Universalité, associativité, complexité

Par Jean Cornil

Pre­nons la triade répu­bli­caine, liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té. Ces trois mots ont per­mis de bâtir des répu­bliques, de com­battre des oppres­sions, de rêver un monde meilleur, de tis­ser tant de liens entre humains. Cha­cun les invoque, les convoque, tant pour fon­der une réforme prag­ma­tique que pour exal­ter une incan­ta­tion sym­bo­lique.

La ques­tion que je me per­mets de poser, en toute humi­li­té, inter­roge son éven­tuelle actua­li­sa­tion. Devant le bas­cu­le­ment civi­li­sa­tion­nel du monde et les bifur­ca­tions inouïes des hommes « qui font l’Histoire sans savoir l’Histoire qu’ils font », ne fau­drait-il pas modi­fier le cur­seur et ampli­fier la pers­pec­tive de ce trip­tyque magique et éman­ci­pa­teur ?

Pas de méprise. La conscience est légi­ti­me­ment vive sur l’impérieuse néces­si­té d’incarner, sans cesse et sans relâche, en cha­cun de nous et dans la vie de la Cité, l’envergure de cet hori­zon inat­tei­gnable. Qui ose­rait, face à l’exploitation et à l’injustice qui noient des hommes et des peuples, affir­mer que la liber­té, l’égalité et la fra­ter­ni­té, mal­gré les mul­tiples inter­pré­ta­tions et les contra­dic­tions qui les tra­versent, auraient enfin accom­pli leur des­tin dans la matu­ri­té et l’équilibre ? L’époque devrait d’ailleurs plu­tôt ins­crire au fron­ton des mai­ries, des dis­cours poli­tiques et des dési­rs humains : « indi­vi­dua­li­té, com­pé­ti­ti­vi­té, ren­ta­bi­li­té ».

Il aura fal­lu les excep­tion­nelles trans­for­ma­tions de notre mode de pen­ser le monde, à l’aurore des Temps modernes, de l’approche scien­ti­fique de la nature à la ratio­na­li­té huma­niste, et pour poli­ti­que­ment tra­duire au fil des siècles, ces trois valeurs qui, pour une part, ren­ver­saient l’ordre ancien des savoirs et de la struc­tu­ra­tion sociale. Pour­quoi les nou­veaux para­digmes, qui émergent depuis un siècle, ne débou­che­raient-ils pas mora­le­ment et socia­le­ment sur un nou­veau guide exis­ten­tiel, sus­cep­tible de mode­ler nos com­por­te­ments et nos consciences face à ce nou­vel éveil de l’humanité ?

Petite pro­po­si­tion facé­tieuse et pro­vo­ca­trice : rem­pla­cer « liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té » par « uni­ver­sa­li­té, asso­cia­ti­vi­té, com­plexi­té ». Le second volet inclut évi­dem­ment les termes du pre­mier trip­tyque. Ten­ta­tive, assu­ré­ment immo­deste et peut-être ridi­cule, d’élargir l’accomplissement, l’amplitude et les pro­messes de ces magni­fiques ver­tus. Le pro­pos se veut intem­pes­tif. On peut choi­sir de dila­ter les concepts. On peut aus­si chan­ger les mots.

Uni­ver­sa­li­té pour scel­ler non seule­ment l’évidente et car­di­nale uni­té du genre humain et des valeurs qu’il doit for­ger pour la garan­tir, mais pour arri­mer à nou­veau l’homme dans la nature dont il dépend et qui dépend, aujourd’hui plus que jamais, de lui. Ère de l’anthropocène et exfil­tra­tion de l’anthropocentrisme dans un uni­vers en expan­sion constante. Comme une fra­ter­ni­té cos­mique.

Asso­cia­ti­vi­té pour décli­ner à la fois l’indispensable soli­da­ri­té et la vitale coopé­ra­tion, des humains entre eux et de l’humain avec le non-humain. Illus­tra­tion de la pyra­mide crois­sante de la com­bi­nai­son des élé­ments fon­da­men­taux struc­tu­rée comme une écri­ture tou­jours plus sophis­ti­quée, qui vogue vers les mys­tères de l’infiniment grand et les énigmes de l’infiniment petit. Com­plé­men­ta­ri­té qui a per­mis, sur des mil­liards d’années, un assem­blage stu­pé­fiant et génial, des eaux pri­mi­tives et de la pous­sière des étoiles jusqu’aux mythes et aux délires du trans­hu­main et de l’intelligence arti­fi­cielle. Com­mune une éga­li­té inten­si­fiée.

Com­plexi­té, enfin, pour sym­bo­li­ser l’alliance de l’infinité des inter­dé­pen­dances entre le tout et les par­ties et inver­se­ment. Aban­don de la cause pre­mière, de la chaîne linéaire de la ratio­na­li­té, des déter­mi­nismes clas­siques, du dogme de l’explication défi­ni­tive et non contra­dic­toire et ouver­tures sur la rela­ti­vi­té, la pro­ba­bi­li­té, l’auto-organisation, le hasard, l’incertitude ou la des­truc­tion créa­trice. Pen­sées de l’ambiguïté, de l’ambivalence, de l’impureté, du doute, de l’incertitude, de l’incomplétude, de l’autonomie… Comme une liber­té démul­ti­pliée.

Ni pavé dans la mare, ni cra­chat dans la soupe mais reflet d’une inter­ro­ga­tion inces­sante, cette sub­sti­tu­tion, aus­si osée qu’hypothétique, se résume en fin de compte à l’étonnement naïf de l’enfant.