND 2.0 Fernando Henrique C. de Oliveira

Cela fait presque deux mois que des étudiant·es, des intellectuel·les et des ouvrier·es mani­festent afin de dénon­cer la cor­rup­tion et deman­der des réformes poli­tiques et démo­cra­tiques. Le pou­voir décide de sif­fler la fin de la récréa­tion et envoie une colonne de chars en direc­tion de la place Tian’anmen. Sou­dain, un jeune homme appa­rait sur la route et leur fait face. Les engins blin­dés avancent mais lui ne bouge pas. Les véhi­cules s’arrêtent. Per­ché sur le bal­con d’un hôtel non loin, le repor­ter Jeff Widene, de l’Associated Press, cap­ture cet ins­tant. Nous sommes le 5 juin 1989, dans une Chine post-révo­lu­tion cultu­relle. Cette pho­to, qui pren­dra fami­liè­re­ment le nom de « Tank Man », fera le tour du monde et devien­dra une icône de la résis­tance.

Trois ans plus tard, le cli­ché arrive jusqu’au Bré­sil, dans les mains de Max et Igor Cava­le­ra. Les deux fran­gins, et lea­ders de Sepul­tu­ra, alors âgés de 23 et 22 ans, sont occu­pés de com­po­ser leur cin­quième album. « Chaos A.D. était bien plus poli­ti­sé que les pré­cé­dents. On a écrit sur la lutte des classes et sur des pro­blèmes sus­cep­tibles de concer­ner le monde entier »1, explique Max Cava­le­ra. En titre d’ouverture figure « Refuse/Resist ». Mar­quée par la sym­bo­lique et l’histoire de « Tank Man », la fra­trie décide d’en uti­li­ser les images pour illus­trer le clip vidéo et le livret accom­pa­gnant la sor­tie single du mor­ceau. Un écho aux mul­tiples scènes d’émeutes aux­quelles ils avaient déjà pu assis­ter pen­dant leur jeu­nesse.

L’inspiration pour ce titre, Max la tire éga­le­ment d’un voyage à New York : « J’étais dans le métro et je me ren­dais à Man­hat­tan, dans les locaux de Roa­drun­ner Records, notre label à l’époque. Il y avait un gars des Black Pan­thers devant moi, coif­fé d’une coupe afro. Il avait aus­si une veste en cuir noir, qui com­pre­nait à l’arrière un long dis­cours à pro­pos de son mou­ve­ment et du black power. Tout à la fin, en bas du vête­ment, figu­raient trois mots : refuse and resist »2. Dif­fé­rence des peuples, mais conver­gence des luttes, la résis­tance pour cre­do.

La chan­son débute par des bat­te­ments de cœur. Ce sont ceux de Zyon, le fils aîné de Max Cava­le­ra, enre­gis­trés lors d’une écho­gra­phie avant que l’enfant ne naisse. Ce n’est qu’en com­men­çant à tour­ner mon­dia­le­ment pour leur pré­cé­dent opus, « Arise », que le groupe de thrash s’est véri­ta­ble­ment ren­du compte de la réa­li­té socio­po­li­tique du Bré­sil. Le sou­ve­nir du mas­sacre de Caran­di­ru, du nom de ce péni­ten­cier de São Pau­lo au Bré­sil où 111 pri­son­niers furent tués le 2 octobre 1992 à la suite d’une rébel­lion, est encore frais dans l’esprit des ados. C’est donc bous­cu­lés dans leur vision de la socié­té que les artistes reviennent écrire au pays, en pre­nant le pari de désor­mais inté­grer dans leur musique des sono­ri­tés tri­bales propres au Bré­sil. Ce qui insuf­fle­ra dans leurs com­po­si­tions une ambiance direc­te­ment recon­nais­sable.

« Chaos A.D., Disor­der unlea­shed, Star­ting to burn, Star­ting to lynch, Silence means death, Stand on your feet, Inner fear, Your worst ene­my ». Vingt-six ans plus tard, les mes­sages sociaux por­tés par « Refuse/Resist » sont deve­nus uni­ver­sels. Dif­fi­cile de ne pas avoir ces riffs de gui­tare en mémoire lorsque, le 1er jan­vier 2019, l’ex-militaire Jair Bol­so­na­ro monte à la tête du Bré­sil. Aujourd’hui Pré­sident, cet homme d’extrême-droite est tris­te­ment connu pour ces posi­tions miso­gynes, contre les homosexuel·les, les noir·es et les peuples indi­gènes. Le 31 mai der­nier, des dizaines de mil­liers d’étudiant·es étaient dans les rues afin de pro­tes­ter contre les pro­fondes coupes bud­gé­taires du gou­ver­ne­ment dans les uni­ver­si­tés. Une mesure par­mi d’autres, visant au final, selon les auto­ri­tés, à « expur­ger le mar­xisme cultu­rel » de l’enseignement. La résis­tance devient alors un ins­tinct de sur­vie.

  1. Max Cava­le­ra et Joe McI­ver, My Bloo­dy Roots, de Sepul­tu­ra à Soul­fly et au-delà, Camion Blanc, 2014.
  2. https://www.songfacts.com/blog/interviews/max-cavalera-of-soulfly-ex-sepultura